

Entre son blog de récits de voyages, ses guides de bonnes adresses (Londres, bientôt NY), ses albums à succès, ses albums tout court, une année sabbatique, les finitions de sa dernière BD -sur un scénario du prolixe Joann Sfar - ses 19.479 tweets et ses diverses collaborations dans le monde de la pub, Pénélope Bagieu est une artiste bien occupée, on le serait à moins. Invitée en Espagne par l'Alliance Française à l'occasion de la journée de la francophonie et dans le cadre du festival Ellas Crean, la dessinatrice a pourtant pris sur son temps pour venir présenter son travail à ses fans madrilènes, dédicacer ses albums et déguster quelques tapas, avant de reprendre l'avion direction les bords de Seine.
Pénélope Bagieu ressemble aux images que l'on trouve d'elle sur le Net, et c'en est presque surprenant. Longue chevelure rousse, grand regard foncé, petit sourire en coin. On ne manquerait pas de reconnaître, si on la croisait sur Gran Vía au beau milieu de la foule, la blogueuse la plus tendance du moment. En chaire et en os, Pénélope Bagieu est un peu comme dans l'ordinateur, mais en plus timide, semble s'étonner une personne du public, venue la rencontrer à la librairie Libros Libres, dans le centre de Madrid. "Il faut que je boive et ça me passe", rétorque l'artiste, avant d'ajouter, "mais bon, quand je bois, je parle allemand". Car elle ne parle pas espagnol, ou si peu : "una mesa para dos, c'est tout ce que je sais dire", précise-t-elle. A la ville Comme dans son blog, Pénélope Bagieu est une fille plutôt drôle. On verra aussi qu'elle ne rechigne pas pour autant à causer de choses sérieuses. Bref, Pénélope Bagieu existe, et nous l'avons rencontrée.
lepetitjournal.com : Comment perçoit-on l'Espagne aujourd'hui, quand on est dessinatrice de BD à Paris ?
Pénélope Bagieu : On perçoit une réalité dure et une résignation un peu triste, un pessimisme qu'on ne connaissait pas à Paris il y a 6 mois encore, mais qui arrive là-bas aussi. La différence c'est qu'en France, on nous a toujours passé le message que nous n'étions pas concernés par cette crise, tandis que l'Espagne a été frappée plus tôt et de façon plus brutale par la récession. En ce sens, les Espagnols sont certainement plus lucides que les Français. Mes amis qui vivent ici me le répètent : "la différence, c'est que nous on sait que ça ne va pas passer".
Vous connaissez bien l'Espagne ?
J'avais beaucoup d'amis qui habitaient Barcelone, du coup j'y allais souvent et je connaissais assez bien la ville. Il se trouve que beaucoup d'entre eux ont quitté Barcelone pour Madrid, alors j'ai arrêté de venir à Barcelone pour venir à Madrid. Au début, je trouvais que les gens ne sortaient pas beaucoup ici, mais on m'a expliqué : "non, ils ne sortent pas ENCORE". Et puis voyant que les gens sortaient si tard, je pensais : "c'est pas possible, ils dorment jamais, ils doivent pas en fiche une rame ici". Ben non. Il y a un truc incroyable qui fait que les Espagnols font tout plus tard, mais aussi tout plus tôt.
Pour en revenir à la crise, plusieurs de mes amis se demandent s'ils ne devraient pas rentrer en France, parce que ça devient vraiment dur de continuer ici, dans ces conditions. Mais il y a quelque chose qui les retient en Espagne, et ce quelque chose c'est que les gens sont plus détendus. Et c'est vrai. En revenant d'ici, on se rend compte que Paris est une ville plus oppressante, plus agressive.
Vous n'avez encore publié aucun post sur Madrid ou sur Barcelone dans votre blog ?
Non, parce que quand je viens ici, c'est justement pour visiter des amis, ce ne sont pas des vacances qui se prêteraient à être racontées. Pour le blog, c'est une autre façon de voyager, qui pousse à être plus curieuse, qui pousse à faire des choses que je n'aurais pas faites par défaut ou par flegme, ou des choses qui prêtent à faire de beaux dessins. Cela dit je reviens fin mai à Barcelone, pour le Primavera Sound festival, et c'est possible que je dessine pour le blog à cette occasion.
Nous tenons un scoop alors ?
Je ne veux pas trop m'avancer encore.
Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Je viens de publier un guide illustré de Londres, avec les bonnes adresses que j'y ai testées. Prochainement devrait sortir un guide sur New York, dans la même veine. En parallèle je prépare un expo fin juin, dans une galerie du Marais, à Paris. Surtout, je suis en train de terminer un album, sur un scénarion de Joann Sfar, qui s'intitule "Stars of the Stars" et qui sera publié chez Gallimard. Il me reste 9 pages à dessiner.
Comment c'est, travailler avec Joann Sfar ?
Joann m'a expliqué qu'il me proposait une histoire qu'il avait imaginée pour mon dessin. Ce qui a fini de me convaincre, c'est que ça se passe dans l'espace, avec plein d'extra-terrestres et de vaisseaux. En fait ce qu'il ne m'avait pas dit c'est qu'il y a de la baston de partout. Mais bon, finalement j'ai découvert que c'est trop cool de dessiner de la baston... Il fallait juste que j'aie à le faire pour m'en rendre compte. Cela dit, c'est une véritable leçon de travailler avec Sfar. Il a une narration très particulière, qui part dans tous les sens, mais avec des idées pré-structurées, qui fait qu'au bout de 48 pages, il retombe toujours sur ses pattes. On sent qu'il écrit énormément et qu'il maîtrise la rédaction comme personne. J'adore travailler à partir du scénario de quelqu'un d'autre, mais c'est vrai que ce n'est pas toujours facile de travailler avec un scénariste, encore moins s'il est aussi dessinateur. En l'occurrence ça se passe très bien. On se fait nos petites réunions d'extra-terrestres, on s'amuse bien. Joann Sfar est quelqu'un de très généreux, ça se ressent dans sa façon de travailler.
