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PHILIPPE FAUCON - "Fatima est invisible dans la société française"

Écrit par lepetitjournal.com Madrid
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 3 juin 2016

"Fatima" du réalisateur Philippe Faucon a remporté cette année le César au meilleur film, au meilleur scénario et au meilleur espoir féminin (à Zita Hanrot). Inspiré des ?uvres littéraires autobiographiques de Fatima Elayoubi, "Prière à la lune" et "Enfin je peux marcher seule", le film décrit le portrait d´une femme maghrébine, immigrée en France, courageuse et pleine de dignité, qui  parle à peine le français et qui doit se battre pour ses deux filles, en travaillant comme femme de ménage. "Fatima" est un film qui dégage de l´honnêteté et de la sensibilité à chaque scène. Un film criant de vérité qui nous rappelle qu´il faut être reconnaissant envers toutes les "Fatimas", héroïnes invisibles de notre monde aisé. A l´occasion de la sortie du film en Espagne, Phllippe Faucon nous a parlé de son film, à l´Institut Français de Madrid.

(Photo DR Philippe Faucon) Lepetitjournal.com : Qu´est-ce qui vous a séduit dans les écrits de Fatima Elayoubi  ?
Philippe Faucon :
C´est un journal qu´elle a tenu pendant toute sa vie de femme immigrée en France, c´est-à-dire, à peu près pendant 20 ans. C´est un journal dans lequel il y a quelque chose qu´on entend beaucoup. C´est que dans sa vie sociale et de travail, c´est quelqu´un qui n´a pas de parole, qui ne peut pas s´exprimer parce qu´elle ne parle pas le français. Elle est venue en France en suivant son mari, sans parler le français et donc, elle n´a eu accès qu´à des ménages. Elle a un grand besoin d´expression. C´est quelqu´un qui a été déscolarisée très tôt, à l´âge de 10 ans parce qu´elle vient d´une famille qui considérait que ce n´était pas très important que les filles aillent à l´école. On a décidé qu´elle allait apprendre la couture, tenir une maison, etc. Elle dit que c´est comme un poignard qui lui a été planté dans le c?ur. C´est quelqu´un qui toute seule, par elle-même, s´est emparée de tout ce qui lui tombait sous la main. Elle a continué à écrire et à lire l´arabe toute seule. Elle est toujours dans une activité de pensée et dans un grand besoin d´expression. Tout ça est exprimé dans le film. Aussi, ce qu´on entend beaucoup c´est le désir de retrouver une communication avec ses filles. Elles, elles sont nées en France et parlent le français couramment. Et, donc, avec elles, il s´est installé une sorte de séparation par la langue. Elles parlent deux langues différentes. Elles se comprennent mais quand il s´agit d´aller un petit peu plus loin dans l´échange, il y a cette séparation. Il y a donc tout ça dans le livre et c´est ce qui m´a donné envie de rencontrer l´auteur.

Comment a été la rencontre avec Fatima Elayoubi ?
Quand j´ai rencontré l´auteur, je me suis retrouvé face à quelqu´un qui est une personnalité très impressionnante, chez qui on sent, sans arrêt, ce besoin de dire, d´exprimer? C´est quelqu´un qui est parvenu, par elle-même, d´une façon très autodidacte à l´accomplissement d´une personnalité très forte. C´est un personnage qu´il fallait essayer de raconter au cinéma.  

Quelles difficultés avez-vous trouvé en écrivant l´adaptation du scénario ?
Le point de départ c´est un journal intime que Fatima Elayoubi a pris l´habitude, après ses journées de travail, de tenir. Elle notait tout ce qu´elle ne pouvait pas dire à ses filles, parce qu´elles ne comprenaient pas suffisamment l´arabe. Ce n´est pas évident comme matière de scénario parce que c´est un journal, donc, c´est très intérieur, très intime. Ce sont des réflexions exprimées sous forme de poèmes et ce n´est pas très visuel. J´ai essayé de trouver le moyen de raconter ce qu´il y avait dans ce journal par une histoire au cinéma. Cela voulait dire construire un récit avec des situations de vie qui pourraient être jouées par des comédiennes. Et, puis, j´ai fait le choix d´une seule période parce que le journal s´étend sur une vingtaine d´années. Elle parle de ses filles depuis qu´elles ont 8 ans jusqu`à 17 ans. J´ai ramené ça sur un moment qui m´a semblé intéressant : le moment où sa fille ainée commence sa première année d´université. Sa fille la plus jeune est presque en situation de décrochage de sa scolarité, ce qui est une grande hantise pour sa mère parce qu´elle n´a pas envie qu´elle reproduise le même parcours qu´elle a connu. 

