Pourquoi les Espagnols ont-ils abandonné le flamenco?

Par Marion Joubert | Publié le 24/09/2022 à 06:56 | Mis à jour le 26/09/2022 à 08:57
Photo : Tablao Essential
la troupe flamenco du tablao

Déprécié par les Espagnols et dévalorisé depuis le tsunami touristique des années 80, ce symbole artistique de l’identité espagnole se porte mal. Ramiro Figueroa Ferreyra, le propriétaire du tablao Essential de Madrid et Juan el Mistela, directeur artistique ayant reçu le prestigieux prix national de la critique du flamenco, nous expliquent les raisons d’une telle impopularité.

 

En assistant au spectacle de flamenco dans la cueva du tablao "Essential" situé rue de la Cruz à Madrid, je jette un œil aux spectateurs. Ils sont tous subjugués par l’énergie qui se dégage de la scène et semblent en transe, bercés par les sons rythmiques qui jaillissent des talons, des cajons (instrument de percussion), des cordes, des paumes et des tripes. La représentation passionnée s’achève sous un tonnerre d’applaudissements. Tandis que la troupe d’artistes se retire, j’écoute le public commenter allègrement le spectacle. Je ne reconnais curieusement aucun accent hispanique.

 

“Le flamenco, c’est pour les guiris”

Je remonte de la cave voûtée pour rencontrer le propriétaire du tablao. Son explication ne se fait pas attendre et Ramiro Figueroa Ferreyra est catégorique. Selon lui, l’expression artistique espagnole par excellence a beau être inscrite depuis le 16 novembre 2010 en tant que patrimoine culturel immatériel par l’UNESCO, elle est complètement délaissée par les habitants de la péninsule ibérique : “En moyenne 95% du public du tablao sont des touristes étrangers. Les Espagnols s’imaginent que le flamenco, c’est pour les guiris" (nom donné aux touristes étrangers en Espagne), soupire-t-il.

 

 

 

Davantage d’écoles de flamenco au Japon qu’en Espagne

Si le flamenco est impopulaire auprès des Espagnols, cet art iconique est, à l’inverse, particulièrement apprécié à l’international. “Rien qu’au Japon, il y a plus de 600 académies de flamenco qui accueillent plus de 60.000 élèves. C’est davantage qu’en Espagne !”, ajoute le directeur artistique, qui se joint à notre conversation.

 

Pour comprendre un tel désintérêt de la part des Espagnols, il faut remonter plusieurs siècles en arrière. “Le flamenco est un art qui se pratiquait il y a 200 ans au sein des familles de gitans”, raconte Ramiro Figueroa Ferreyra. Selon l’ONU, presque la moitié des membres de cette communauté vit sous le seuil de pauvreté en Espagne. Parmi eux, nombreux disent souffrir de discriminations. L’art du flamenco, fortement attaché aux pratiques de cette communauté, n’échappe pas au racisme.

 

le guitarriste de flamenco

 

 

Flamenco et tauromachie iraient de pair

Si le flamenco a évolué en s’inspirant de nombreuses cultures (arabe, hindoue, espagnol, gitane, andalouse), dans l’imaginaire espagnol, cette discipline semble surtout se rapporter aux communautés gitanes d'Andalousie… et aux partisans de la droite franquiste. En effet, sous la dictature de Franco, le flamenco et la tauromachie étaient perçus comme des divertissements qui allaient de pair. “Lorsque les intellectuels de gauche ont désapprouvé l’un de ces arts, l’image du second en a automatiquement pris un coup”, souligne le propriétaire du tablao d'une voix rauque.

 

“Quand on se rend à l'Opéra, on ne mange pas de spaghettis”

Avec la chute du régime de Franco, s’ensuit en Espagne un véritable déferlement touristique. Un business se généra suite à cet afflux de visiteurs, donnant une valeur marchande au flamenco. Une forme de décadence accompagne la démocratisation de cet art : “Dans les années 80, le flamenco a cessé d’être un art exclusif. Pour attirer davantage de spectateurs, il s’est dévalorisé. Ils ont inventé les tablaos avec dîner. Sauf que tu crois que tu peux manger en regardant un spectacle de flamenco ?”, s’insurge le responsable du tablao Essential - l'un des rares de la capitale espagnole d’ailleurs, qui ne propose pas ce service. “Quand on se rend à l'Opéra, renchérit le directeur artistique, on ne mange pas de spaghettis. Pour le flamenco, cela devrait être la même chose. Manger une paella en pleine représentation crée un manque de respect pour les artistes”.

 

la danseuse de flamenco tourne sur la scène

 

 

Le flamenco, mort ou vif

Le patrimoine du flamenco est un art qui, selon Ramiro Figueroa Ferreyra, ne devrait pas survivre uniquement grâce à l’industrie du tourisme. “Nous devons nous engager pour maintenir cet art en vie ! Le travail des institutions consiste à maintenir la richesse culturelle d’un pays et nous sommes très peu subventionnés, déplore le gérant du tablao Essential.

 

Si la part du budget alloué au flamenco par le ministère de la Culture mériterait d’être renfloué, des actions gouvernementales existent bel et bien pour mettre le flamenco sur le devant de la scène. Parmi elles, nous pouvons mentionner la biennale de flamenco organisée par la municipalité de Séville, qui se déroule tous les 2 ans depuis 1980 et qui, depuis 2015, se célèbre finalement tous les ans depuis que le mois “septembre est flamenco” a été instauré. Cette année a été également marquée par la célébration du centenaire du concours Cante Jondo, organisé par Federico García Lorca et Manuel de Falla. Enfin, s'il existe davantage d’académies de flamenco au Japon qu’en Espagne, c’est à Séville, au cœur du quartier gitan, qu'est installée la plus grande école au monde dédiée au flamenco ! 

 

le groupe danse et chante

 

Pour faire revenir le public espagnol dans les cuevas, Ramiro Figueroa Ferreyra ne manque pas d’idées : “Nous invitons les écoles à venir voir des spectacles de flamenco gratuits. Aussi, conclue-t-il, si les Espagnols ne vont pas voir des spectacles de flamenco, ils se rendent beaucoup au théâtre. Il suffit alors d’inclure des scènes de flamenco dans des pièces de théâtre.

 

Le flamenco est un art en mouvement qui continuera de faire battre des talons et des cœurs, tant qu’il existe des passionnés pour le faire rayonner, olé !

 

 

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