Un blog, une BD, des guides de bonnes adresses, des chroniques BD, une expo... Quel est votre rythme de travail ?
En fait je travaille très dur pendant 3 ans, puis je fais rien pendant 1 an, c'est ça mon rythme. Là, je sors d'une année sabbatique : 2012 a été mon année oisive.
Qu'est ce que vous avez fait pendant un an ?
J'ai voyagé, j'ai joué de la batterie, j'ai lu beaucoup de bédés... Que des trucs sympas.
Et puis d'un coup vous êtes sacrée Chevalier des Arts et des Lettres, à Angoulême, en janvier dernier.
Oui, j'ai trouvé ça super gentil, et puis ça a fait plaisir à ma mère. J'ai surtout pris ça comme un encouragement à continuer à travailler.
Cela ne vous paraît pas décalé cette distinction honorifique, qui semble un peu "vieillotte" dans l'univers de la BD ?
Ce qui me semble plutôt choquant, c'est qu'il n'y ait pas eu plus auteurs de bande dessinée qui aient été décorés auparavant. Le fait de recevoir cette distinction, en compagnie de Jean-Claude Denis et d'Emmanuel Guibert, c'est en quelque sorte participer à une reconnaissance de la bande dessinée comme genre littéraire à part entière. C'est un message que la BD est enfin jugée à sa juste valeur. Je rebondis d'ailleurs sur la remarque qu'a fait la ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, lors de la cérémonie : tandis que l'édition se porte plutôt mal, la BD reste un secteur en très bonne santé. Ce n'est pas inutile de la rappeler et il est temps que le genre soit pris au sérieux.
Quels sont vos référents dans le 9e art ?
Je n'ai pas une très grande culture BD. Mes référents, c'est les gens qui m'ont fait avoir une autre image du genre, qui m'ont fait m'y intéresser. Pendant 25 ans, je n'ai pas lu de BD, en pensant que je n'aimerais pas ça. C'est avec la vague des auteurs de l'Association je me suis intéressée à la BD, que j'ai découvert qu'il ne s'agissait pas forcément que d'elfes à gros seins, mais qu'on pouvait avoir des beaux récits, du noir et blanc, des narrations et des formats différents, des émotions fortes. Trondheim, Sfar, bien sûr. Sattouf, Berberian... Récemment j'ai découvert les auteurs américains, Alex Robinson, ou Rabaglati, par exemple.
Et Joséphine dans tout ça ?
Joséphine, c'est de la commande, c'est un travail que j'ai fait à raison d'un strip par semaine, pour le magazine Femina. On m'avait avertie : "si tu vas bosser pendant longtemps sur la même série, essaye de faire en sorte de créer un personnage que tu aimes bien". C'est une question de cohabitation. Pour créer Joséphine, je me suis donc fait un "non cahier des charges", qui me permettait de prendre plaisir à travailler avec sur le long terme. Mes sources d'inspiration, c'était un peu plein de filles que je connais, mis bout à bout. J'ai décidé de mettre un point final à la série il y a deux ans, après le troisième tome, notamment parce que c'était très chronophage, même si, vous vous en doutez, mon éditeur adorerait que je me relance dans un quatrième tome.
J'allais vous demander si Joséphine est une sorte d'icone féministe, mais j'ai l'impression que ça vous agace un peu...
Pas du tout, j'adore parler de féminisme. Ce que je ne supporte pas, c'est quand on essaye de "genrer" Joséphine dans la catégorie "trucs pour les filles". Par exemple, Joséphine est confrontée à l'image de la femme que lui renvoie la presse féminine. Moi, j'ai toujours trouvé choquant que le magazine féminin le plus lu se termine... sur des fiches cuisine. Alors, dans l'évolution du personnage de Joséphine, on constate que plus la série avance, plus elle se détache du diktat odieux qui indique à la femme ce qui est cool de penser ou de faire -se marier, avoir des enfants, être saine et sportive...- et qui ne correspond en rien à la réalité des femmes que je connais. Le féminisme de ma mère, c'était lutter pour avoir un style de vie différent de celui de sa mère. C'est du passé. Aujourd'hui on n'a pas à devoir faire de choix. Le vrai combat féministe, ce n'est pas se demander à quoi on doit renoncer pour avoir une vie épanouie. Le vrai combat c'est de renoncer à rien.
Par exemple ?
Par exemple à l'égalité de salaire.
Vous êtes invitée par l'Alliance Française dans le cadre de la journée de la francophonie. Vous sentez vous ambassadrice de cette même francophonie ?
Il y a en France un vrai soucis de préserver la culture, il y a une vraie exception culturelle française. Lorsqu'on échange avec des artistes d'autres pays, on se rend compte, face à leur stupeur admirative, qu'on est privilégiés. Missionaire ? Je ne sais pas si c'est ce que je représente, mais si c'est la cas, ça me flatte. Même, avec la charge de notre patrimoine culturel, c'est presque un poids.
Propos recueillis par Vincent GARNIER (www.lepetitjournal.com - Espagne) Lundi 1er avril 2013
Pénélope Bagieu
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Londres avec Pénélope Bagieu







