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KHEIRON - "On rit pour survivre"

Écrit par lepetitjournal.com Madrid
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 7 avril 2016

Rien d´étonnant quand on rencontre Kheiron, le reálisateur de "Nous trois ou rien" ("O los tres o ninguno"), de découvrir une personnalité profondément sympathique, optimiste, humble et pure, car son film transmet exactement cela. Une excellente première ?uvre amusante et sensible où Kheiron, acteur, réalisateur, humoriste et rappeur de succès en France, rend un émouvant et très bel hommage à l´histoire de ses parents, un jeune couple iranien qui dût, pendant les années 80, s´exiler de son pays avec leur petit enfant (Kheiron lui-même) pour s´installer en France. Kheiron, alias Nouchi Tabib, a évoqué à l´Institut Français de Madrid, cette délicate comédie à mi-chemin entre un conte poétique et une belle déclaration de valeurs humaines.

Lepetitjournal.com : Pourquoi avez-vous décidé de faire un film sur l´histoire de vos parents ?
Kheiron : Moi, je me vois comme un conteur d´histoires. Quand j´ai envie de parler de thématiques où j´ai besoin du retour du public tout de suite je le fais sur scène. Toutes les histoires de couples, toutes les blagues ethniques?, où j´ai besoin de préparer mon public, je ne peux pas le faire au cinéma parce que je ne sais pas qui est dans la salle. Il suffit que les gens ne soient pas dans la même énergie que moi et ça va être mal perçu. Ça je le garde pour la scène. Quand je veux dire ce que je pense de quelque chose, sans être interrompu, je le fais en musique parce qu´en musique on ne parle pas pendant la chanson. A la fin, on applaudit ou pas. J´ai toujours voulu raconter l´histoire de mes parents. Mais c´était trop dense. Je ne voulais pas faire une pièce de théâtre. Il fallait un film et quand on m´a proposé de le faire, j´ai dit oui. Je remplis bien mes scènes en France et du coup, les producteurs se disent que si les humoristes remplissent leur salle, il y a des chances pour qu´ils remplissent aussi les cinémas. Et quand les producteurs sont venus me proposer de faire un film, j´ai tout de suite pensé à cette histoire-là.

Vous parlez dans le film de valeurs traditionnelles comme l´amour filial, la solidarité, le respect d´autrui. Mais ce sont des valeurs qui ne sont pas toujours "à la mode". En tout cas, c´est surement un des atouts du film. Etes-vous d´accord ?
Oui, c´est un atout et en même temps, c´est aussi une faiblesse. J´ai eu pas mal de critiques qui disaient "Oh, là, là, il ne parle que de bons sentiments?". Mais les gens sont cyniques malheureusement. Ils ont perdu leur foi en l´être humain, en l´utopie. Ils se complaisent dans la médiocrité. Ils se disent tout le temps que le monde ne va pas changer. Mais, ce n´est pas vrai. On peut faire changer les choses avec un rien. C´est très candide, très naïf de le dire mais je le pense sincèrement.

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées en tournant votre premier film ?
Sincèrement, aucune ! J´ai honte ! Autant j´ai galéré dans le stand-up, mais, pour ce film? J´ai tellement travaillé le scénario qu'il a mis tout le monde d´accord. Et j'ai trouvé les financements en quatre jours. On a envoyé un mail à tout le monde : lundi TF1 et M6 voulaient le faire ; mardi c'était Canal+, France2, France3 ; mercredi, Gaumont, Universal Pathé ; jeudi, UGC, Mars? On a eu tout le monde. Et après tous les comédiens voulaient être dedans et les meilleurs techniciens aussi. Ce serait indécent de dire que j´ai galéré. Ça c'est très bien passé.

Votre scénario est très réussi car vous avez trouvé un équilibre entre le fond dramatique voire tragique et la forme, plus légère et humoristique.
Vous avez tout dit. Le fond est déjà dur et les gens ne sont pas stupides. On comprend que la prison est dure. On n´a pas besoin de les voir avoir mal et pleurer et être tristes tout le temps. Parce qu´en plus ce n´est pas vrai. En prison, les gens rient. Il faut que les gens à l'extérieur arrêtent de croire que les prisonniers sont tristes toute la journée. Ils sont dégoûtés d´être là mais au bout d´un quart d´heure, ils parlent d´un sujet, ils vont partir sur autre chose? C´est l´être humain qui est comme ça. On rit pour survivre. Donc, en prison, mon père il racontait qu´il se faisait torturer mais il faisait aussi des blagues sur ça. Au programme, on a quoi ? Sport, tortures et on y va. En fait, c´est la réalité que j´ai raconté dans ce film. Les gens ont du mal avec ça. La forme était indispensable.

