Édition internationale

Marianne Badrichani, la “Jeanne d’Arc du théâtre français” à la conquête de Londres

Depuis plus de vingt-cinq ans, Marianne Badrichani s’est donné une mission aussi simple à formuler que difficile à accomplir : faire entendre le théâtre français à Londres. Metteuse en scène, productrice, enseignante et créatrice de projets, elle navigue entre les deux rives de la Manche avec une énergie propre à elle, un goût prononcé pour les lieux inattendus et une obsession : donner envie au public britannique de prendre un risque et d’entrer dans une salle de théâtre.

marianne badrichanimarianne badrichani
Écrit par Ewan Petris
Publié le 24 septembre 2026

Quand Marianne Badrichani raconte son arrivée en Grande-Bretagne, elle ne commence pas par une success story : “Quand je suis arrivée en Grande-Bretagne, j’ai pleuré dans la voiture.” Puis, presque immédiatement, quelque chose s’est ouvert : “J’ai senti que le Royaume-Uni pouvait m’offrir une liberté incroyable.”

 

Vingt-cinq ans plus tard, Londres est devenue son terrain de jeu et, surtout, son lieu de création. Elle y a construit une carrière singulière autour d'un choix radical : monter presque exclusivement des œuvres françaises, mais en les faisant dialoguer avec le regard, les codes et les attentes du public britannique. “Je suis venue conquérir cette île”, sourit-elle. Une conquête assumée, puisqu’elle s’est même surnommée la “Jeanne d’Arc du théâtre français”. La comparaison est volontairement excessive et dit pourtant quelque chose du tempérament de Marianne : le théâtre n’est pas qu’un travail, c’est une aventure.

 

 


 

Quitter Paris pour devenir soi-même

Avant Londres, il y a la France. Marianne y fait ses premières gammes sur les scènes françaises et monte ses premiers spectacles jusqu’à ses 27 ans. Le théâtre est déjà là, mais le chemin professionnel reste encore à inventer. À l’époque, ses parents aimeraient la voir embrasser “un vrai métier”, alors elle tente d’autres aventures, notamment dans la production de courts-métrages et de CD-ROM. Comme quoi, tous les chemins y mènent… 

Avec le recul, la décision ressemble à un clin d’œil du destin puisque quelques années plus tard, Marianne traverse la Manche et consacre sa vie au spectacle vivant. À Londres, elle découvre un environnement théâtral qui lui paraît immédiatement plus accessible. “Je pensais que l’accès à la performance dramatique était plus démocratique qu’en France. C’était une illusion.” Elle arrive avec quelque chose que le paysage londonien ignore : une connaissance intime du théâtre français.


 

Molière, Poiret et toute une île à apprivoiser

Dans une ville où la concurrence artistique est immense, Marianne comprend rapidement qu’elle ne pourra pas simplement entrer dans le paysage en reproduisant ce qui existe déjà.

Alors elle apporte autre chose : Nathalie Sarraute, Molière, Sacha Guitry, Jean-Claude Carrière, Jean Poiret, Rémi De Vos, Catherine Anne… Depuis son arrivée, elle fait découvrir au public britannique des auteurs français, parfois méconnus outre-Manche. “Je me suis interdit, entre guillemets, de faire des auteurs anglais parce que j’ai eu l’impression que c’était trop important de promouvoir les auteurs français.”

Elle ne se contente pas de transposer des textes, mais les adapte, les monte. Elle travaille avec des traducteurs franco-britanniques, des comédiens, des compositeurs, des scénographes et d’autres artistes pour construire des spectacles qui puissent vivre entre deux cultures. Marianne travaille rarement seule. Elle revendique au contraire cette intelligence collective, cette succession de discussions, d’essais et de désaccords qui permet, selon elle, de trouver "le mot juste".

 

“Il faut être un peu aventurier, en fait, pour avoir de belles expériences.”


 

Quand le théâtre peut aussi “sortir du théâtre”

Chez Marianne, le spectacle commence rarement là où on l’attend. Un cimetière victorien pour raconter Barbe-Bleue de Perrault. Un parc pour faire entendre Balzac. Un hôtel. Une station de métro. Des lieux de passage transformés en espaces de représentation.

Elle aime ce théâtre qui surgit là où le public ne l'attend pas. L’objectif est artistique, mais aussi profondément concret : aller chercher ceux qui ne pousseraient pas spontanément la porte d’un théâtre : “Il faut être un peu aventurier, en fait, pour avoir de belles expériences.”

Cette envie de “décloisonner” s’est renforcée pendant la pandémie. Avec For Your Ears Only, des acteurs de différentes nationalités appelaient des personnes isolées pour leur lire des textes dans la langue de leur choix. Cette idée de communauté reste au cœur de son travail. “Ce qu’on essaye aussi de faire, c’est que le théâtre soit un lieu de rencontre, de communauté et de partage.” 


 

Bold Theatre ou donner une place aux autres

Sa volonté de transmettre dépasse ses propres productions. Pendant près de dix ans, au sein du Cross Channel Theatre de l’Institut français, elle a participé à la lecture et à la sélection de centaines de pièces contemporaines françaises, dont une trentaine ont été traduites et présentées en anglais. Avec Bold Theatre, elle accompagne également de jeunes auteurs dans un espace temporaire d’environ 1 000 m² à Elephant and Castle. L’idée : permettre aux artistes de créer sans attendre que quelqu’un leur ouvre une porte.

Avec Édith Verne et Nathalie Bérémy, elle poursuit cette aventure avec Gallic Gang, en produisant notamment French Toast, adaptation en anglais d’une comédie de Jean Poiret.

Le “clash franco-britannique” devient matière à théâtre : deux façons de communiquer, deux rapports à l’humour : “Le théâtre, c’est une prise de risque. On n’est pas sûr qu’on va aimer une pièce. Mais très souvent, on est heureusement surpris que c’est une aventure collective.”

 

Marianne Badrichani : “Je ne capitulerai pas”

En septembre 2025, son parcours a été récompensé par sa nomination au grade de chevalière de l’Ordre des Arts et des Lettres. Une distinction qu’elle considère avant tout comme une reconnaissance collective, associant comédiens, traducteurs, producteurs, enseignants, amis et collaborateurs. Après vingt-cinq ans à défendre le théâtre français outre-Manche, Marianne Badrichani reste fidèle à sa devise : “Je ne capitulerai pas.”

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