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Cuba : les sanctions américaines poussent les entreprises espagnoles au départ

Pendant plus de trente ans, les groupes et entreprises espagnols ont été parmi les principaux investisseurs étrangers à Cuba, notamment dans le tourisme. Mais L'Ordre Exécutif 14404 signé par Donald Trump le 1er mai 2026 bouleverse cet équilibre : en visant les entreprises liées au conglomérat militaire cubain GAESA, Washington provoque une vague de retraits espagnols. Hôtels, vols, banques, paiements internationaux : toute l’économie cubaine vacille.

Photo d'une rue de La Havane à Cuba, avec en premier plan de drapeau cubainPhoto d'une rue de La Havane à Cuba, avec en premier plan de drapeau cubain
@JFMartin / unsplash
Écrit par Inès Desbois
Publié le 16 juillet 2026

Trente ans d'investissements espagnols sous l'ombre de GAESA

Depuis l'ouverture de Cuba au tourisme international dans les années 1990, à la suite de l'effondrement du bloc soviétique, les entreprises espagnoles n'ont cessé d'investir sur l'île.

Les groupes hôteliers Iberostar et Meliá ont été les premiers à s'y implanter, rapidement suivis par Barceló, Roc, Valentín et une vingtaine d'autres chaînes. Entre 1993 et 2024, les investissements espagnols à Cuba ont atteint 465 millions d'euros.

En tout, plus de 70 contrats de gestion hôtelière ont été signés entre les entreprises espagnoles et des entités d'État, représentant environ 30.000 chambres sous enseigne espagnole. Le fonctionnement est bien établi : pour opérer à Cuba, les groupes étrangers doivent obligatoirement s'associer à des entreprises contrôlées par l'État.

La principale d'entre elles est le Grupo de Administración Empresarial S.A. (GAESA), le conglomérat économico-militaire des Forces armées cubaines. 

Le principal partenaire est le Grupo de Administración Empresarial S.A. (GAESA), le conglomérat économico-militaire des Forces armées révolutionnaires cubaines. Sous son autorité gravitent des sociétés actives dans le tourisme, le commerce de détail, l'immobilier, la construction, les infrastructures portuaires, les transports, les transferts de fonds et les services financiers.

Contrôlant près de la moitié de l'économie cubaine, GAESA est devenu le passage obligé de toute entreprise étrangère souhaitant développer des activités d'envergure sur l'île.

 

Le décret de Trump qui a rebattu les cartes à Cuba

L'Ordre exécutif 14404 marque un tournant. Signé par Donald Trump le 1er mai 2026, il déclenche la vague de départs des entreprises espagnoles présentes à Cuba.

Le texte étend les sanctions américaines à toute entreprise étrangère entretenant des liens commerciaux avec GAESA dans les secteurs de l'énergie, de la défense, des finances et du tourisme. 

Le Département d'État américain accuse le conglomérat d'avoir détourné jusqu'à 20 milliards de dollars vers des comptes dissimulés à l'étranger et le qualifie de « noyau du système communiste kleptocratique de Cuba ». Les entreprises disposent alors d'un peu plus d'un mois, jusqu'au 5 juin, pour rompre tout lien avec le groupe.

Mais la portée de cette réglementation dépasse largement le seul secteur hôtelier. Les sanctions pourraient s'appliquer à toute entreprise qui traite ou échange des biens avec le gouvernement cubain. Les conséquences peuvent être lourdes : difficultés d'accès au système financier international, impossibilité de travailler avec certaines banques, voire gel des actifs. Pour des groupes présents sur le marché américain ou dépendants de financements libellés en dollars, l'enjeu est considérable.

 

La débandade de juin dans l'hôtellerie

Les premiers à ouvrir le bal sont les groupes Iberostar, le 1er juin 2026. La chaîne cesse d'exploiter 12 de ses 18 hôtels cubains, tous gérés en partenariat avec Gaviota, la branche touristique de GAESA. Les six autres établissements sont maintenus, car ils relèvent du ministère cubain du Tourisme et échappent ainsi au champ des sanctions américaines.

Deux jours plus tard, la chaîne Meliá Hotels International suit la même trajectoire. L'annonce surprend : en février encore, son président, Gabriel Escarrer, excluait tout retrait de Cuba. Seulement, le 3 juin, le groupe informe la Commission nationale des marchés financiers de l'arrêt immédiat de la gestion de 15 de ses 34 hôtels sur l'île. Il invoque des « circonstances imprévues » liées au « contexte géopolitique, juridique et économique » cubain.

Là encore, Meliá ne quitte pas totalement Cuba. Comme Iberostar, l'entreprise conserve les établissements exploités avec le ministère du Tourisme, qui ne dépendent pas de GAESA.

Au-delà de ces deux géants, d'autres groupes espagnols, dont Barceló, NH, Roc Hotels et Valentín Hotels, ont également dû revoir leur organisation et leurs contrats afin de limiter leur exposition aux sanctions américaines.

