Édition internationale

NAWEL BEN KRAIEM : "Nous sommes nombreux à ne pas avoir besoin de porter un chèche pour revendiquer notre identité arabe"

Écrit par lepetitjournal.com Madrid
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 26 mars 2016

L'interprète franco-tunisienne Nawel Ben Kraiem était sur la scène du théâtre de l'Institut Français de Madrid à l'occasion de la semaine de la Francophonie et dans le cadre du festival "Ellas Crean", qui met à l'honneur les talents artistiques féminins dans de nombreux domaines artistiques. Quelques heures avant son concert, la jeune chanteuse est revenue avec nous sur son parcours et ses inspirations musicales au carrefour des influences culturelles. Mais aussi sur la sortie de son nouvel EP "Navigue".

Lepetitjournal.com : Selon vous, qu'est ce qui a convaincu les organisateurs du Festival Ellas Crean pour vous inviter à venir vous produire à Madrid ?
Nawel (photo lepetitjournal.com) : Je pense que c'est déjà dû au fait que je sois une femme ! (rires). Puis dans le cadre de la semaine de la Francophonie, ils ont aussi estimé que je représentais un certain visage de la France. Je chante à la fois en français et en arabe, c'est ce côté multiculturel qui a dû les séduire.

Quelle est votre actualité en ce moment ?
J'ai sorti un EP (4 titres) fin février et attaqué une nouvelle tournée dans la foulée. Il s'agit d'ailleurs de ma première date de la saison ici. Après Madrid, j'enchaine avec plusieurs dates à droite à gauche dès la semaine suivante, à Avignon, en Bretagne et à Paris notamment. Je ferai aussi plusieurs festivals cet été avant de finir vers le mois d'octobre.

Quelle relation entretenez-vous avec un pays comme l'Espagne ?
Il y a surtout ce côté méditerranéen qui est au c?ur de mon parcours. Ma mère est toulousaine, mon père est tunisien. J'ai grandi entre ces deux cultures et c'est pour ça que l'Espagne est un pays qui me parle tout particulièrement. Un pays proche de mes deux racines.

Parlez-nous un peu de votre parcours.
Je suis née en France puis j'ai grandi en Tunisie de mes 3 à 16 ans. Je suis ensuite allée au lycée à Toulouse et finalement à Paris pour effectuer des études de Lettres. L'envie de devenir artiste a toujours été présente dans mon parcours. Quand j'étais plus jeune, en Tunisie puis à Toulouse, j'ai d'abord commencé par faire du théâtre. J'ai toujours aimé les énergies de projet, travailler avec d'autres gens? Puis lorsque j'ai commencé la guitare, je me suis rendue compte que je pouvais retrouver cette énergie-là, tout en retrouvant en même temps certains aspects du théâtre. Notamment le côté littéraire avec le fait de pouvoir écrire des textes dans mes deux langues. Et au final, j'ai trouvé plus de liberté dans la musique que dans le théâtre.

Et comment vous est venu le déclic pour vous lancer dans une carrière comme celle-ci ?
Une fois arrivée à Paris, en parallèle à mes études de Lettres, j'ai vu qu'il existait pas mal de clubs dans lesquels on pouvait voir plein de petits concerts. C'est comme ça que j?ai commencé à monter un premier groupe (Cirrus) en cherchant des membres par petites annonces, puis un second et aujourd'hui un projet en solo.

Pourquoi avoir choisi de vous lancer en solo ?
Il y a 4 ans, j'ai eu envie de faire des choses toute seule. Ce qui ne veut pas dire que je ne travaille pas avec d'autres personnes mais j'avais simplement envie d'assumer les choix de mes sujets, de ma musique et des gens avec qui je travaille. Etre plus autonome en quelque sorte.

Comment cette autonomie s'est-elle répercutée dans votre style musical ?
Dans Cirrus, nous composions à six avec des instruments acoustiques exclusivement. En solo, j'ai effectué pas mal de tests avec différents arrangeurs pour trouver mon propre univers musical. Jusqu'à trouver Pierre Giacomelli avec qui j'ai travaillé sur l'EP qui vient de sortir et dans lequel j'ai essayé d'affirmer ma propre identité musicale, plus du côté des musiques actuelles.

