Édition internationale

COMPETITIVITE - L'Espagne va-t-elle rattraper la France ?

Écrit par lepetitjournal.com Madrid
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 7 mars 2013

Partenaires économiques historiques, les deux puissances européennes se livrent une bataille commerciale à distance sur la scène mondiale, interprétées par des grandes entreprises et arbitrées par les gouvernements Rajoy et Ayrault. Des indicateurs officiels récents montrent que l'Espagne renoue avec des gains de productivité importants, qui la replace en bonne position dans cette course à la compétitivité. Ce regain de forme se ferait-il au détriment de la France ? Comment s'explique-t-il ? Et peut-il durer ? Nous avons posé ces questions à un économiste espagnol francophone, Ignacio de la Torre, installé à Madrid

(Photos Creative Commons Jorge Franganillo et repro lepetitjournal.com)

lepetitjournal.com : Des indicateurs économiques récents montrent que l'Espagne a gagné en compétitivité ces derniers mois. Partagez-vous ce constat et comment l'expliquez-vous ?
Ignacio de la Torre : Oui, l'Espagne est plus compétitive en ce moment, c'est clair. Depuis que la crise économique a commencé, on a constaté une réduction des salaires très importante, associée à une forte hausse de la productivité. Si moins de personnes ont un travail aujourd'hui, les Espagnols produisent bien plus qu'avant la crise, en 2008. La raison principale qui explique que les ouvriers espagnols soient devenus "bon marché", c'est la chute du coût unitaire du travail, qui est le principal facteur de compétitivité des entreprises. (...) Des réformes du marché du travail ont été réalisées par le gouvernement, et elles commencent à porter leurs fruits sur le plan international, à commencer par le niveau européen : l'Espagne a réduit son retard sur la France, mais aussi l'Italie ou l'Allemagne, qui sont ses trois concurrents directs. Le signe qui ne trompe pas, ce sont les investissements directs à l'étranger réalisés en Espagne : ils sont en forte hausse depuis quelques mois, malgré la mauvaise image du pays.

Comme dans le secteur de l'industrie automobile par exemple ?
Oui, on peut citer l'exemple de Ford, qui a délocalisé son usine de Belgique pour venir s'installer en Espagne. S'ils ont pris cette décision, c'est pour les raisons que je viens d'expliquer : une main d'?uvre bon marché et une productivité assez élevée. Si on regarde les chiffres officiels aujourd'hui, un ouvrier espagnol travaillant dans ce secteur coûte 20 euros l'heure, un Français 35 euros. Comme la différence de salaire est très élevée et que l'écart de productivité des deux ouvriers s'est réduit, les entreprises viennent développer leurs activités en Espagne, ce qui profite à l'industrie automobile espagnole.

Réforme du marché du travail imminente en France
Un projet de loi devait être présenté hier en Conseil des ministres, avant d'être prochainement débattu à l'Assemblée nationale. Il fait suite à un accord dit de "sécurisation de l'emploi", conclu entre syndicats et patronat. Concrètement, s'il est adopté, il offrira plus de flexibilité aux entreprises vis à vis de leurs salariés (possibilité de moduler le temps de travail et les salaires en cas de baisse d'activité). En contrepartie, les procédures de licenciements seront plus encadrées et offriront plus de sécurité aux employés (généralisation d'une complémentaire santé payée par l'employeur, droits rechargeables à l'assurance chômage, encadrement plus stricte du temps partiel).

En termes de compétitivité, l'image de la France apparaît écornée après plusieurs récentes polémiques (Goodyear, Titan). Pourquoi se trouve-t-elle en difficulté selon vous ?
Parce que la France n'a pas fait un programme d'ajustement fiscal comme en Espagne. La crise, c'est le moment parfait pour engager des réformes structurelles sur le marché du travail. Des réformes qui sont très peu populaires sur le moment, mais qui génèrent beaucoup de PIB et de productivité quatre voire cinq ans après leur mise en route. L'Espagne a fait toutes les réformes structurelles qu'elle pouvait faire, comme le lui demandait l'Union européenne. La France ne les a pas faites ou tarde à les mettre en ?uvre.

L'Espagne peut-elle rattraper son retard sur la France ?
Ce que je peux dire, c'est que des indicateurs montrent que l'Espagne va continuer dans cette voie dans les six prochains mois, alors que la situation de la France ne devrait pas s'améliorer, comme en Italie du reste.

Pourtant, France et Espagne sont deux partenaires économiques importants : la France est le premier client de l'Espagne, l'Espagne, le troisième de la France. Cette bataille sur la compétitivité peut-elle dégrader les relations politiques entre les deux pays ?
Non, je ne crois pas. Ces guerres commerciales se déroulent au niveau macro-économique, et non micro-économique. Dans le contexte d'unité monétaire actuel, cela n'a pas de conséquences. Plus le pays est compétitif, plus il va pouvoir exporter davantage. C'est ce qu'ont réussi les Allemands, de manière basique. Politiquement, il n'y a rien à faire. Ou alors il faudrait revenir à l'année 1992 (le traité de Maastricht, ndlr).

Digest : Ignacio de la Torre, 39 ans, occupe le poste de directeur académique des masters de finance de l'IE Business School de Madrid. Pendant dix ans, il a été analyste financier pour la société UBS et la Deutsche Bank. Au cours de son cursus universitaire, il a étudié un an à l'Institut européen d'Administration des affaires de Fontainebleau (INSEAD), près de Paris. Connu pour être pro-austérité, il est l'auteur de plusieurs ouvrages de référence dans le domaine.

Propos traduits et recueillis par Damien LEMAÎTRE (www.lepetitjournal.com - Espagne) Jeudi 7 mars 2013
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La baisse du coût du travail en Espagne ? Une chimère selon un autre ex-économiste d'UBS
Dans une tribune accordée par nos confrères d'Atlantico.fr, l'économiste George Dorgan estime que le coût du travail réel n'avait pas diminué en Espagne en 2011, se basant sur des données d'Eurostat, institut européen des statistiques. "La BCE (banque centrale européenne) affirme régulièrement que les coûts du travail dans les pays périphériques chutent. En 2011, la forte augmentation de l'inflation espagnole, incluant l'augmentation des prix de production, a été utilisée pour faire croire que les coûts du travail diminuaient en Espagne. Pour ce faire, la BCE a utilisé les coûts réels (ajustés en fonction de l'inflation) et la chute du nombre d'unités produites : un tour de passe-passe récursif pour calmer le public", écrit-il.
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Publié le 7 mars 2013, mis à jour le 7 mars 2013
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