Vincent Lindon ("La crise", "Mademoiselle Chambon") est le protagoniste de "La loi du marché" de Stéphane Brizé, film qui vient de sortir en Espagne et grâce auquel il a remporté, lors du dernier festival de cinéma de Cannes, le prix au meilleur acteur. Lindon est venu à Madrid pour présenter "La loi du marché", une chronique sociale sur le chômage, le désarroi et la crise économique. Nominé comme meilleur acteur aux prix César qui auront lieu le 26 février prochain, Vincent Lindon, anticonformiste, intègre et rebelle, a parlé de son métier, du film et de sa vision de la société.
(Photo : Golem)
Lepetitjournal.com : Comment avez-vous préparé le personnage de Thierry ?
Vincent Lindon : Je ne l´ai pas préparé. Ce n´est pas comme ça que je travaille. Je travaille mais je ne peux pas expliquer comment je prépare. Je sais que je vais faire quelque chose. Je sais que je vais être "lui". C´est important car le fait de savoir que je vais être "lui", fait que c´est mon inconscient qui travaille beaucoup. Et, après, la seule chose qui m´intéresse c´est comment je bouge, comment je suis habillé, mes mouvements et la philosophie que j´imprègne au personnage.
Est-ce qu´avec un personnage comme Thierry, un chômeur de 50 ans qui a une vie difficile, le public sympathise davantage avec vous ?
Alors, on va faire au fur et à mesure. Petit un : c´est un film qui, s´il n´avait pas été à Cannes, aurait été vu par extrêmement peu de gens. Donc, pour se faire connaître et se faire aimer, il y a des meilleurs moyens. Petit deux : il a été à Cannes et ça a été un énorme succès mais ça n´était pas supposé être cela au départ. On ne sait jamais ce qui va être un succès. Sinon, on ne ferait que des succès ! Petit trois : je suis un acteur très libre qui ne fait que les films que j´ai envie de faire, qui me plaisent et où je me dis "il faut que je sois lui". Jamais, je n'ai fait un film pour une autre raison que l´envie folle d´être "lui". Vous pouvez m´amener n´importe quoi comme somme d´argent, n´importe quelle promesse, n´importe quel prix, si je n´ai pas envie de faire un film, parce que c´est "organique" pour moi d´aller sur un plateau, je peux rester 18 mois sans tourner. Ce qui est le cas en ce moment car je n´ai pas tourné depuis 16 mois ! Enfin, petit quatre : vous me dites, est-ce que c´est un moyen pour me faire aimer des gens ? Et, là, je vous réponds, deux choses : la première, j´ai passé l´âge et j´ai autre chose à foutre que de me faire aimer des gens. La personne à qui j´ai envie de plaire, en premier, juste pour dormir bien, d´un bon sommeil, c´est moi ! Deuxièmement, c´est la différence entre les séducteurs et les gens qui sont séduisants. Les séducteurs c´est ceux qui font tout pour être séduisants et du coup ils ne le sont pas. Les gens qui sont séduisants ne cherchent pas à séduire, c'est là leur charme. Eh bien, si vous faites un film en vous disant : "Je vais faire un film pour qu´on m´aime", c´est le meilleur moyen pour qu´on ne vous aime pas. Si vous faites un film sincèrement parce que vous aimez ce film, alors, éventuellement, vous avez une chance qu´on vous aime.
Qu´est-ce qui vous a attiré dans ce personnage ?
Quand j´ai lu le scénario, je n´ai pas vu beaucoup de choses du personnage, que j´ai découvert après. Un rôle c´est comme quand on fait des travaux à la maison, on découvre les choses au fur et à mesure. Ici, je ne me suis pas dit : "Tiens, je vais être contenu !". Le personnage est sobre parce que c´est aussi la soumission qu´il éprouve. Mais aussi, pourquoi un travailleur, parce qu´il est pauvre, doit-il forcément être sobre ?
Est-ce que vous avez ressenti une responsabilité sociale en jouant ce personnage ?
Pour que les gens, les spectateurs, les journalistes puissent me poser cette question, c´est donc que vous avez fantasmé avec ça en voyant le film. Et pour que vous puissiez penser ça, il faut que moi, je ne le pense pas en le faisant, pour vous laisser l´espace de liberté intellectuelle, pour que vous le découvriez par vous-même. Si je pense à ça en le jouant, alors ça va être pléonasmique.
Que pensez-vous d´une société qui laisse tomber des travailleurs parce qu´ils ont la cinquantaine ?
