Édition internationale

EDOUARD LOUIS - "Je me sens plus proche de Pedro Almodovar que de mon propre père"

Écrit par lepetitjournal.com Madrid
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 28 mai 2015

De passage à Madrid la semaine dernière pour promouvoir la version espagnole de son roman "En finir avec Eddy Bellegueule" (ed. Salamandra), Edouard Louis a imparti lundi à l'Institut français une masterclass sur le thème : "Ce que la littérature doit à Bourdieu, Foucault et... Almodovar". L'auteur, dont l'ouvrage a défrayé les chroniques littéraires en France l'an dernier, a souhaité à travers le récit de son enfance, marquée par son homosexualité et ses origines populaires, traiter de la violence, de la domination et de l'exclusion. Autant de thématiques jugées particulièrement contemporaines et dont il déplore l'exclusion systématique de la littérature "bourgeoise".

(Photo DR)

"Parce que les mots sont des armes"*
"J'ai écrit 'En finir avec Eddy Bellegueule' dans un état d'insurrection contre une certaine forme de littérature, qui ne posait pas à mon sens les questions de notre présent : la violence, la domination, l'exclusion. J'ai écrit révolté contre cette littérature qui en France, depuis plusieurs d'années, s'acharne à exclure un certain nombre d'individus du champ littéraire. Une littérature de la bourgeoisie, pour la bourgeoisie, incapable de traiter des sujets relatifs aux classes populaires par exemple, incapable de parler des marges de la société, sans se défaire de sa perception et de ses réflexes bourgeois".

Une question de langage
"J'essaye pour ma part de faire de la littérature avec ce qui est exclu de la littérature. Les plasticiens ont de leur côté compris cela depuis longtemps. Comme eux, qui ont su utiliser des matériaux peu nobles pour créer des ?uvres d'art, j'écris sur les exclus, sur les classes populaires, sans regard condescendant, sans éluder les problèmes que leur condition pose. Il s'agit de se saisir d'un matériau illégitime, pour en produire quelque chose d'artistique. Et cela passe, bien sûr, par la question du langage. Un des éléments au c?ur du roman, c'est le langage populaire, que j'ai essayé de restituer au plus près, et que j'ai confronté à un langage plus littéraire, plus soutenu, afin de montrer comment les deux se répondent et se télescopent".
 
Une parole vraie
"J'ai essayé dans 'En finir avec Eddy Bellegueule', de délivrer une parole vraie sur le monde de mon enfance, cherchant à tout prix à éviter les habituelles mythifications des classes populaires. Je souhaite vraiment faire comprendre que défendre une cause, n'a rien à voir avec le fait d'en faire l'éloge. Les milieux pauvres sont stignamtisés par la violence, une violence qui s'abat sur les gens comme un acte de naissance, une violence qui reproduit la violence. Une violence, au final, dont les individus sont les victimes. Il ne s'agit donc pas de pardonner, mais d'être juste, même si j'ai rédigé le roman dans une démarche d'excuse -dans le sens d'enlever la culpabilité, de mettre hors de cause. C'est contre les dominants qui permettent la reproduction de cette situation, de cette pauvreté, de cette exclusion, qu'il faut se révolter -pas contre les classes populaires elles-mêmes".

Comprendre
"On ne peut pas comprendre ce qu'est un homme dans le village si on ne connaît pas le rapport de l'homme aux femmes, le rapport de l'homme à l'école, au travail etc. De la même manière on peut renverser les points de vue : comment par exemple, les femmes du village sont déterminées par la manière dont les hommes se définissent par rapport à elles ? Idem pour l'école, le travail... Ainsi, le système scolaire au village se définit par sa capacité à reproduire le système des classes sociales, à diriger les élèves de l'école à l'usine. Il est donc lui aussi défini par le rapport qu'entretien l'homme avec l'école -et vice versa. La ponctuation du livre par des chapitres qui abordent chacune de ces thématiques répond à un procédé littéraire, qui m'a permis d'établir les rapports entre chacun des rouages de la vie au village".

