François Cluzet (Paris, 1955), un des acteurs français les plus importants de l´actualité grâce à son excellente filmographie (il a travaillé avec les plus grands réalisateurs de l´Hexagone comme Tavernier, Chabrol, Becker?) et à son rôle inoubliable dans Intouchables était de passage en Espagne pour présenter son dernier film, En solitaire. Cette spectaculaire coproduction franco-belgo-espagnole à grand budget raconte la péripétie de Yann Kermadek, participant du Vendée Globe, une des compétitions maritimes les plus exigeantes du monde. Samy Séghir, un jeune acteur qui promet beaucoup, est l´autre protagoniste du film. Rencontre.
Lepetitjournal.com : Pourquoi avez-vous choisi ce projet, "En solitaire", après l´énorme succès d'"Intouchables" ? Qu´est-ce qui vous a motivé ?
François Cluzet (photo lepetitjournal.com) : Après un succès, c´est toujours beaucoup plus facile de continuer qu´après un échec. Donc il n´y avait rien de difficile. Il fallait seulement un film avec un metteur en scène authentique, quelqu´un de vrai, qui aie le sens de l´échange. Je connaissais le réalisateur Offenstein car il était chef opérateur des films de Guillaume Canet. J´avais fait deux films avec lui et je savais qu´il était précieux. C´est quelqu´un de très intéressant, très généreux. Quand il m´a dit qu´il avait écrit le film en pensant à moi, j´ai lu le scénario le soir même et je lui ai dit "oui, je veux faire ton premier film". Bon, je ne me rendais pas compte de ce qu´allait être le tournage. Je ne me sens pas plus responsable de mes choix maintenant que je ne l´étais avant. C´était Louis Jouvet qui disait : "Tu choisiras quand tu auras le choix". Mais, j´ai eu la chance d´avoir le choix assez tôt dans ma carrière. Là, tout était réuni pour dire oui : le metteur en scène, la production, le distributeur, le scénario, le rôle. Il y avait un challenge de jouer un sportif de haut niveau mais aussi il y avait cette révolution mentale dans la tête de ce type qui a la chance de sa vie. Il est le skipper numéro un alors qu´en principe il était le numéro deux (car le numéro un se casse la jambe et il doit le remplacer). Il doit tout prouver : à lui-même, à l´équipe, aux sponsors. Il se trouve dans une situation cornélienne. Il va falloir qu´il choisisse quelle victoire est la plus importante à ses yeux.
Parlez-nous du choix que va devoir réaliser votre personnage.
L´histoire du clandestin qui monte à bord se comprend parce qu´elle est fondamentale pour ce choix. Pour ce type, c´est la chance de sa vie parce que normalement il ne devait pas prendre le départ et que finalement il a cette opportunité de se retrouver à la barre de ce bateau. Il fallait lui trouver, pour faire du cinéma, pour qu´il y ait une dramatisation, la pire contrainte, la pire situation. Ça ne pouvait pas être que son bateau se renverse parce qu´il aurait été secouru et il n´y a pas de film. La pire situation était que quelqu´un monte à bord car cette course se fait en solitaire et sans assistance. Si quelqu´un monte à bord, vous êtes disqualifié, ce qui le met devant un choix épouvantable. Il se demande : "Qu´est-ce que je fais de cette personne ? Je la fous à l´eau ? Je la débarque ?". Et, puis au fil du film, parce qu´il ne peut pas la débarquer, parce que le vent est favorable et qu´il faut qu´il récupère un bon positionnement sur la course, ensuite parce qu´on le déroute, un concurrent s´est renversé? Finalement, sans dévoiler la fin du film, ce type a échangé une bonne place ou une victoire contre une autre victoire secrète. C´est l´histoire d´un challenge humain entre soi et soi.
Est-ce que le tournage sur un bateau en haute mer a été difficile ? Est-ce qu´il était dangereux ?
C´était un peu dangereux mais c´est ça aussi qui était excitant. Il y avait l´aventure que le film raconte mais il y avait aussi une aventure pour nous. On était 18 à bord. C´était pas facile la promiscuité mais toutes ces contraintes faisaient partie de l´aventure et c´était très enrichissant. Quand tu dois surpasser les contraintes, comme dans la vie, c´est le plus difficile mais le plus enrichissant. De toute façon, la plupart des skippers ne s´attachent pas parce que souvent, ils passent de l´extérieur à l´intérieur et qu´ils doivent être excessivement rapides. Nous, pour cela, on a décidé de ne pas s´attacher. Après, les skippers en France nous ont recommandé de ne pas dire, pendant la promotion du film, qu´on ne s´attachait pas car même si c´est vrai qu´ils ne le font pas, ils ne veulent pas inquiéter leur familles ! La fédération de nautisme insiste pour que les marins s´attachent.
C´est votre quatrième collaboration avec l´acteur et réalisateur Guillaume Canet, après "Les liens du sang", "Ne le dis à personne", "Les petits mouchoirs" et maintenant comme partenaire dans "En solitaire". Qu´est-ce qu´il représente pour vous dans votre carrière ?
Ma relation avec lui est excellente. C´est un peu prétentieux mais lui, il trouve que je suis le meilleur et moi, je trouve que c´est lui le meilleur. Ça nous arrange bien tous les deux, on est très contents, on est très flattés. Mais, bon, plus sérieusement, j´aime beaucoup travailler avec lui parce que c´est un très grand metteur en scène. Il est aussi acteur, donc, il sait très bien ce qu´il peut demander aux autres acteurs. Je suis heureux de travailler avec lui car c´est un type très exigeant, très travailleur. Vous pouvez avoir avec lui une grande discussion avant le tournage. J'apprécie beaucoup aussi qu'il me confie des rôles qui sont un peu les deux pôles dans lesquels je me retrouve facilement. Soit les films d´émotions amoureuses, sentimentaux pour lesquels j´ai beaucoup d´échos personnels du fait de l´enfance, de ma vie, soit des rôles comiques, voire ridicules, pour lesquels j´ai beaucoup de goût. J´aime être ridicule. Ça fait beaucoup de bien à l´égo. C´est formidable de faire rire les gens. Il faut être sincère, juste. Le prochain film je le fais aussi avec lui et Marion Cotillard.