L'impact est considérable. Sur les 121 hôtels exploités par Gaviota, 62 étaient gérés par des chaînes espagnoles, soit plus de la moitié. Cette dépendance rend le retrait des groupes espagnols particulièrement déstabilisant pour le secteur touristique cubain.

 

Le retrait espagnol gagne les banques et les compagnies aériennes

Le retrait espagnol ne se limite pas aux enseignes hôtelières. Le 1er juin, Iberia annonce suspendre la liaison Madrid-La Havane. World2Fly opère son dernier vol vers l'île le 20 mai. Air Europa reste la seule compagnie espagnole encore présente sur la route. 

Pour le secteur financier, le Banco Sabadell et Alto Cedro préparent leur désengagement pour ne pas s'exposer aux sanctions secondaires du Trésor américain. 

Sabadell peut toutefois exercer son activité à travers Financiera Iberoamericana, une société détenue à 50 % avec la Banque internationale de commerce de Cuba, structure qui ne figure pas parmi les entités sanctionnées. 

Le coup de grâce est porté le 3 juin quand le Banco Central de Cuba annonce que la banque étrangère qui gérait les transactions par carte internationale a rompu sa relation avec Fincimex, filiale financière de GAESA. Dès lors, les services financiers Visa et Mastercard ont cessé de fonctionner sur l’île. 

Pour les hôtels espagnols qui résistent encore, c'est un coup supplémentaire : sans moyen de paiement international, la question de rester ou partir se pose encore plus crûment. 

 

Des PME espagnoles prises en étau 

Les petites et moyennes entreprises relèvent la présence espagnole dans le pays. Elles sont plus de 150 actives dans l'alimentation, la fabrication de composants pour vaccins, les articles d'hygiène et les engrais.

Mais leur situation financière est particulièrement fragile. Le régime cubain leur doit une dette cumulée de 255 millions d'euros, au point que ces entreprises réclament désormais un soutien spécifique au gouvernement espagnol. S'ajoutent à cela plus de 23 millions d’euros bloqués dans des comptes cubains et près de 40 millions en dividendes gelés, portant le capital total compromis à 318 millions d'euros. 

La plupart des impayés concernent des contrats conclus entre 2017 et 2019. Or, les sanctions américaines compliquent davantage les perspectives de recouvrement.

Les juristes spécialistes alertent sur un effet en cascade : les entreprises craignent que les banques et fournisseurs mondiaux ne les classent comme clients à haut risque du simple fait de leur lien avec Cuba, même sans lien direct avec GAESA.

 

Un terrain déjà miné avant les sanctions 

Bien que le décret de Donald Trump ait été un accélérateur pour enfoncer encore plus Cuba, le pays traversait déjà une crise profonde avant cela. Le groupe Meliá avait déjà une grande partie de ses hôtels fermés ou sans activités en raison des problèmes énergétiques et de la chute de la demande. En 2024, les opérations cubaines du groupe avaient généré des pertes de 4 millions d'euros, à contre-courant des 267 millions de bénéfices réalisés au niveau mondial. 

Le tourisme était, lui aussi, en chute libre avant l’ultimatum lancé par Donald Trump. Entre janvier et avril 2026, les arrivées avaient chuté de 55,8 % par rapport à la même période de 2025, elle-même déjà la pire année depuis deux décennies hors pandémie. Coupures électriques chroniques, pénuries de carburant, rupture de la connexion aérienne faute de kérosène : l'île était déjà à genoux. 

L’investissement espagnol était également au plus mal : entre 2018 et 2025, ils n'ont atteint que 3,45 millions d'euros, soit 0,7 % de tout ce qu'Espagne avait investi dans le pays depuis 1993. L'Ordre Exécutif 14404 a continué d'asphyxier encore plus le pays. 

 

Une facture lourde pour les Cubains 

Ce sont avant tout les travailleurs cubains qui paient le prix fort de ces départs. Avec la chute du taux d’occupation hôtelier les employés du secteur se trouvent directement affectés. 

Ils sont entre 20.000 et 30.000 travailleurs à pâtir de cette baisse. Beaucoup se retrouvent sans licenciement formel mais sans revenus réels non plus : la plupart dépendent de pourboires et de paiements liés au service aux visiteurs étrangers, bien au-delà de leur salaire officiel. 

Le choc dépasse les murs des hôtels. Une part importante de l’économie cubaine est tournée vers le tourisme. Il génère des retombées vers les restaurants privés, les chauffeurs, les loueurs de chambres, les guides et les vendeurs de rue. Quand les visiteurs disparaissent, ces familles n'ont pratiquement aucune alternative pour compenser les revenus perdus. Et encore moins maintenant que les sanctions sont encore plus fortes. 

La détresse de la population se fait sentir à mesure que les sanctions s’alourdissent. Pour l'économiste Daniel Torralbas, 2026 est d'ores et déjà "la pire année de l'histoire économique de Cuba des 70 dernières années". Le régime, lui, n'a proposé aucune solution concrète. 

 

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