Quelles sont vos sources d'inspirations majeures parmi les artistes que vous écoutez ?
J'écoute beaucoup de pop anglaise avec des groupes comme The XX, Alt-J, London Grammar. Mais aussi pas mal de hip-hop et de musiques électroniques avec James Blake notamment. C'est pourquoi j'avais aussi envie de rester dans ce territoire musical actuel tout en y amenant un côté musique du monde et en le détournant avec des sonorités que j'affectionne tout particulièrement, notamment grâce à l'usage de certaines percussions ou d'instruments comme le oud. C'est une recette personnelle que j'ai mis plusieurs années à définir et qui commence à être bien lisible sur mon dernier EP.

Comment vivez-vous votre double identité culturelle au quotidien ?
C'est quelque chose qui fait partie de moi. Du fait d'avoir été élevée par un couple mixte, d'avoir vécu en Tunisie et en France, je suis un peu pétrie par les rapports nord-sud. Du coup, je suis particulièrement sensible aux clichés que l'on va émettre sur l'un ou l'autre. Et même si la musique peut être un pont, je constate qu'il y a encore beaucoup à faire pour se débarrasser de certains d'entre eux.

Lesquels ?
Un rappeur arabe par exemple, on ne se demandera jamais si il fait de la "world music". Ce sera du hip-hop, point barre. Alors que moi qui arrive avec ma guitare acoustique et qui chante en arabe, on va automatiquement me ramener à une culture qui ne correspond pourtant pas à mon ancrage musical. Alors que nous vivons sur une planète de plus en plus liée et qu'aujourd'hui le monde arabe maîtrise parfaitement les codes de la musique dite occidentale.

Vous considérez-vous plutôt comme une chanteuse pop ou de musique du monde ?
Je me considère davantage comme une chanteuse pop. J'ai commencé la chanson en reprenant des morceaux de Ben Harper, des Doors, c'est par là que se situe mon langage musical. Même si j'amène d'autres sonorités grâce à la langue arabe j'ai toujours aimé le côté fédérateur de la pop et l'énergie sur scène permise par ce style musical. Ce qui ne m'empêche pas de rester exigeante sur la recherche de nouveaux sons.

On a pourtant tendance à vous ranger plutôt dans la catégorie musique du monde, comment l'expliquez-vous ?
En règle générale, on estime que le fait de chanter en arabe s'apparente aux musiques du monde. Pourtant il s'agit d'une langue comme une autre, un simple outil de communication. C'est aussi une langue très musicale et très vivante, un peu comme l'anglais, et je ne vois pas pourquoi on lui attribuerait un côté "world". Et en ce qui me concerne, même si j'ai plus une approche pop et musiques actuelles, il se trouve que j'utilise la langue arabe avec des textures provenant d'instruments du monde arabe. Mais ce n'est pas pour autant que je me situerais dans la catégorie musique du monde. Ou alors il faudrait me redéfinir ce que c'est car c'est un genre musical qui n'a plus forcément de sens pour les nouvelles générations.

Cette approche pop peut-elle aussi se traduire par une volonté de vous produire en priorité dans des festivals dits de "musiques actuelles" ?
Pout tout te dire, oui j'aimerais beaucoup. Mon EP a été réalisé par Pierre Giacomelli, qui ne vient pas de l'univers "world music" justement, il a par exemple collaboré avec Benjamin Biolay sur son dernier album. Même chose pour le label avec lequel j'ai travaillé. Donc j'espère que cela me donnera accès à un nouveau réseau de festivals. Jusqu'à présent, je reconnais que mes productions ont surtout eu des échos dans les pays du Maghreb avec une presse et un réseau "world" très communautaire. Mais j'ai aussi l'impression que les titres de presse plus spécialisés dans les musiques actuelles ont tendance à se demander si je ne suis pas trop arabe pour faire de la pop. En France, il y a encore du retard sur ces questions-là, les genres musicaux sont encore un peu cloisonnés alors que nous sommes de plus en plus nombreux dans ma génération à avoir cette double culture. C'est-à-dire complètement à l'aise avec les nouveaux logiciels de production tout en conservant dans le même temps un bagage du tiers-monde ! (rires). J'aimerais aussi sortir de ce cliché de la chanteuse "world" à cause du simple fait que je sois arabophone. Nous sommes nombreux à ne pas avoir besoin de porter un chèche pour revendiquer notre identité arabe.

Propos recueillis par Simon MARACHIAN (www.lepetitjournal.com - Espagne) Jeudi 31 mars 2016
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Publié le 30 mars 2016, mis à jour le 26 mars 2016
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