Édition internationale

INTERVIEW – Christian Puren : "Pour revaloriser l’intérêt du français, il faut jouer toutes ses cartes"

Écrit par lepetitjournal.com Madrid
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 21 novembre 2012

Christian Puren est didacticien des langues-cultures, spécialiste en français et en espagnol langues étrangères, et professeur émérite de l'Université de Saint-Etienne depuis septembre 2008. Dans le cadre des "Rencontres de formation Alliance Française de Madrid : nouveaux publics, bilan et perspectives du Cadre Européen", il était l'invité de l'Alliance Française de Madrid et de la Représentation de la Commission Européenne en Espagne. Dans cette interview, il nous livre son avis sur l'enseignement du français en Espagne et nous explique sa conception de la "perspective actionnelle"


(Photo lepetitjournal.com)

Lepetitjournal.com : Quelle est votre perception de la place de l'enseignement du français en Espagne ? N'est-il pas menacé dans certaines autonomies par l'apprentissage des langues locales (Catalogne, Galice, Pays Basque) ?
Christian Puren : Bien sûr, dans ces communautés, le français est relégué en 4e position. Alors que l'enseignement de l'espagnol en France est d'une grande importance, puisqu'en France, parmi les 80% d'élèves qui étudient une seconde langue, 65% choisissent l'espagnol. Cette situation en Espagne vient du fait que l'apprentissage des langues de l'autonomie passe avant celle du français, mais c'est aussi la faute des institutions publiques : une moins grande importance est consacrée à la diversification des langues internationales après l'anglais. Puisque maintenant tout le monde parle anglais, ce qui fait la différence sur le marché du travail, c'est la connaissance d'une autre langue que l'anglais. Cela renvoie aux choix individuels et aux stratégies individuelles que l'institution doit protéger : elle ne doit plus favoriser autoritairement telle ou telle langue, mais permettre de faire jouer les stratégies individuelles. Ces stratégies seront de plus en plus diversifiées : il suffit de voir les progrès de l'enseignement du chinois en France.
La représentation de l'importance d'une langue est liée à l'importance des aires économiques qui parle cette langue. Actuellement, un continent, dont on ne parle pas trop, sauf pour évoquer ses problèmes, commence à émerger : c'est l'Afrique. Une bonne partie de l'Afrique est, sinon de langue maternelle, du moins de langue institutionnelle, francophone. D'ici 15 ans, la donne va changer, de la même manière que le chinois va devenir en 2015, d'après un article de El Pais, la première langue sur Internet avant l'anglais.
L'avenir est à la diversification des langues. Je pense que dans cette diversification, le français devra prendre sa place, qui n'est plus celle qu'il avait auparavant, mais qui restera une place importante.

Sur votre site est publiée une lettre d'une enseignante de Français Langue Etrangère (FLE), qui dénonce les conditions de l'apprentissage du français dans la communauté de Madrid. Quelles méthodes préconisez-vous pour rendre l'enseignement du français plus attractif ?
Les associations et la Fédération connaissent cette situation depuis longtemps, ils interviennent régulièrement devant le ministère. En tant qu'ancien président de l'APLV, l'Association des Professeurs de Langue Vivante en France, je connais à la fois la nécessité et les limites de ce genre d'intervention.
Pour revaloriser l'intérêt du français, il faut jouer toutes ses cartes. Notamment la carte "laborale" : la carte de débouché du travail, une carte qui était dévalorisée à une époque par l'anglais, seule langue de travail internationale. Mais les choses sont en train de bouger, comme je disais. Par exemple, des gens viennent étudier le français à l'Alliance Française justement pour trouver des perspectives de travail dans des pays francophones. C'est pareil en Amérique du Sud, dont l'attrait pour les migrants du travail est le Canada francophone : les gens y étudient le français pour partir.
Il y a donc la carte "laborale", mais aussi d'autres cartes, comme l'attrait traditionnel pour la culture française, ou le rôle du français en Europe. On est à un moment où il faut jouer toutes ces cartes à la fois, en sachant que l'évolution du monde va les redistribuer en permanence, et il faut l'accepter.

Vous avez donné hier une conférence qui avait pour thème : "De l'approche communicative à la perspective actionnelle : analyse d'un processus en cours". Pouvez-vous résumer le contenu de ce processus ?
Le Cadre Européen commun de référence a été publié en 2001, il est connu surtout pour ses échelles de compétence, de A1 à C2, et correspond à un succès de type administratif. Mais c'est très important, car cela a impulsé un processus d'harmonisation des certifications, et donc des transferts en Europe d'un diplôme à un autre : il a parfaitement rempli son rôle de facilitateur des échanges intellectuels et professionnels intra-européens.
En tant que didacticien, et il y a deux aspects fondamentaux du cadre qui m'intéressent : la partie "compétence plurilingue et pluriculturelle", qui correspond à un enjeu politique, c'est la gestion du vivre ensemble dans les sociétés européennes multilingues et multiculturelles. Cette partie est bien développée, mais n'est pas implantée de façon didactique, et de toute façon les auteurs du Cadre disent qu'ils n'ont pas d'orientation du point de vue méthodologique.

Le deuxième aspect fondamental, c'est la troisième partie du Cadre, encore moins développée puisqu'elle se résume à un petit paragraphe (version française Didier 2001) : elle annonce "la perspective actionnelle". C'est important de voir que cette "perspective actionnelle" correspond à un deuxième grand enjeu des sociétés multilingues et multiculturelles en Europe, que même les auteurs du Cadre n'avaient pas bien vu: le "faire ensemble". Le "faire ensemble" peut être décomposé en "faire société ensemble" : un citoyen n'est pas celui qui cohabite à côté des autres, mais quelqu'un qui partage un projet de société ; et le faire ensemble de type professionnel. Les auteurs n'avaient pas vu l'implication que cette nouvelle finalité donnait à l'enseignement des langues pour la formation d'un acteur social. Cette implication, c'est que l'on retrouve une homologie naturelle entre la salle de classe et la société : on est un ensemble de personnes qui doivent travailler ensemble dans le temps long. Ceci implique la réactivation très forte de la pédagogie de projet, car historiquement c'est elle qui joue dans la formation d'un citoyen et dans le fait que l'on doit prendre l'élève comme un véritable citoyen dans sa microsociété qui est la classe.  

Propos recueillis par Arnaud ROY (www.lepetitjournal.com - Espagne) Vendredi 5 octobre 2012

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Publié le 5 octobre 2012, mis à jour le 21 novembre 2012
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