

"Chante ton Bac d´abord" du réalisateur français David André a été un des films les plus appréciés par le public pendant la dernière édition du festival international du Documentaire, DocumentaMadrid, qui s'est tenu début mai. Rien d´étonnant car il s´agit d´un superbe documentaire musical, dans la ligne des "Parapluies de Cherbourg" de Jacques Demy, qui fascine dès les premières scènes. André a suivi pendant une année scolaire, celle de Terminale, une bande de copains d´un lycée de Boulogne-sur-Mer jusqu´à l´examen du Bac, en montrant leurs angoisses et leurs illusions à travers des paroles et de la musique. David André, passionné du documentaire et très sensible au monde de la jeunesse, de passage à Madrid, a répondu à nos questions.
David André : Je pense que ça dépend beaucoup du milieu social, de l´éducation qu´on a reçu. Il y a des parents qui ne laissent pas trop leurs enfants rêver et puis il y a d´autres qui laissent plus libre cours à l´imagination de leurs enfants. Je crois que c´est de ça dont parle aussi le documentaire, parce que la plupart des parents du film sont confrontés à un monde du travail assez difficile, dans une ville où il y a beaucoup de chômage. L´avenir n´est pas très clair. Ce qui m´intéressait, parmi plusieurs thèmes, c´est : est-ce que ces parents disent à leurs enfants "faut pas rêver dans la vie, fais tout de suite un métier même s´il ne t´intéresse pas" ou est-ce qu´ils sont prêts à les laisser, malgré tout, créer leur propre imaginaire ? Le "conflit central" du film entre la petite Gaëlle et son père est vraiment très emblématique de ça, puisqu´elle est très rêveuse, elle veut travailler dans les marionnettes (on peut difficilement faire plus inquiétant pour les parents) et le père est dans un travail dur (il a été licencié plusieurs fois, par exemple). C´est un rapport très archétypal. Ça m´a beaucoup intéressé quand je les ai rencontrés.
Quelle a été votre inspiration pour faire le film et pourquoi ce sujet ?
Je voulais traiter la question de comment les gens se projettent aujourd´hui en France, quand ils ont 17, 18 ans et qu´ils habitent des endroits comme celui-là (Boulogne-sur-Mer). Moi, j´ai toujours aimé le cinéma social anglais, les héros de la vraie vie. Pour prendre la phrase de John Lennon "working class hero" ("les héros de la classe ouvrière"). En plus, c´est une région qui est souvent montrée dans les journaux télévisés, dans les reportages, comme un truc très misérable et moi, j´avais envie de montrer, au contraire, le courage et la dignité de ces gens. Donc, il y avait ça d´abord comme influence et puis, après, le fait d´injecter de la chanson dans une ville au bord de la mer. Ça fait penser aux "Parapluies de Cherbourg" de Jacques Demy. Nous, on avait des moyens très légers de documentaire et c´est ça ce qui a fait que les enfants ne se sont pas sentis impressionnés. J´avais envie de faire tout ça de façon légère.
Comment avez-vous sélectionné ces enfants ?
En fait, il y a un très grand lycée à Boulogne (3.000 élèves) et j´ai demandé au proviseur si je pouvais m´installer au lycée, sans caméra, les mains dans les poches. Et il y a un moment où je suis tombé sur Alex (qui a les cheveux rouges dans le film). Je cherchais un groupe qui existe. Et, en fait, ce groupe-là m´a paru très intéressant. Ils avaient des personnalités très tranchées et puis, il a fallu que j´aille me présenter à chaque parent de ce petit gang. Ça m´a pris beaucoup de temps mais c´était payant à la fin, parce que c´est vrai, tout est vrai. Les parents sont vrais, les interactions aussi… Du coup, il y avait quelque chose de très universel puisqu´on a tous connu des petites bandes. L´autre option aurait été de faire un casting représentatif avec un fils de médecin, une fille d´ouvrier, etc. Mais il n´y aurait pas eu les interactions que l'on trouve dans le film. J´ai préféré être moins représentatif, mais prendre une vraie bande parce que d´un point de vue narratif, c´est plus intéressant que de faire quelque chose sociologique.
Comment avez-vous réussi à ce que les jeunes du film soient naturels et à ce qu´ils chantent si bien ?
Au début, je ne savais pas s´ils savaient chanter. D´ailleurs, Alex ne chantent pas bien. Rachel n´osait pas. Mais, j´ai eu des surprises extraordinaire comme cette fille d´ouvrier, Caroline, qui a une voix incroyable, magnifique. Je leur ai dit de chanter en cours de route. Je me suis demandé : "Qu´est-ce qui se passe s´ils chantent tous faux ?". Je me disais que tant pis, je me débrouillerais et en fait, j´ai eu plein de bonnes surprises. Après, il y a aussi le temps passé ensemble. Moi, j´ai une fille de 18 ans et j´ai un rapport assez cool avec les gamins. En général, ils m´aiment bien. Je suis sorti avec les jeunes du film, ils se moquaient de moi, ils m´envoyaient des blagues, je leur renvoyais, ils se marraient. Nous avons créé quelque chose ensemble. Au début, ils n´étaient pas naturels du tout mais après ils ont oublié. On était copains. J´ai même aider Caroline à réviser le Bac. On était très proches et les choses fonctionnaient toutes seules.
