Le peintre espagnol d'adoption El Greco (1541-1614) est à l'honneur en 2014, à l'occasion du 400ième anniversaire de sa mort. Fernando Marías, Maître de conférences en Histoire de l'art à l'Universidad Autónoma de Madrid, a publié à cette occasion chez Cohen&Cohen une nouvelle édition de Greco, Biographie d'un peintre extravagant. À la découverte d'un artiste "non conventionnel."
(Fernando Marías, auteur de Greco, Biographie d'un peintre extravagant (Cohen&Cohen, 2013) / Photo lepetitjournal.com)
Fernando Marías découvre El Greco architecte sur les bancs de la fac, dans les années 1970, quand il écrit sa thèse sur l'architecture à Tolède. Il s'intéresse immédiatement à cet artiste qui voit la peinture comme "méthode de connaissance de la réalité", une vision de l'art que partagent les architectes. Il participe alors au mouvement qui va réinterpréter El Greco sur la base de notes et de livres écrits par le peintre. Contrairement à la pensée dominante portée par l'Église catholique, il ne voit pas El Greco comme un peintre espagnol (puisque né en Grèce, formé en Italie), ni comme un mystique attaché à la religion. "On était de jeunes provocateurs", dit-il en souriant. "Les journaux ne voulaient pas parler de nos publications, certains journaux d'extrême droite faisaient tout un plat du fait qu'on ne le considérait pas comme un Espagnol, et les historiens de l'art ne voulaient pas s'y intéresser. Il a fallu du temps pour changer les manières de penser."
La Biographie d'un peintre extravagant est une initiative née d'une maison d'édition française. La première version sort en 1997, conjointement avec une édition espagnole. Marías préfère d'ailleurs dans celle-ci employer le terme "historia" et non "biographie", qui fait mieux écho selon lui à la relation qui existe entre la vie d'un artiste et son ?uvre. C'est la mise en évidence de ce lien entre vie et ?uvre, ainsi que l'utilisation de sources écrites par El Greco lui-même, qui fait selon Marías l'originalité de son travail.
El Greco : un "extravagant" insolent et criblé de dettes
L'auteur explique qu'il faut interpréter le terme "extravagant" comme un synonyme de "capricieux", dans son sens du XVIe siècle. Il dresse le portrait du Greco comme "cet artiste qui ne suit pas le chemin des brebis et des moutons, mais qui, comme les chèvres, emprunte un chemin sur lequel personne n'avait marché avant lui." Ce que le peintre cherchait fondamentalement, c'était "être original, être différent" et inventer une nouvelle manière de peindre.
Dans la vie de tous les jours, Marías décrit El Greco comme quelqu'un ayant "très peu d'amis, beaucoup d'ennemis, criblé de dettes et sollicitant beaucoup de créditeurs." Il lui arrivait d'aller emprunter de l'argent "toutes les semaines, parfois deux fois par semaine, et parfois deux fois par jour" explique-t-il d'un air amusé. El Greco était également quelqu'un d'arrogant et fier : même quand le Cardinal Farnèse le renvoie de son palais à Rome (on ne connaît d'ailleurs toujours pas la raison), il lui envoie une carte courroucée lui demandant de s'expliquer et refuse de s'excuser.
Une "invention française" ?
Lors d'une conférence donnée au musée du Louvre en mars dernier, Fernando Marías qualifie le Greco "d'invention française." Les premières personnes à s'intéresser au Greco hors d'Espagne sont des intellectuels et artistes Français. Ses premières ?uvres à être achetées à l'étranger sont commandées par des musées français, notamment le Louvre. L'intellectuel Maurice Barrès est un grand admirateur de l'artiste et publie des articles à son sujet. Delacroix, Millet, Cézanne, Rodin et Picasso, entre autres, se sont intéressés et ont utilisé son ?uvre. Fernando Marías dit que ces artistes ont "cannibalisé" le Greco : "Ils ont mangé El Greco et cela a donné du Cézanne, du Picasso. Les artistes modernes qui l'ont approché l'ont transformé en quelque chose de différent, avec des éléments communs."
Fernando Marías était à l'inauguration d'une nouvelle salle dédiée à "Greco et la peinture moderne" le 24 juin au Musée du Prado, à Madrid. Il coordonne également la "Fondation Greco 2014" à l'occasion des 400 ans de la mort du peintre, et anime régulièrement des colloques en France et en Espagne.
| Peintre, sculpteur, architecte, né en Crète puis émigré en Italie, El Greco s'installe finalement en Espagne, à Tolède, où il se met sous la protection du roi Philippe II et produit la majorité de son ?uvre. Inspiré par la peinture vénitienne et romane, admiratif de Michel-Ange, son identité artistique change en fonction du lieu et du contexte culturel dans lesquels il évolue. Son travail est également à mettre en perspective avec la construction des nationalismes : il prend la tête de "l'école espagnole" du XVIe siècle, qui se distingue par l'utilisation de couleurs vives, et des formes libérées et allongées. |
Lison RABUEL (www.lepetitjournal.com - Espagne) vendredi 27 juin 2014
Inscrivez-vous à notre newsletter gratuite !
Suivez nous sur Facebook et sur Twitter