Voyeurisme et misérabilisme
"Dans la littérature il y a tout un tas de mots qui sont des mots écran et qui empêchent de poser les vraies questions, comme le 'voyeurisme' ou le 'misérabilisme' que certains reprochent à mon ?uvre. Pourtant, l'enjeu n'est pas d'aller voir, l'enjeu c'est de comprendre. Autrement dit, l'enjeu, c'est de montrer pour comprendre, pas pour le plaisir pervers de voir. Si on se pose la question du voyeurisme, alors on n'écrit plus. Donc le problème n'est pas là. Le problème est de réussir à constituer un discours politique, un discours public à partir d'éléments considérés comme privés, et qui sont renvoyés dans la sphère privée par des mécanismes du pouvoir. Même ce qui est privé est traversé par le politique : l'homophobie, le rejet des premiers mouvements gays ou féministes le montrent bien".

Pedro Almodovar
"Il constitue pour moi, un personnage émancipateur, protecteur. La découverte de son ?uvre a été un choc fort, dans la mesure où il s'est acharné à mettre à jour des réalités invisibles, un certain monde underground, qui inclut les queers, les transexuels... bref un monde aux marges de la société. Cette volonté de parler des marges et de la violence dont elles souffrent, mais aussi qu'elles sont capables d'exercer, cela m'a beaucoup aidé. Je me sens plus proche de Pedro ALmodovar que de mon propre père, il m'a appris plus de choses, m'a dans ce sens, apporté beaucoup plus".

Les marges
"Tout se passe comme si la vérité d'une société était dans ses marges : qu'est ce que la société exclut pour se définir comme société ? Qu'est ce que la masculinité exclut pour se définir comme masculinité ? Qu'est ce qu'une nation exclut pour se définir comme nation ? etc."

Manif pour tous
"Partout où je me déplace à l'étranger pour faire la promotion de mon livre, on me dit : 'Ce n'est pas possible, on ne peut pas croire que ce soit ça la France'. Pour ma part, je suis plutôt étonné par l'étonnement des gens. Il me semble que la France est un pays violent : la Manif pour tous ou la manière dont on a par exemple traité les immigrés algériens, la façon dont on les a parqués à l'écart, sont autant d'exemples d'une forme de pensée bien française, qui s'oppose à l'esprit des Lumières. C'est pour ça je crois qu'il faut être en mesure de créer des espaces où l'on affirme une autre parole, une parole différente. Cette obsession politique à répondre et à critiquer l'Extrême Droite, c'est encore une victoire de l'Extrême Droite, puisqu'elle prouve l'incapacité de ses adversaires à inventer leurs propres espaces de questionnement".

Michel Houellebecq
"Est-ce qu'une écriture, fusse-t-elle formidable, vaut le coût de la violence qu'elle contient ? C'est encore une idéologie de la bourgeoisie que de penser que le plaisir littéraire est plus important que l'idée qu'il véhicule, qu'une belle phrase mérite d'être écrite et d'être lue, en dépit de toute sa charge de violence. Je ne suis pas d'accord. Il y a des écrivains que je n'aime pas, pour leur capacité à véhiculer la violence. Par exemple, l'objectification des femmes dans l'?uvre de Houellebecq, cela n'a à mon sens, aucune vertu littéraire. Le plaisir de transgression régressive que l'on tire en le lisant vaut-il le coût social qu'il cause ?"

Propos recueillis par Vincent GARNIER (www.lepetitjournal.com - Espagne) Jeudi 28 mai 2015
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*C'est ainsi qu'est dédicacé l'exemplaire d'"En finir avec Eddy Bellegueule" disponible à la médiathèque de l'Institut français de Madrid.

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Publié le 27 mai 2015, mis à jour le 28 mai 2015
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