Dans le film, on a l´impression que passer ou ne pas passer le Bac pour ces jeunes va déterminer tout leur avenir. Croyez-vous que le Bac est un examen bien conçu ?
Je trouve que c´est une drôle de spécificité française. Même si on garde le grand examen final, il devrait être, au moins, mélangé avec, peut-être, la moyenne des notes pendant l´année parce qu´il suffit qu´on ait la grippe ou qu´on tombe sur le mauvais sujet et on peut avoir 8/20 ou 7/20 ! C´est un drame et ça arrive. Il y a un côté un peu loterie, un peu étrange, je trouve. Ça fait des années qu´on parle de le reformer mais ils n´arrivent jamais à se mettre d´accord.
Avant de faire du cinéma, vous étiez journaliste. Pourquoi êtes-vous devenu réalisateur ?
J´étais journaliste mais aujourd´hui, je me considère davantage comme un réalisateur. Je suis passé de journaliste à cinéaste car je crois que ça a un rapport au réel. J´ai fait beaucoup de grands reportages et, quand même, la télévision formate, d´une façon. Moi, je faisais des choses de qualité mais il y a des choses abominables en télévision. Ça prétend être le réel alors que c´est complètement faux, comme la télé réalité. Finalement, dans le documentaire où le réalisateur a une intention, où il décide d´avoir une approche artistique, par exemple, ça rend les choses plus réelles que ce qui nous est présenté comme la réalité. On voit tellement d´images aujourd´hui qu´elles n´ont plus de valeur. Plus on écrit les choses, plus on réfléchit, plus on apporte de la cinématographie dans le réel, plus, quelque part, les choses sont réelles. Ce qui est intéressant avec le film, c´est que les chansons rendent tout plus réel alors que c´est un dispositif imaginaire. Du coup, ça me donne envie de poursuivre dans cette voie-là avec des approches radicales. J´ai envie aussi d´explorer la fiction mais qui se déroulerait probablement dans un univers documentaire très fort. Ça m´intéresse les connexions entre le réel et la fiction.
Vous êtes aussi le compositeur des chansons.
Oui. J´avais déjà écrit des chansons pour des copains. J´ai toujours fait de la musique. Ce qui est formidable, à titre personnel, c´est que j´ai réussi à mettre dans un film tout ce qui m´intéresse : le documentaire social, une forme cinématographique un peu exigeante, la créativité musicale. J´ai fait tomber ça, comme la foudre, sur cette bande qui n´avait rien demandé et eux ils ont adoré ça. Ça a été un échange extraordinaire. C´est très rare.
Qu´est-ce que vous diriez aux jeunes pour leur insuffler de l´espoir face à l´avenir ?
Il y a des sociologues qui disent que les jeunes gens d´aujourd´hui constituent la deuxième génération qui connaît la crise. On leur a dit qu´il faut faire des études mais eux ils se disent : "mais, même avec des études…". Certains d´entre eux se disent : "autant vivre ce que j´ai envie de vivre, puisque ce n´est pas garanti". Il vaut mieux avoir des études que de ne pas les avoir mais je ne sais pas. Je pense que c´est important de rêver, d´inventer l´avenir, y compris dans des choses qui peuvent paraître absurdes. Ça peut exister aussi dans le monde scientifique. Peut-être un peu moins mais ça peut s´exprimer dans les matières scientifiques. Il faut croire en ses rêves et déployer son énergie. En France, il y a un discours qui rend les jeunes anxieux. Ils ont l´impression qu´ils n´ont pas encore commencé et qu´ils sont déjà dans le pétrin. Je trouve que c´est mieux d´y croire, de voyager. Il faut faire les choses qu´on a envie de faire… Si les parents peuvent suivre, évidemment, car c´est déjà une chance de pouvoir aller au lycée.
Quels sont vos projets ?
J´écris un scénario pour un producteur de cinéma français qui se déroule à Boulogne-sur-Mer ! Ça m´intéresse de pouvoir montrer plein de choses que je n´ai pas pu montrer dans ce film. Je fais aussi un documentaire pour France2 autour des attaques terroristes de janvier en France, pas d´enquête, quelque chose de plus personnel. Et, puis, j´ai un autre projet documentaire pour le cinéma, autour des gens qui sont soignés pour des troubles psychiques, mais d´une façon drôle... Quelque chose qui questionne notre regard, je veux surprendre le spectateur.
Membre-électeur de l´Académie Francophone du Cinema (Association des trophées francophones du cinema) qui décerne chaque année dix prix dédiés au cinema des pays de la francophonie. Collaboratrice comme critique de cinéma dans plusieurs magazines : "Estrenos", "Interfilms" et "Cinerama". Envoyée spéciale à des festivals de cinéma en France pour les journaux "Diario 16" et "El Mundo". Jury du Prix du CEC (Círculo de Escritores Cinematográficos) au Festival international de Cinéma de Madrid (1997). Actuellement membre du CEC et critique dans cinecritic.biz et lepetitjournal.com







