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Johanna Coelho, l’œil français derrière le phénomène « The Pitt »

Arrivée à Los Angeles en 2011 sans réseau dans le cinéma, Johanna Coelho s’est imposée derrière la caméra jusqu’à devenir l’unique directrice de la photographie de « The Pitt », la série médicale de HBO Max portée par Noah Wyle. Après « The Rookie », plusieurs longs-métrages et quinze années à se faire une place à Hollywood, la Française nous raconte l’ascension patiente qui l’a menée au cœur de l’un des plateaux les plus exigeants de la télévision américaine. Propos recueillis par Anaïs Maquiné Denecker.

Johanna Coelho derrière la camera sur le tournage de la série « The Pitt » © DRJohanna Coelho derrière la camera sur le tournage de la série « The Pitt » © DR
Johanna Coelho derrière la camera sur le tournage de la série « The Pitt » © DR
Écrit par Anaïs Maquiné Denecker
Publié le 15 septembre 2026

 

Lire l’article en anglais ici.

 

Le Petit Journal : Qui aurait cru qu’en empruntant la caméra de vos parents à 14 ans, vous trouveriez votre vocation et feriez carrière à Hollywood…

Johanna Coelho : Oui c’est vertigineux… J’ai toujours aimé les histoires et voulu explorer plusieurs métiers. À un moment, je voulais devenir médecin, à un autre, créer des vêtements. Quand j’ai compris qu’une caméra permettait de découvrir des personnalités, des cultures et des univers très différents, j’ai trouvé le métier parfait. Je n’avais plus besoin de choisir. J’ai fait un lycée scientifique avec une option cinéma, puis un BTS audiovisuel à Boulogne-Billancourt. Ce qui me plaisait, c’était la rencontre entre l’artistique et la technique, la lumière, les optiques, le cadre, la façon de raconter visuellement.

Le Petit Journal : Pourquoi avoir quitté la France pour étudier le cinéma à Los Angeles ?

Johanna Coelho : J’ai toujours été attirée par le cinéma américain. Je pensais d’abord postuler à USC, puis une Française, passée par l’American Film Institute, m’a parlé de son cursus, beaucoup plus pratique et entièrement consacré à la cinématographie. J’ai eu la chance d’être acceptée. Nous étions 28 directeurs de la photographie venus du monde entier. Cette diversité a complètement reformulé mon approche de la lumière, du cadre et du récit visuel.

Le Petit Journal : Que cherchiez-vous en confrontant votre culture cinématographique française à celle d’Hollywood ?

Johanna Coelho : J’admirais David Fincher, notamment sa manière d’utiliser l’image pour renforcer le récit. Mais j’aime aussi la vérité émotionnelle du cinéma français, sa proximité avec les personnages, comme chez la cinéaste Céline Sciamma, par exemple. Je trouvais passionnant d’associer cette sensibilité à la puissance visuelle du cinéma américain.

Le Petit Journal : Votre adaptation à Los Angeles a-t-elle été immédiate ?

Johanna Coelho : Il m’a fallu du temps. J’ai été frappée par la chaleur avec laquelle les gens vous accueillent, puis par le fait que cette proximité peut disparaître dès le lendemain. En France, nous mettons peut-être plus de temps à nous ouvrir, mais une fois le lien construit, il est profond. J’ai dû apprendre à distinguer l’amabilité de la confiance. Au début, je fréquentais très peu de Français, ce qui m’a obligée à apprendre véritablement l’anglais et à m’intégrer.

Le Petit Journal : Vous êtes arrivée sans famille ni contacts dans l’industrie. Comment construit-on alors une carrière à Hollywood ?

Johanna Coelho : J’ai répondu à des annonces, fait des courts-métrages, des clips, des interviews et beaucoup de petits projets, parfois gratuitement, tout en travaillant comme assistante caméra, électricienne ou machiniste. Puis j’ai compris que si je continuais ainsi, on ne me rappellerait que pour ces postes, jamais comme directrice de la photographie. J’ai donc pris le risque de travailler moins, pour n’accepter que des missions de cadreuse ou de directrice photo. En quelques mois, j’ai commencé à bâtir le bon réseau et développer mon portfolio.

 

Le tournage de la série « The Pitt » © DR
Le tournage de la série « The Pitt » © DR

 

Le Petit Journal : Vous avez travaillé dans le documentaire, la télé-réalité, le true crime, les clips et les films indépendants. Cette dispersion apparente est-elle devenue une force ?

Johanna Coelho : Absolument. Chaque format m’a appris quelque chose ; la télé-réalité et le documentaire à observer tout ce qui se passe et à réagir très vite. Le true crime m’a permis d’expérimenter des lumières plus stylisées. Aux États-Unis, on est moins enfermé dans des cases. Cette variété m'a donné une boîte à outils dans laquelle je peux puiser selon le projet.

Le Petit Journal : La série « The Rookie » ( ABC - M6) a constitué votre première grande percée à la télévision américaine. Comment cette porte s’est-elle ouverte ?

Johanna Coelho : La production cherchait une directrice de la photographie disponible pour renforcer l’équipe. Le show runner et le directeur photo m’ont mise en confiance, j’ai d’abord observé, puis compris que le travail était fondamentalement le même qu’au cinéma, à une différence près, à la télévision, tout va beaucoup plus vite.

Le Petit Journal : Vous avez été l’une des plus jeunes directrices de la photographie à travailler pour une grande chaîne américaine, dans un métier encore très masculin. A-t-il fallu faire tomber des préjugés ?

Johanna Coelho : Il y avait encore très peu de femmes à la télévision lorsque j’ai commencé. Pourtant, je n’ai jamais pensé que le poids d’une caméra constituait un obstacle.​ Tout est une question d’équilibre entre les épaules et les hanches, et les femmes peuvent même avoir une grande souplesse pour cadrer.

