« Vous êtes ici depuis combien de temps ? » À Londres, la question arrive vite. Elle demande, discrètement : qu'avez-vous quitté, trouvé, ou perdu, en chemin ? L'expatriation ouvre d'abord une expérience du pluriel. On y cherche aussi, et parfois malgré soi, des repères communs, une langue qui se dit sans effort.


Le « nous » francophone devient un abri, une appartenance qui console vite, parfois au prix de retarder le moment d'affronter seul ce qu'on a perdu. Cet abri a un coût qu'on nomme rarement : un agenda social bien rempli peut aussi être une façon d'éviter de rester seule avec ce deuil.
Car partir, c'est perdre, un climat, une lumière, une manière d'être touchée par une phrase entendue au marché. C'est mettre une distance avec certains liens sociaux, familiaux, amicaux. Ce deuil ne se décrète pas ; il se traîne, avec ses insomnies et ses attachements hâtifs à des inconnus.
Le deuil ne se contourne pas, il se traverse et ce qu'il libère n'est jamais prévisible : l'espace laissé vacant rend parfois possible l'inédit, une langue, une manière de vivre ou d'aimer qu'on ne se serait pas autorisée ailleurs. Rien ne dit pourtant que la perte s'en trouve réparée ; elle reste, sous ce qu'elle a rendu possible.
Il y a aussi ceux, dont je suis, qui ont multiplié les départs sur trente ans et plusieurs langues, qu'on appelle un peu vite « Française de l'étranger », comme une identité stable. Un déménagement ne referme jamais la question posée par le précédent, il la reprend, sous un autre ciel.
Il existe une génération pour qui la question se pose autrement : les enfants. Une petite fille qui rêve en anglais et se dispute avec sa mère en français a, elle aussi, une histoire à raconter, peut-être celle d'un avant et d'un maintenant, ou celle d'un mode de vie où le déplacement n'est pas un événement mais une trame : elle a grandi dans la superposition de plusieurs chez-soi. Son récit existe, il se raconte parfois par empilement des langues, des lieux plutôt que par rupture.
Ce vacillement passe par la langue : « s'entendre », en français, c'est partager une tonalité. Entre deux langues, ce point d'appui se déplace : on peut se faire comprendre en anglais sans s'entendre soi-même. Nous sommes-nous déjà entendus ?
Cette question, on pourrait la croire née avec le passeport. Elle a souvent précédé le départ : Londres ne l'invente pas, elle la rend seulement plus visible, faute des évidences qui dispensaient de s'y attarder.
Et vous, depuis combien de temps êtes-vous vraiment là ?
Frédérique Stref est psychanalyste. Elle reçoit à Londres en français et en anglais.
Riche de près de trente ans d'expatriation sur quatre continents, elle a développé une expertise particulière dans l'accompagnement des nomades. Ses recherches et sa pratique clinique soulignent l'importance de la langue maternelle comme vecteur d'identité, d'identification, de mémoire affective et d'accès aux dimensions inconscientes de l'expérience psychique.
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