A votre avis ? C´est tragique. Mais, je pense que tout le monde est responsable, pas seulement l´Etat. C´est une danse qu´on danse à deux. C´est comme le sadomasochisme. Le sadisé est responsable aussi. On ne devrait pas se laisser faire. On pourrait l´empêcher si chacun fait son travail à son niveau. On pourrait faire des milliers de choses. Par exemple, quelqu´un qui a une parole raciste ou antisémite et qui travaille dans un restaurant, il doit être viré. Par exemple, si vous voyez une injustice devant vous, il faut intervenir. Tout le monde fait de la politique à son petit niveau. Il faut dire : "Non, je ne suis pas d´accord et moi, je ne ferais pas ça !"
Récemment, vous avez tourné deux drames sociaux, "Welcome" et "La loi du marché". On vous offre plus de drames que des comédies ?
Les comédies que je lis dernièrement ne me plaisent pas. Mais, dès qu´il y en aura une qui me plaira, je vais la faire. Le prochain film que je vais faire ce n´est pas un film social. Je vais jouer avec Jacques Doillon ("Ponette"). Je vais faire Rodin et après, je vais faire un autre film de Xavier Giannolli ("Marguerite"). J´aime n´importe quoi, un thriller, une comédie? Mais il faut que je l´aime. Il y a de très belles comédies mais il faut que derrière la petite histoire, il y ait une grande histoire. Il faut que le film soit une photographie du monde dans lequel on vit. Si c´est juste une comédie pour faire des gags, mais que derrière il n´y a rien, j'en ai rien à foutre ! Si la comédie montre une grande histoire comme le film que j´avais fait avec Coline Serreau, "La crise", alors là, oui !
Est-ce que le public veut des films comme "La loi du marché" ? Est-ce qu´il a été bien accueilli en France ?
Le film a été un énorme succès en France. Mais, le public ne veut rien, malheureusement. Le public va et regarde des films. Il les aime ou il ne les aime pas. Un public, ça s´éduque. Si, à partir de demain, vous ne donnez que des beaux films au public, au début les gens ne seront pas contents mais après, ils vont adorer ça. Et quand vous voudrez revenir à un cinéma de moindre qualité, ils ne seront pas d´accord. C´est comme le café. Vous buvez du café avec du sucre. Je vous enlève le sucre, pendant deux jours, vous dites "J´ai besoin de sucre pour le café", mais au bout de trois jours, vous le buvez sans sucre et après, quand je vous remets du sucre, vous faites : "Ah ! C´est imbuvable !". Ça s´éduque un peuple !
Est-ce que vous pouvez vous identifier avec Thierry ?
Je ne suis pas Thierry. Je ne vais pas vous faire pleurer mais j´ai refusé beaucoup de confort et beaucoup d´argent, plein de fois dans ma vie. Il n´y a pas moyen de me faire faire un film que je ne veux pas. Vous pouvez venir avec n´importe quoi.
"La loi du marché" est un film sur la dignité et malgré tout, optimiste.
Absolument. C´est un film plein d´espoir. Quand je suis sorti de ce film, je me sentais bien pendant longtemps. C´est un homme qui reste debout.
Vous êtes nominé pour le César. Pensez-vous de l´obtenir ?
Je m´en fous complètement ! J´ai été élevé par un papa qui m´a dit : "La moindre des choses, c´est d´y aller" (je vais aller en costume et en cravate)... Mais si je l´ai, je l´ai, si je ne l´ai pas, je ne l´ai pas. J´ai passé 32 ans sans l´avoir. Je peux encore en passer 15 ! Pour l´instant, j´ai le record de nominations sans l´avoir avec Patrick Dewaere. Si je l´ai, tant mieux, sinon, je bats le record !
Est-il difficile d´être une célébrité comme vous en France ?
Partout où je vais en France, tout le monde me connaît. Mais, je vis comme tout le monde. Je vais partout, je dis "Bonjour" à tout le monde, je me mets au milieu dans un café. Le meilleur moyen de se faire remarquer, c´est de mettre des lunettes de soleil. C´est alors qu´on pense : "Ça y est, il est connu, il veut se cacher". Si tu sors tranquillement, personne ne t´emmerde. C´est comme quand tu arrives le matin au bureau. Tu es de mauvaise humeur et tu te dis "Aujourd´hui, c´est pas le jour où il faut m´emmerder". Tu peux être sûr que quelqu´un te croise et paf, tu prends le café dans la chemise. Si tu arrives au bureau le matin, en disant "J'en ai rien à faire", il ne t´arrive rien ! Je sors dans la rue comme ça et c´est super. Tout le monde est gentil. Je passe des moments sublimes.
Membre-électeur de l´Académie Francophone du Cinema (Association des trophées francophones du cinema) qui décerne chaque année dix prix dédiés au cinema des pays de la francophonie. Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com





