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Julie Delpy : « J’ai toujours écrit. Actrice, c’était pour gagner ma liberté »

Marraine du San Diego French Film Festival, organisé du dimanche 3 au jeudi 7 mai par l’Alliance française, la réalisatrice et actrice Julie Delpy se confie sans filtre sur sa carrière entre la France et les États-Unis, son rapport à Hollywood et les coulisses, souvent rudes, de la création.

Julie Delpy dans Les Barbares © Le PacteJulie Delpy dans Les Barbares © Le Pacte
Julie Delpy dans "Les Barbares". © Le Pacte
Écrit par Déborah Laurent
Publié le 29 avril 2026

 

Lundi 4 mai prochain, Julie Delpy présentera son film « Les Barbares » au San Diego French Film Festival. Une comédie mordante et drôle qui raconte l’arrivée d’une famille de réfugiés syriens dans un petit village breton où l’on attendait des Ukrainiens. Elle sera également la marraine de la sixième édition de l’événement. Y a-t-il meilleure ambassadrice qu’elle pour représenter le cinéma français aux États-Unis ? 

Actrice, scénariste, réalisatrice, découverte par Jean-Luc Godard à 14 ans et nominée deux fois aux Oscars au cours de sa carrière, Julie Delpy partage sa vie entre la France et les États-Unis depuis le début des années 1990 et possède la double nationalité depuis 2001. Dans une conversation téléphonique d’une franchise rare, elle nous raconte sa vie, son œuvre, et la difficulté de faire du cinéma aujourd’hui. 

 

Qu’est-ce qui vous a attirée dans le cinéma américain au début de votre carrière ? C’était un but en soi ?

Je voulais sortir du cinéma français. J’étais une outsider, je n’étais pas bien dans mes chaussures. Tout ce côté pygmalions-jeunes actrices, je ne supportais pas. Mais ça n’a pas été immédiatement le cinéma américain, j’ai commencé par du cinéma en Europe. J’ai fait « Europa Europa » avec Agnieszka Holland. En partant à l’étranger, je me suis réinventée. 

 

Hollywood est associé à une forme de célébrité, un tralala. C’est un truc qui ne vous a jamais intéressée…

Avec ce qui se passe dans le monde, toute la misère partout, je trouve ce côté bling bling indécent. Je joue le jeu quand j’ai un film qui sort, mais je ne suis pas très à l’aise en groupe, je ne sors pas beaucoup. Enfin, je sors, mais pas dans ces soirées-là. En fait, je ne pense jamais à la célébrité, au succès. Je pense à essayer d’avancer dans la limite de mes moyens, de mes ennemis du passé, de mes combats…

 

Vous n’avez jamais suivi les codes. Je lisais dans une interview datant d’il y a quelques années qu’à l’époque de « Before Sunset », votre agent était consterné par le fait que vous ne cherchiez pas à décrocher le rôle sexy dans le film hollywoodien du moment. Pourquoi pas ?

Parce que j’ai toujours écrit. J’ai commencé comme actrice parce que j’ai rencontré Godard, mais déjà à l’époque, je lui avais dit que j’écrivais. C’était mon truc. Actrice, c’était ma façon de gagner de l’argent. Je venais d’un milieu peu aisé, un milieu de théâtre pas subventionné, à la limite du théâtre de rue. On a vécu dans un 28 mètres carrés à quatre avec mes parents et ma grand-mère. Je suis partie dès que j’ai pu, à 18 ans. Actrice, c’était pour gagner de l’argent et gagner ma liberté.

 

Votre premier scénario, vous l’aviez déjà écrit à 15 ans. Et ensuite ? 

J’ai fait un premier film, « Looking for Jimmy », que personne n’a vu. Pour « 2 Days in Paris », je venais d’avoir une nomination aux Oscars (dans la catégorie meilleur scénario adapté pour « Before Sunset », ndlr), donc j’ai eu des financements. Mais jamais français, les financements. J’ai toujours fait des films avec des bouts de ficelle, chez moi, chez mes parents, avec mon chat. Ça a marché, j’ai pu en faire d’autres. Mais aujourd’hui, je fais des films dans des conditions compliquées. 