Le Petit Journal : Comment êtes-vous devenue l’unique directrice de la photographie de « The Pitt » ?

Johanna Coelho : La production cherchait un profil spécifique ; quelqu’un qui sache cadrer, qui ait fait du documentaire et puisse imaginer un dispositif très mobile. Je pensais passer un entretien pour un poste de deuxième directrice photo en alternance. Mais, ils m’ont annoncé qu’ils ne voulaient qu’une seule personne pour toute la série. J’ai appelé mon agente en lui disant que je n’avais pas le CV pour porter seule un show HBO. Elle m’a répondu « Amuse-toi, défends ta vision. » J’ai poursuivi les entretiens, et j’ai obtenu le poste.

Le Petit Journal : Comment traduisez-vous l’effervescence d’un service d’urgence en langage visuel ?

Johanna Coelho : Le décor a été pensé à 360 degrés. Il n’y a pas de marques au sol ni de projecteurs qui impose aux acteurs un emplacement précis. Les lumières des plafonds ont été pensés pour se refléter avec les sols, aucun équipement lourd ne circule. Les acteurs sont libres de se déplacer et tout le background fait parti du décor en mouvement. Les caméras, principalement portées ou montées sur un rig très mobile, circulent avec eux. Cela ressemble à un reportage ou à une émission en direct.

Le Petit Journal : La série donne le sentiment que l’hôpital ne s’arrête jamais. Comment fabrique-t-on cette continuité ?

Johanna Coelho : Les scénarios décrivent précisément ce qui se passe à l’arrière-plan. Une personne traverse derrière un dialogue, la mise au point bascule vers elle et nous entrons dans une nouvelle histoire sans couper l’énergie. Nous travaillons beaucoup ces passages de relais entre personnages. Le but est que la caméra ne semble jamais arrêter le flux de l’hôpital.

 

Le tournage de la série « The Pitt » © DR
Le tournage de la série « The Pitt » © DR

 

Le Petit Journal : Vous dites pourtant que cette image très naturelle est le travail le plus difficile de votre carrière…

Johanna Coelho : Oui. J’ai réalisé des images très stylisées, avec des effets d’époque ou des lumières spectaculaires, et je trouve parfois cela plus simple. Sur « The Pitt », la caméra bouge partout et nous ajustons en permanence les niveaux de lumière pour des carnations différentes, afin que tout paraisse vrai. Ce travail est rarement remarqué précisément parce qu’il est invisible. Mais si le public croit à ce qu’il voit, c’est la plus belle récompense.

Le Petit Journal : Quelle place Noah Wyle occupe-t-il dans cette recherche de réalisme ?

Johanna Coelho : Noah est acteur, réalisateur et producteur. il connaît la série mieux que personne. Son expérience d’« Urgences » lui a aussi donné une connaissance impressionnante des gestes médicaux et des astuces qui les rendent crédibles à l’image. Il sait montrer aux acteurs comment placer leurs mains ou simuler une intubation selon la position de la caméra.

Le Petit Journal : Votre regard français est-il perçu comme une singularité sur le tournage ?

Johanna Coelho : Mon accent ne laisse aucun doute sur mes origines ! Mais je n’ai pas été choisie parce que j’étais française. Peut-être a-t-on pensé que je verrais certaines choses différemment. Être étrangère m’a surtout rendue plus adaptable. J’ai dû apprendre d’autres codes culturels et d’autres façons de communiquer. Je garde aussi une certaine franchise française et, peut-être, une attention particulière aux émotions.

Le Petit Journal : Le succès de « The Pitt » a-t-il changé votre carrière ? (Ndlr : « The Pitt » est la série la plus nominée aux 78ème Emmy Awards qui ont lieu ce jour le 14 septembre 2026, avec un total de 25 nominations).

Johanna Coelho : Nous savions que nous faisions une belle série, mais personne ne s’attendait à un tel accueil. Cela a changé la trajectoire de toute l’équipe. Pour moi, le fait que la série soit désormais connue donnera confiance à ceux qui envisageront de m’engager sur d’autres projets. Cette reconnaissance est d’autant plus touchante que ma famille, issue des sciences, s’inquiétait lorsque j’ai choisi un métier artistique. Aujourd’hui, ils viennent sur le plateau, découvrent cet univers et sont devenus fans.

Le Petit Journal : Vous êtes désormais coproductrice de la troisième saison. Que change ce nouveau rôle ?

Johanna Coelho : Il reconnaît mon implication dans la série et me permet d’avoir une vision plus large de ce qui se passe, du scénario à la production. Je peux intervenir davantage en amont et accompagner les nouveaux réalisateurs tout en restant directrice de la photographie. L’image demeure ce qui me passionne le plus, mais j’aime comprendre l’ensemble du projet pourmieux le servir.

Le Petit Journal : Après quinze ans à Los Angeles, envisagez-vous de retravailler en France ?

Johanna Coelho : La France me manque, même si je suis chez moi ici. J'ai très envie de travailler sur des projets français ou des coproductions franco-américaines. J’ai failli rejoindre la cinquième saison d’« Emily in Paris », mais le calendrier de « The Pitt » ne le permettait pas. Mon rêve serait de pouvoir circuler entre les deux pays et leurs deux cinémas.

Le Petit Journal : Quel conseil donneriez-vous à une jeune Française qui voudrait suivre votre parcours ?

Johanna Coelho : De ne pas attendre chez elle que les choses arrivent. Il faut sortir, rencontrer les gens, créer ses propres occasions et surtout avoir confiance en son regard.

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