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Le peuple de mon père roman de Yaël Pachet

Par Fernando Couto e Santos | Publié le 26/09/2019 à 01:56 | Mis à jour le 26/09/2019 à 10:04
Le peuple de mon père roman de Yaël Pachet

Dans un des romans les plus émouvants de cette rentrée littéraire 2019, intitulé Le peuple de mon père, Yaël Pachet évoque la mémoire de son père, l´écrivain Pierre Pachet, un peu à l´instar de ce qu´il avait fait en 1987 avec son père -et donc grand-père de Yaël Pachet- Simkha Apatchevski, un juif d´Odessa, débarqué à Paris avant la Grande Guerre pour y suivre des études de médecine.

 

Pierre Pachet, père de Yaël Pachet

En 1987, à l´âge de 50 ans, l´écrivain, professeur universitaire et critique littéraire Pierre Pachet publiait Autobiographie de mon père. Ce livre évoquait la vie de son père Simkha Apatchevski -juif d´Odessa et citoyen roumain- arrivé en France au début du vingtième siècle pour y suivre des études de médecine et devenir chirurgien-dentiste. Naturalisé français en 1924, il a par la suite épousé Ginda, qui venait de Lituanie. Ils ont eu deux enfants qu´ils ont nommés Hélène et Pierre. Sous l’Occupation, Simkha Apatchevski a décidé de ne pas se déclarer comme juif auprès de la préfecture de Paris et de se procurer des papiers sous un autre nom, Apa, puis Pachet. Il a emmené sa famille en zone libre et a placé ses enfants dans des institutions religieuses catholiques. Après la seconde guerre mondiale, il a voulu officialiser ce nom qui lui avait en quelque sorte sauvé la vie. Aussi les Apatchevski ont-ils adopté le patronyme Pachet.

Pierre Pachet est décédé le 21 juin 2016 et deux ans plus tard, le 28 septembre 2018, la plaque commémorative que ses deux enfants-Yaël et François-ont fait apposer sur l´immeuble où il avait vécu une grande partie de sa vie a été taguée. Les énergumènes ont eu l´indignité d´y dessiner une étoile juive afin d´indiquer au tout-venant l´origine familiale de Pierre Pachet. Dans une tribune publiée au quotidien Libération, le 30 septembre, sa fille Yaël Pachet, écrivain, a rappelé que son père n´avait pas peur d´être juif : «Il avait peur des bombardements, il avait peur des excès, il avait peur de la bêtise. Il n’avait pas peur d’être juif».

Or, si Pierre Pachet a voulu rendre hommage à son père en publiant Autobiographie de mon père, Yaël Pachet en a fait de même en évoquant son père, donc Pierre Pachet,  dans un des livres les plus émouvants de cette rentrée littéraire : Le peuple de mon père.

Le peuple de mon père

Yaël Pachet remonte aux origines de sa famille et à l´arrivée de son grand-père Simkha en France, mais son roman se concentre naturellement sur la vie de son père qui, a seize ans, était un taiseux qui renâclait devant les préceptes juifs qu´on voulait lui inculquer : «Son père exigeait de lui qu´il respecte les traditions juives. Mais lui préférait rêver devant les couvertures de la collection «Essais» chez Gallimard que de plonger dans la lecture de livres placés à l´envers. Il récupérait en douce les ordonnances et les agendas médicaux de son père qui était dentiste et il les recouvrait de phrases. Ecrire et penser, c´est la même chose, se disait-il, exalté. Il voulait être écrivain, mais faire des études était une obligation morale, quasi religieuse. L'étude des livres est pour un juif pieux une forme de dévotion».

La passion et l´objectif de Pierre étaient donc les lettres. Pourtant, contrarié dans son élan par le désir de son père de le voir suivre des études de médecine, il s´est inscrit, après  le bac, à la fois en médecine et en lettres, histoire de découvrir sa véritable vocation. Or, il a échoué en médecine. Par contre, en lettres il a fait de brillantes études. Son père, quoique déçu qu´il ne fût pas doué pour la médecine, lui a offert une édition rare des poèmes de Mallarmé. Pierre a conclu ses études par une thèse sur les fragments de Cléanthe, un des principaux disciples de Zénon de Kition qui a fondé le stoïcisme en Grèce, trois siècles avant Jésus-Christ.   

Pierre Pachet a commencé une carrière de professeur universitaire et vers la fin des années soixante, à l âge de trente ans, il a eu la chance d´être nommé dans l´une des plus prestigieuses universités américaines-Berkeley- pour donner quelques heures de cours. C´était le temps où tout (ou presque) était permis, où l´on parlait ouvertement de sexualité, où l´on fumait des joints, où Joan Baez venait au campus universitaire chanter pour la liberté de parole. De retour d´Amérique, il s´est mis à rédiger des articles, a publié des essais sur Baudelaire, sur  la peur et sur le sommeil. Devenu collaborateur puis membre du comité de rédaction de La Quinzaine littéraire de Maurice Nadeau, sa stature d´intellectuel s´est peu à peu imposée. Suivant les séminaires de Claude Lefort, sa curiosité l´a poussé à voir de près, selon les paroles de sa fille, «les contraintes intimes et subtiles exercées par un régime politique totalitaire». Aussi a-t-il voyagé en Pologne, en Roumanie, en Chine.

Ce que l´on vient de décrire a trait plutôt à la vie de Pierre Pachet intellectuel de renom, homme public. Dans ce roman, les pages les plus émouvantes sont néanmoins –cela va sans dire- celles que sa fille consacre à l´intimité du père qu´elle aimait, ses humeurs, ses douceurs, les valeurs qu´il lui a transmises et le rôle de sa mère qui, parfois dans l´ombre, veillait à ce que tout baignât : «L´intime suppose que, dans les degrés de l´intériorité, on soit arrivé au degré supérieur. C´est le sens étymologique de ce terme. La préparation des repas, l´achat des vêtements, la décision d´une destination de vacances, toutes ces préoccupations ne se tiennent pas à des degrés inférieurs en termes d´antériorité. C´était le fruit, cette pensée du familial et du conjugal, d´un effort. Je me suis aperçue, en reprenant moi-même les mêmes chemins de réflexion, que toutes les astuces de ma mère, son élégance aussi, le choix des aliments, des plats dans lesquels on allait disposer sa cuisine, tout était le fruit d´une intériorité qui n´a simplement jamais été glorifiée. C´est le sort de la femme d´un écrivain : elle est une ménagère».

Quand le jeune Pierre Pachet se plaignait de l´ennui, son père lui disait qu´il lui fallait avoir une vie intérieure, comme ça il ne s´ennuierait jamais. Pierre Pachet n´a pas manqué de suivre le conseil de son père et ce conseil s´est plus tard mué en héritage légué, à sa façon, à sa fille. L´écriture est indéniablement le plus beau cadeau qu´elle a reçu de lui.     

Yaël Pachet, Le peuple de mon père, éditions Fayard, Paris, août 2019.

 

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