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ERIC TOLEDANO & OLIVIER NAKACHE - "On n´est pas des garçons pudiques"

Par lepetitjournal.com Madrid | Publié le 23/02/2015 à 23:00 | Mis à jour le 24/02/2015 à 11:36

Après le succès planétaire d'Intouchables, le film en langue française qui a fait le plus d´entrées dans l´histoire du cinéma mondial, Eric Toledano et Olivier Nakache présentent en Espagne leur nouveau film. "Samba" est une comédie sociale, interprétée par Omar Sy, qui a déjà séduit plus de 3 millions de spectateurs en France. Sympathiques, blagueurs et extrêmement modestes, Toledano et Nakache ont répondu à nos questions à la Résidence de France à Madrid, où ils sont venus pour l´avant-première de "Samba". Le film sort vendredi 27 février dans les salles espagnoles.

Lepetitjournal.com : Après l´énorme succès d'Intouchables, réaliser un nouveau film est-il un défi ?
Toledano & Nakache : Bien sûr ! Et on l'a vécu en plusieurs étapes. Il y a d´abord eu de l´étonnement. Contrairement à d´autres films qui sont fabriqués pour avoir beaucoup de succès, comme les blockbusters américains, on n´avait pas cette visée-là avec Intouchables. On a été submergés par la manière dont tout s´est emballé en France et dans d´autres pays. La première étape est un peu déséquilibrée : il faut reprendre ses marques pour voir que le monde a changé autour de vous et après, on essaie de comprendre ce qui s´est passé et de créer une réflexion. Ce film nous a dépassé mais aussi on a vu qu´il racontait quelque chose d´important, qu´il y avait une idée de réconciliation dedans, une envie de rire de sujets graves. Et, puis le fait qu´il y ait beaucoup de pays, éloignés culturellement les uns des autres, qui arrivent à rire des mêmes choses, c´est formidable.

Mais tout ça a un temps et à un moment donné il y a comme une lumière rouge qui s´allume et qui dit ?Game over'. Il faut savoir arrêter pour éviter de s'enliser, par risque de ne parler toujours que du même film. Aujourd´hui, on partage notre temps entre des pays où Intouchables a bien marché, comme l´Espagne ou l´Allemagne, et tout un tas de pays où on n´est pas allés. On profite de l´échange mais il y a un moment où il faut se remettre au travail.

Que signifie l´Espagne pour vous, dans la carrière d´Intouchables, où le film a eu beaucoup de succès, sans oublier qu´ il a été vu pour la première fois à l´étranger au festival de Saint-Sébastien, en 2011 ?
Toledano : L´Espagne a une petite place à part pour plusieurs raisons. Notamment, on a une relation assez privilégiée avec le distributeur espagnol, Adolfo Blanco (A contracorriente), qui lui, a été le premier, à Cannes sur la base de quelques minutes, à acheter le film ! Il a aussi poussé pour qu´on aille à Saint-Sébastien. Un souvenir hors norme car, c´était la première fois qu'Intouchables était projeté hors de France. Ce cérémonial des gens qui applaudissent dans les escaliers, propre à ce festival, a vraiment marqué les esprits. Et puis, on est revenus dans le pays pour la sortie, et puis il y a eu le Goya. Si vous voulez, il y a une colonne vertébrale qui s´est construite en Espagne. On est revenus, ici même, dans les salons de l´Ambassade pour fêter le fait d´être le premier film de l´année. On a une proximité. Moi, j´ai un nom qui a une consonance espagnole. Mes parents ont des origines espagnoles. L´espagnol n´est pas une langue qui m´est étrangère.

Nakache : Moi aussi, j´aimerais être Espagnol. Je suis très content de partager mon travail avec un Espagnol et de faire ainsi une coproduction franco-espagnole ! En parlant de Saint-Sébastien, il faut dire que c´est un grand plaisir pour nous de voyager et de rencontrer des gens, que ce soit le public, les journalistes?Quand on était au festival, il y avait 2000 fans qui criaient le nom d´Omar? Mais malheureusement, aucune ne criait le nôtre !
"Samba" aborde le thème de l´identité ou, mieux, du manque d´identité de ces sans-papiers qui n´existent pour personne. Ils oublient même qui ils sont et comment ils s´appellent.

"Samba" aborde le thème de l´identité ou, mieux, du manque d´identité de ces sans-papiers qui n´existent pour personne. Ils oublient même qui ils sont et comment ils s´appellent.
Toledano & Nakache : Absolument. Intouchables parlait de la classe populaire, celle qui habite dans les banlieues, dont on parle beaucoup en France aujourd´hui parce qu´on s´interroge sur la dérive de certains qui auraient été abandonnés par la République, même si ça n´excuse absolument rien? C´est une des réflexions qui existent en France. Je pense que la vraie catégorie encore en dessous ce sont les sans-papiers parce que, eux, ils ont carrément un problème d´existence concrète. Cette histoire naît d´une réflexion surgie alors qu'on voyageait énormément pour Intouchables. Ayant tous les deux des origines liées à l'émigration, comme nos noms l´indiquent, nous étions touchés par le fait de pouvoir passer des frontières en quelques secondes, avec juste un morceau de papier, alors que pour d´autres il faut parfois un ou deux ans de clandestinité. Du coup, on en est arrivé à s'interroger sur  ces personnes, à nous demander si leur identité ne s´efface pas dans nos sociétés où on leur a trouvé une place commode pour nous, à savoir, nettoyer la nuit pour que le matin tout soit propre. C´est une population dont on ne parle pas. On a voulu faire d´Omar Sy qui est devenu une star, l´anti-héros qui devient un héros. Voilà. C´était l´idée de trouver une réflexion suite à Intouchables. "Samba", qui est le prénom du héros, est comme une danse entre les identités, les périls et le vide.

