

Venu participer à un colloque sur les vertus de l'économie de partage hier à Madrid, le cofondateur et président directeur général du site internet Blabacar nous a expliqués pourquoi le développement du covoiturage avait de beaux jours devant lui en Espagne. Si l'argument économique incite de plus en plus automobilistes et voyageurs à faire route ensemble, les notions de lien social et de protection de l'environnement sont aussi des éléments moteurs dans l'essor de cette pratique. Avec trois millions de membres en sept ans et 600.000 passagers transportés chaque mois, Blablacar regroupe la plus grande communauté de covoiturage en Europe. Une success-story à la française qui prend petit à petit l'accent espagnol...
(Photo lepetitjournal.com)
lepetitjournal.com : Anciennement appelé Covoiturage.fr, Blablacar est devenu en quelques années le portail leader dans le secteur en Europe. Pouvez-vous nous retracer le contexte de votre implantation en Espagne, en 2010 ?
Frédéric Mazella : Nous avons lancé Covoiturage.fr en France en 2006. Pendant plusieurs années, nous avons développé ce projet de manière collaborative, les soirs et les week-ends. J'ai commencé à travailler à temps plein sur ce dossier à partir de l'année 2008. Puis fin 2009, nous avons levé des fonds auprès d'un investisseur espagnol, qui s'appelle Luís Martin Cabiedes, avec pour ambition de se développer en Espagne. D'autres "business angels" étaient aussi impliqués dans ce projet. On a commencé début 2010, avec Vincent Rosso, Country Manager pour l'Espagne et le Portugal aujourd'hui, que je connaissais depuis plusieurs années pour avoir travaillé ensemble dans l'une de mes anciennes sociétés. Ensuite, cela a été beaucoup de travail pour développer l'activité, le début a été difficile...
Pourquoi ?
Parce qu'il a fallu recréer en Espagne tout ce que l'on avait réalisé en France, à commencer par la crédibilité de notre service. Je me souviens des doutes entendus de-ci de-là au moment de notre implantation ici : "Les Espagnols sont très attachés à leur voiture, ça ne marcherait jamais." Il s'agissait des mêmes critiques que l'on avait entendu en France quelques années avant... D'un point de vue général, je remarque par mes expériences que quelque chose de nouveau est accueilli avec méfiance dans tous les pays d'Europe, alors qu'il suscite de l'intérêt et de la convoitise aux États-Unis.
Comment les Espagnols ont adopté votre nouveau service ?
Plutôt bien. Nous avons grandi très rapidement, environ trois fois plus vite qu'en France lors de notre démarrage. Notre croissance a été très forte. Plusieurs facteurs l'expliquent : d'une part notre service est plus abouti qu'il l'était en 2006, mais aussi parce que la société est plus prête à s'intéresser au covoiturage. Dorénavant, la très grande majorité des foyers est connectée à l'Internet haut débit, des millions de personnes disposent de smartphones, etc.
La crise joue-t-elle un rôle dans le développement du covoiturage ?
La crise est un facteur de changement, qui fait passer à l'action les usagers, mais qui n'agit pas selon moi comme un élément déclencheur. Internet est l'outil qui a permis le développement de ce service. Quand nous sortirons de la crise, je pense que nous continuerons à "covoiturer".
Comment expliquez-vous alors l'essor de ce phénomène en Espagne ?
Tout simplement parce que nos usagers se rendent compte qu'ils peuvent amortir leur déplacement en quelques clics. On estime que 80 % des automobilistes circulent seuls, sans aucun voyager à bord. Le prix de revient d'une voiture à l'année représente environ 6.000 euros, tous frais compris (essence, réparations, assurance...) De plus, les véhicules passent 95 % de leur temps à l'arrêt ou en stationnement. Et comme l'Espagne compte environ 30 millions de voitures, faites les comptes... Cela représente un fort potentiel, une grosse opportunité qui n'avait jusqu'à présent pas été mise en valeur pour que nous n'avions pas les moyens. Des dix pays aujourd'hui dans lesquels nous sommes implantés à Blablacar, l'Espagne se situe en deuxième place, derrière la France, en termes d'usage. Nous comptons au total trois millions de membres en Europe. Cela représente 600.000 passagers transportés par mois, soit l'équivalent de 1.500 TGV. Tous les quatre secondes environ, il y a un nouveau départ.