L´histoire du gâteau est-elle vraie ?
Oui. Tout est vrai. En fait, je n´ai pas tout montré. Mon père a refusé trois fois le gâteau. Il était avec un groupe d´amis. Ils sont venus. Ils s´étaient mis d´accord pour le refuser. Ils l´ont refusé et ils ont été transférés dans d'autres prisons. N´est resté que mon père. Ils l´ont isolé pendant plusieurs mois. Là, il me racontait que sur la fin, c´était un animal. Il ne se voyait plus en être humain. Il était au sol. Il devenait fou. Ils sont revenus le voir avec des gâteaux la deuxième fois et il a encore refusé. Là, ils l´ont empêché de dormir pendant trois jours. Ils l´ont mis par terre avec les mains sur la tête. Trois jours : interdiction de bouger. Quand il bougeait, il lui mettait un coup. Là, c´était les pires moments de sa vie. Et quelques jours après, le gâteau qui au début était offert pour l´anniversaire du Shah d´Iran, c´était maintenant pour l´anniversaire de sa fille. Et, son fils, quelques jours plus tard ! Donc, c´était trois fois de suite ! Et, la troisième fois, le directeur de la prison est venu voir mon père et il lui a dit "on va revenir avec le gâteau". Je sais que tu ne vas pas le manger. Tu vas m´humilier devant tout le monde encore. Je vais devoir te frapper. Donc on va aller plus vite. Je vais te mettre en isolement la veille du gâteau. Je te fais sortir le lendemain et comme ça je ne te propose pas de le manger. Ça c´est incroyable. Pour que le directeur de la prison abandonne?

Comment voyez-vous la situation actuelle de l´Iran ?
Pour moi, il n´y a pas de petits gestes. Tous les signes d´ouverture sont bons. Tant mieux. Ça avance doucement. On est loin encore de ce que ça devrait être mais il y a des pas qui se font. J´espère un jour pouvoir y voyager (je n'y suis jamais allé). Si on arrive à donner un peu plus de liberté individuelle, même si c´est à travers le commerce, je suis déjà content.

Vous présentez dans le film une France plutôt accueillante. Ça a été le cas pour votre famille ?
Mes parents, dès qu´ils sont arrivés en France, ils ont commencé à apprendre le français tout de suite. Ils sont retournés faire des études. Ils ont créé des associations dans le coin pour des femmes. Ils ont fait des choses et du coup le potentiel se fait vite remarquer. Je vais vous dire. Ma femme de ménage est une réfugiée. Son mari est un bricoleur mais il est génial et elle, elle est consciencieuse et elle travaille bien. En travaillant avec moi, je lui ai trouvé 5 ou 6 personnes qui voulaient travailler avec elle. Aujourd´hui, elle gagne mieux sa vie que des femmes de ménage françaises (rire) parce qu´elle est douée. Donc, tout le monde la veut. Son mari a du travail partout. Quand on est doué et qu´on travaille (il faut aussi être aidé évidemment), c´est possible de relever la tête et de naître une seconde fois. Me parents sont tombés sur des gens formidables, comme par exemple le maire de Pierreffite, qui les ont aidés, qui ont cru en eux, qui leur ont donné des opportunités. Il y a eu aussi des problèmes. Ma mère, qui était infirmière, quand elle est arrivée, elle travaillait dans un hôpital et on lui a fait comprendre qu´elle n´était pas chez elle alors elle a arrêté. Mais, il y a de tout. C´est la race humaine. On ne peut pas dire : "La France est? ; l´Espagne est?". C´est un groupe de personnes. Chaque personne est différente.

Avez-vous toujours voulu être artiste ?
Dans mes souvenirs, quand j´étais petit, je voulais être journaliste et avocat. Mais ma mère me dit que quand j´avais cinq ans, j´ai déclaré que je voulais être clown ! J´ai toujours voulu m´exprimer.

Voulez-vous continuer à faire des films ?
Oui ! Mais, il faut que ce soit des projets qui me tiennent à c?ur, que j´ai dans les tripes. Quand j´ai fait ce film, je pensais à lui 24 heures sur 24. Je me réveillais la nuit et je notais des idées. Je pensais à tout : la production, l´écriture, la réalisation, l´interprétation. Je suis obsédé quand j´ai quelque chose en tête. Mais bien sûr, je ferais d´autres films, d´autres spectacles, d´autres chansons?

"Nous trois ou rien" sort le 23 mars.

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Carmen PINEDA (www.lepetitjournal.com - Espagne) Jeudi 24 mars 2016
Membre-électeur de l´Académie Francophone du Cinema (Association des trophées francophones du cinema) qui décerne chaque année dix prix dédiés au cinema des pays de la francophonie. Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com

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Publié le 23 mars 2016, mis à jour le 7 avril 2016
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