 

Pourquoi compliquées ?

Mes films n’ont jamais été financés par le CNC. Je ne suis jamais aidée. Le système de financement des films est bien, mais ça a toujours été difficile pour moi. Finalement, autant que ce soit à moi qu’on refuse l’argent, parce que j’ai l’habitude. Je reste une “non bourgeoise” à la vie jusqu’à la mort. 

 

Il y a pourtant toujours cette idée que les acteurs et actrices qui vivent à Los Angeles ont des moyens…

J’ai acheté une maison à Los Angeles il y a 25 ans. Je venais de tourner pour la télé, c’était un bon investissement. J’ai eu de la chance. Mais à Paris, j’ai un studio à peine viable au-dessus de chez mon père, je squatte chez des amis. Je ne me plains pas, je m’en sors. Mais être nommée aux Oscars, aux Golden Globes, ça ne rapporte rien du tout à part une vérification des impôts français qui croient que je n’ai pas tout déclaré. 

Récemment, j’ai gagné de l’argent avec « Hostage » sur Netflix. C’était bien que ça tombe à ce moment-là, parce que c’était compliqué. Je fais un métier qui me plait, j’ai beaucoup de plaisir à faire mes films. Mais on vient de me refuser le financement d’un film et c’est toujours dur, ça. Je continue parce que j’aime le cinéma, j’aime raconter des histoires, mais je travaille tous les jours de 4 heures à 23 heures. Je dors trois heures par nuit. J’écris, je ne dors pas, je stresse tout le temps. 

 

Mais ça vaut le coup, au final ? Quand vous êtes sur un plateau de tournage, vous savez pourquoi vous avez supporté tout ça ?

Quand j’écris, quand je réalise, je suis heureuse. La fabrication du film, son écriture, ça vaut les 6 ans d’enfer de refus de financement… Mais peut-être qu’un jour j’en aurai marre et j’irai en Grèce avec mon mari, vivre d’amour et d’eau claire.

 

Vous serez bientôt dans « The Entertainment System is Down » de Ruben Östlund avec Keanu Reeves et Kirsten Dunst. Comment s’est passé le tournage ? 

C’était sympa. On est allés en Hongrie, l’année dernière. C’était intense, très dans la comédie. J’ai des scènes avec Keanu Reeves. J’ai envie de travailler avec des gens qui me stimulent, de faire des choses qui m’amusent. 

 

Votre premier film parlait d’un Américain et d’une Française à Paris. Vous vous sentez plutôt Américaine ou Française aujourd’hui ? C’est encore une question que vous vous posez ? 

Je ne sais pas ce que je suis, mais je me sens culturellement française. J’ai vécu en France jusqu’à 23 ans. Je me sens rien ou tout. Mon mari est Grec, mon ex est Allemand, j’ai des amis au Brésil, en Italie… Je me dis que l’identité, elle vient de la personnalité, d’une façon de voir la vie. 

 

J’ai lu que vous portiez la même robe à chaque événement public, c’est vrai ? 

(Elle rigole) Pendant la saison des Oscars, j’allais à des dîners et j’ai mis la même robe noire en velours à chaque fois. Ça me permettait de ne pas devoir réfléchir à ce que j’allais mettre. Je sais que je ne fais pas rêver là-dessus, que tout est dans l’apparence de nos jours. Si ça va aux gens, super, mais moi, je ne peux pas, c’est une perte de temps. Je dors peu, je m’occupe de mon fils, je travaille, je ne veux pas passer trois heures avec une nana qui doit me trouver une robe et trois heures à la coiffure et au maquillage. Je mets ma robe, j’y vais à peine coiffée, à peine maquillée, et voilà.

 

On vous verra donc en robe noir en velours à San Diego ?

C’est bien possible ! 

 



Le San Diego French Film Festival. Du dimanche 3 mai au jeudi 7 mai 2026. The Lot - 7611 Fay Avenue - La Jolla, CA 92037. Carlsbad City Library Auditorium - 1775 Dove Lane - Carlsbad, CA 92011. Billetterie ici (à partir de $17,50, de 230$ à 267$ pour la soirée d'ouverture, qui inclut la projection, suivie d'une réception de gala).

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