Que représente dans votre carrière le film "Intouchables" ?
On a été très contents qu´il fasse autant d´entrées. C´est une grande chance. Le scénario était formidable, les metteurs en scène, les producteurs? Tout le monde était très content de réaliser ce film (nous aussi les acteurs). Il a fait plus de 50 millions d´entrées dans le monde. Par exemple, en Corée, le film a fait un million d´entrées ! Pour moi, c´est une grande chance d´avoir un grand hit comme ça. Le public, grâce à " Intouchables", pourra visualiser l´acteur de "En solitaire". Même s´ils ne se rappellent pas de mon nom, ils sauront que c´est le type qu´ils ont vu sur une chaise roulante. C´est vachement bien car les gens se disent "j´ai aimé cet acteur ou je ne l´ai pas aimé". Ils se disent "on va voir ce qu´il a fait". C´est un relais en terme de promotion et de presse. C´est une chance ! Je suis content car le pire aurait été qu´on me parle d´un film qui aurait été un grand succès mais un navet.
Samy Séghir (1994), malgré son jeune âge, a déjà travaillé dans plusieurs films. Entre autres, "Michou d´Auber" avec Gérard Depardieu ou "Les Petits Princes". Dans "En solitaire", il incarne un jeune clandestin mauritanien qui débarque dans le bateau de François Cluzet.
Samy Séghir : Au départ, très impressionné, que ce soit avec François Cluzet ou Gérard Depardieu. Mais, après, avec Cluzet, j´ai appris à le connaître, on a beaucoup discuté. Notre relation a un peu évolué comme dans le film, en fait. Un jour, il est venu vers moi et ça m´a beaucoup touché parce qu´il est plus âgé que moi et je ne m´attendais pas à ce que soit lui qui fasse le premier pas. C´est quelqu´un de très agréable dans la vie et m´a beaucoup appris au niveau du métier, comme acteur. Il m´a donné des conseils comme de garder la tête sur les épaules, de jouer dans l´oeil de son partenaire, de vivre les choses.
Vous avez fait du cinéma, de la TV, des web séries. Que préférez-vous ?
Je préfère le cinéma. Après, j´ai fait des téléfilms qui étaient très proches du cinéma. Le cinéma c´est très dur quand ça ne marche pas pour les producteurs. Il y a beaucoup d´enjeux mais c´est aussi beaucoup plus excitant. Mais, moi, du moment que je suis devant une caméra et que je joue, je suis très content.
Votre personnage est un peu le symbole des exclus de la terre qui débarquent dans le monde des riches ?
C´est un peu le choc des cultures. Ces deux personnes jamais ne se seraient rencontrées dans d´autres situations. On sait que ce jeune-là vient de Mauritanie, qu´il va se faire soigner en France?Mais, aujourd´hui, il y a plein de gens qui traversent la mer pour aller vers un pays qu´ils disent meilleur. Puis, quand ils arrivent dans ce pays, c´est toujours compliqué pour eux. On ne peut pas juger. C´est à nous de faire un effort et de savoir régler ce problème-là. Il y a des pays qui se disent meilleurs que d´autres. La France ou l´Espagne sont, par contre, des terres d´accueil. Ce jeune voit le drapeau de la France et il se dit "C´est bon. D´accord, j´y vais". Dans le film, c´est vrai aussi que le skipper a un véritable problème : il le dénonce, il le garde, il le jette à la mer ? Je me suis aussi mis à sa place et c´est un vrai dilemme.
Parlez-nous un peu des difficultés du tournage.
Mon personnage, à un moment donné, se demande : "Pourquoi ils font cette course, pourquoi le tour du monde ?". Je me suis aussi posé la question. Ce jeune se demande pourquoi ils risquent leur vie pour arriver au même point. C´est vrai que c´est une aventure formidable. La mer est quelque chose de fort. On ne peut pas l´apprivoiser. On s´est retrouvé à 18 sur le bateau pour faire ce film et j´ai quand même eu peur. J´ai eu des frayeurs quand le bateau était penché, quand il y a avait des vagues à la tronche. J´avais le mal de mer. J´étais hyper malade. Ça a été une aventure extraordinaire. François dit que si c´était à refaire il ne le referait pas ! Il dit qu´on a eu une chance incroyable. On a eu la bonne météo au bon moment, on n´a pas eu besoin de faire les prises vingt fois. Tout s´est bien passé, sans tensions, sans blessés... On a eu une bonne étoile. Mais, la promiscuité, à 18 sur le bateau, a été dure. On n´est jamais seul. On partait le matin sur le bateau et on revenait le soir. C´est dur mais aussi ça crée des liens. Le fait de tourner le film dans des conditions réelles, ça m´a aidé.
Quels sont vos projets ?
J´ai tourné un film qui sort en Avril. Il s´appelle "A toute épreuve". C´est une histoire de deux jeunes adolescents qui volent les sujets du Bac et qui mettent plus d´énergie à voler qu´à réviser. C´est une grosse comédie avec Marc Lavoine.
"En solitaire" sort dans les salles le 1 janvier 2014.
Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com