Dans un certain sens, les deux personnages principaux (Omar Sy et Charlotte Gaingsbourg) sont chacun à leur manière des marginaux qui ne trouvent pas leur place dans la société. C´est peut-être ce qui les unit ?
Toledano & Nakache : Les héros sont intéressants en littérature et au cinéma à partir du moment où ils chutent. C´était encore aussi le cas d´Intouchables avec la phrase de Philippe : "Si je n´avais pas été dans ce fauteuil, je n´aurais pas rencontré l´autre". Il y a quelque chose dans la chute, dans le déclassement qui fait qu´on est obligé de rentrer dans une réflexion nouvelle. Parfois, on a du mal à expliquer pourquoi on a des souffrances mais, sans être mystique, le fait ne plus être dans un schéma classique nous force à regarder les choses autrement. C´est à ce moment-là que les personnes deviennent intéressantes, pas quand elles sont sûres d´elles et que tout va bien. Effectivement, ce sont ces deux marginalités font que la rencontre soit possible. Le problème étant qu'aujourd´hui  nos sociétés sont tellement individualisées qu´il ne reste plus que ces champs-là pour nous rencontrer.

Qu´apporte Omar Sy dans vos films ?
Toledano & Nakache : Il y a une chimie particulière entre nous trois. C´est quelqu´un qui a une espèce de spontanéité, de générosité qui fait que l´empathie pour lui est très forte. Il a quelque chose qui se dégage qui est assez indescriptible. Ce n´est pas qu´au cinéma, c´est aussi dans la vie. Il a beaucoup d´humour, de charisme. C´est quelqu´un de vraiment fait pour le cinéma. Il capte la lumière et envoie des ondes à travers son corps et sa façon de bouger? Nous, c´est quelqu´un auquel on a cru depuis longtemps et on est monté ensemble. Il y a toujours eu quelque chose de réciproque. Maintenant, ça va être la fin d´un cycle : il va sûrement faire des choses de son côté et nous aussi. Après cinq films ! Mais on se retrouvera, dans quelques années, plus tard?Ce sera le retour. On est encore jeunes.

Comment travaillez-vous à deux ?
Toledano : C´est facile. Ça dépend des caractères. Quand on est vraiment en synthèse et que les choses sont dans la complémentarité, ça ne pose pas de problème. Après, il faut savoir pourquoi on est là. Je pense que nous, au départ, on n´avait pas envie ni l´un ni l´autre, d´être seuls. Cette solitude du réalisateur où l´égo s´exprime à 100% n´était pas forcément de notre goût. C´était plus amusant et plus stimulant intellectuellement de vivre les choses dans une autre énergie. Le cinéma c´est un sport de groupe. Ce leadership marche bien à deux. Il n´est pas très analysé et c´est ce qui est bien. Comme on dit en économie, c´est la main invisible du marché. Il y a des instances de régulations. Moi, un jour, je suis fatigué, c´est lui qui va en avant. Si je suis énervé, c´est lui qui va s´exprimer. On se compense.

Nakache : On se répartit le travail. Eric fait le café et moi les photocopies ! Plus sérieusement, on travaille ensemble depuis très longtemps et on partage tous les stades de la réalisation du film. On a deux fois plus d´idées, de questions, de rush? Cela nous stimule beaucoup.

Dans vos films, vous parlez de la solidarité, de l´amour, de l´amitié? toujours dans un cadre humoristique. Pourquoi ?
Toledano & Nakache : Tous les réalisateurs cherchent ça mais chacun l´exprime à sa façon. Il y a des gens qui sont plus secs et ont plus de mal à exprimer leurs sentiments. Nous on n´a pas de problèmes à exprimer nos sentiments. On n´est pas des garçons pudiques. Si l´émotion doit venir, elle vient après. Mais, comme on est quand même des garçons, notre côté masculin s´exprime par l´humour. Quand on a l´impression que c´est trop naïf, ça serait trop facile d´amener l´émotion, alors on envoie une vanne et c´est notre marque de fabrique. Au moment où on pourrait s´endormir, on joue avec l´humour. C´est notre gilet pare-balles contre le côté mielleux des choses. Mais on assume les deux dimensions. On aime rire et on pense que le rire est le préambule à l´émotion. Si vous avez bien rigolé, vous êtes bien prêt à recevoir un autre sentiment qui est plus fort, dans un autre registre. C´est ce qu´on essaie toujours de combiner. Ce n´est pas toujours facile. Il faut être humble. On travaille sur une petite ligne, très fine entre c´est drôle, c´est pas drôle, c´est émouvant, ce n´est pas émouvant. C´est une aiguille qui rentre dans un fil et c´est pour ça que nous faisons toujours nos propres scénarios.

Finalement, la musique a toujours une place clé dans vos films. Qu´est-ce qu´elle représente pour vous ?
Toledano & Nakache : On est fans de musique. Dans les quatre premiers films, on a mis du funk, du soul. Maintenant, on a utilisé la musique brésilienne qui incarne très bien le mélange d´image et de musique au cinéma. En plus, on joue avec le nom du protagoniste "Samba" qui rappelle la danse et qui est un prénom très répandu en Afrique. On a toujours un prétexte, aussi, pour mettre dans nos films la musique de Georges Benson.

http://www.lepetitjournal.com/madrid/communaute/150-cin-madrid/128078-adolfo-blanco-qlindustrie-espagnole-du-cinema-doit-sinspirer-de-ce-qui-se-fait-en-franceqCarmen PINEDA (www.lepetitjournal.com - Espagne) Mardi 24 février 2015
Membre-électeur de l´Académie Francophone du Cinema (Association des trophées francophones du cinema) qui décerne chaque année dix prix dédiés au cinema des pays de la francophonie. Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com

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