Le film exprime clairement un message du rôle social de toutes ces femmes de ménages immigrées, de toutes ces "Fatima" qui, pourtant, sont très peu reconnues. Que peut-on faire pour changer les choses ?
Il faut éviter d´avoir, comme on l´a, un regard très réducteur, un regard appauvrissant sur ces femmes qui, quelques fois, ont des parcours et des personnalités qui sont beaucoup plus intéressants que ce qu´on leur accorde comme attention. Quand j´ai demandé à Fatima pourquoi elle avait pris l´habitude d´écrire son journal, elle m´a dit que c´était pour dire à ses filles tout ce qu´elle n´arrivait pas à leur dire en arabe. Et, puis, aussi, elle voulait dire à la société dans laquelle elle vit que cette femme que tout le monde voit comme une femme immigrée, ignorante, qui est analphabète en français, mais pas forcément dans sa langue, qui essuie la poussière, que personne ne regarde, est une femme qui pense, qui sent? Ce sont des femmes qui ont développé, très souvent, des ressources importantes parce qu´elles sont venues dans un pays dont elle ne parlaient pas la langue et où elles ont dû recommencer des vies, elles ont eu des enfants qui parlent une autre langue. Ça dépend des gens mais, c´est vrai que quelque fois, elles transmettent des valeurs rétrogrades, conservatrices mais, presque toujours, ce sont des femmes qui ont des personnalités assez fortes.

Est-ce que les deux filles de Fatima symbolisent deux types différents d´intégration dans la société française ?
J´ai repris la situation réelle des deux filles de Fatima. En effet, il y en a une qui est l´aînée qui est tendue dans un effort d´accéder à quelque chose comme une façon de s´élever, comme une revanche. Et, puis, l´autre qui a une place plus difficile parce qu´elle arrive en seconde et elle vit un moment de révolte, un peu désordonné, propre à l´adolescence. Et puis, elle va exprimer d´une façon violente ce que les deux autres n´expriment pas parce qu´elles sont tendues dans une nécessité. Pour Fatima, de porter le présent de ses filles et pour l´autre, de réussir dans ce qu´elle a entrepris. Et, donc, la plus jeune c´est celle qui exprime, comme beaucoup d´enfants immigrés, le fait que sa mère est niée. Elle a une confrontation très violente avec sa mère. Elle l´a traite d´ânesse parce qu´elle trouve que c´est un chiffon, que c´est quelqu´un qui ne sait qu´essuyer la poussière. Elle exprime, ainsi, cette douleur qu´il y a souvent chez les parents qui sont niés. Fatima, quand je l´ai rencontré, m´a dit que quelque fois elle était très difficile et que c´était elle qui recevait la première ses reproches. Mais, c´est vrai qu´elle n´avait pas toujours tort car elles vivaient mal. Dans le film, elle rencontre une femme maghrébine qui lui dit de ne pas se plaindre parce qu´elle a un toit, mais elle refusait ça car elle pensait qu´elles vivaient mal, que sa mère travaillaient tout le temps en faisant des ménages, qu´elles ne la voyaient jamais à cause de ça. Fatima me disait qu´elle n´avait pas tort parce qu´elles étaient entassées dans une seule chambre et ni l´une ni l´autre ne pouvaient exprimer leur colère en s´isolant. Mais, Fatima, le dit à la fin du film. Elle avait des ?illères parce qu´elle était tendue dans la nécessité de trouver du travail et assurer la subsistance de tout le monde.

Est-ce que ça vous a surpris de remporter le César au meilleur film ?
Oui ! Sincèrement, c´était un peu inattendu. Ce n´était pas le film le plus favori. Il était en compétition avec des films qui ont fait des box-office plus importants. Traditionnellement, les César vont à ces films qui ont réussi des box-office importants et puis des films qui sont beaucoup plus soutenus par l´industrie du cinéma. Et, ça c´est un film produit par une toute petite structure qui est loin de Paris, loin des réseaux parisiens d´influence du cinéma. Le fait que ce film ait, quand même, obtenu le plus grand nombre de voix parmi les 4000 et quelques votants, me réjouit car ce sont des votes d´adhésion. Parmi l´équipe du film, je crois que je suis le seul à voter. Il n´y avait rien qui préfigurait que le film allait être primé.

Dans quelle mesure votre filmographie est-elle influencée par vos origines arabes (vous êtes né au Maroc, vous avez vécu en Algérie)?
Oui, forcément. C´est lié à mon histoire familiale. Moi, je suis issu de grands-parents qui ne parlaient pas le français, d´une mère qui ne parlait pas le français dans son enfance et qui sont venus en France et ont vécu cette même situation d´invisibilité dans la société française. Donc, voilà, je suis marié avec une femme qui est d´origine algérienne. Avec elle, c´est une chose qu´on partage : le fait d´avoir des appartenances dans deux mondes. En effet, les personnages des films que j´ai fait ce sont des personnages qui sont autour de nous, que ce soit dans "Fatima", "Samia" ou "La désintégration". 

Le film sort vendredi le 3 juin dans les salles espagnoles

Carmen PINEDA (www.lepetitjournal.com - Espagne) Vendredi 3 juin 2016


Membre-électeur de l´Académie Francophone du Cinema (Association des trophées francophones du cinema) qui décerne chaque année dix prix dédiés au cinema des pays de la francophonie. Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com

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Publié le 2 juin 2016, mis à jour le 3 juin 2016
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