Avez-vous un exemple type ?
Oui. Pour un Barcelonais qui travaille à Madrid mais veut rentrer chez sa famille le week-end, le trajet lui coûte frais d'essence et de péage inclus entre 150 et 200 euros. Avec Blablacar, le prix moyen d'un siège pour ce même trajet est de 30 euros. Si le conducteur dispose d'un véhicule quatre-cinq places, il pourra amortir intégralement son déplacement. C'est aussi ça notre philosophie : de répartir ses dépenses pour l'automobiliste, et de se déplacer à moindre coût pour le passager, qui en prime aura la possibilité de créer du lien social en discutant et en faisant connaissance avec les autres usagers.
Blablacar est aujourd'hui un bel exemple de success story à la française. Que représente cette réussite économique pour vous et vos cinquante salariés au sein de cette startup ?
C'est une vraie fierté, nous en sommes ravis. Cela montre aussi qu'il est possible de lancer des idées innovantes en France, à l'image de Deezer ou de Dailymotion, qui sont devenues aujourd'hui des entreprises très puissantes. Dans notre secteur, nous avons eu la chance de ne pas avoir de concurrent américain à notre lancement. Cela nous a permis de pouvoir grandir et de nous structurer à notre rythme. La meilleure reconnaissance de notre activité a été faite par le Conseil constitutionnel français, qui a rendu en mars dernier le covoiturage comme une activité totalement légale. Les choses vont dans le sens pour qu'il en soit de même en Espagne.
| DIGEST - Frédéric Mazzella, 37 ans, a fondé Blablacar (anciennement Covoiturage.fr) en 2006. Après des études de physique à l'école Normale Supérieure, Frédéric Mazzella a poursuivi son cursus à l'Université de Stanford, aux Etats-Unis, pour y réaliser un master sur l'Informatique. Il a travaillé ensuite trois ans pour la NASA, en Californie, puis cinq ans pour un éditeur de logiciel américain depuis des bureaux à Paris. En 2007, il a effectué un MBA à l'INSEAD de Fontainebleau, en région parisienne. Depuis janvier 2008, il dirige cette PME de 50 salariés, installée dans six pays (France, Espagne, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et Pologne). Les projets de Blablacar - En plus de poursuivre la politique naturelle d'expansion à l'international, la startup dirigée par Frédéric Mazzella concentre ses efforts sur la fiabilisation ultra-poussée de son service. Le dirigeant souhaite instaurer "un réseau de confiance" dans l'ensemble des branches de son activité. Le dernier pays dans lequel s'est lancé Blablacar a été l'Allemagne, avec une nouvelle équation à résoudre pour Frédéric Mazzella : "Un concurrent historique est implanté depuis presque toujours outre-Rhin. Il ne nous faut donc pas construire la crédibilité de ce service, mais nous démarquer de ce concurrent." Après un mois et demi d'activité, les premiers chiffres dépassent ses meilleures prévisions, avec "des milliers de nouveaux membres chaque jour". "Nous avons recruté en un mois et demi le même nombre de membres que ce que nous avons réalisé en Espagne en un an." Le covoiturage, une affaire de "jeunes" - Selon les données recueillies par Blablacar, qui on le rappelle représente la plus grande communauté en nombre de membres dans le secteur du covoiturage en Europe, 54 % de ses usagers sont des hommes, 46 % des femmes. Deux-tiers sont âgés de moins de 35 ans. 1/3 sont des conducteurs, 2/3 des passagers. 1/5 de membres du réseau sont inscrits comme chauffeur et passager à la fois. Signe que posséder une voiture ne correspond plus à un statut social prisé. |
Propos recueillis par Damien LEMAÎTRE (www.lepetitjournal.com - Espagne) Jeudi 30 mai 2013
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