Minuit à bord, publié chez Gallimard en février, de Laura Alcoba est une enquête romanesque autour d´un film mystérieusement disparu tourné en Argentine dans les années trente.


Née de façon circonstancielle à La Havane, mais d´origine argentine, Laura Alcoba vit en France depuis l´âge de 10 ans, Elle écrit en français et a déjà huit livres à son actif. Le dernier en date, Minuit à bord, publié chez Gallimard en février, est une enquête romanesque autour d´un film mystérieusement disparu tourné en Argentine dans les années trente par l´écrivain roumain d´expression française Benjamin Fondane, mort en déportation en 1944 à Auschwitz. La folie qui montait en Europe à la fin des années 1930 est aussi au cœur de l´ouvrage.
Laura Alcoba
Quoique son acte de naissance certifie qu´elle a vu le jour à La Plata, en Argentine, en 1968, Laura Alcoba est née de façon circonstancielle à La Havane étant donné que ses parents, militants montoneros, faisaient partie des « Cinq de La Plata », un groupe de révolutionnaires qui s´est rendu à Cuba pour y recevoir une formation politique et militaire. Plus tard, alors qu´ils étaient déjà rentrés en Argentine, son père a été emprisonné avant le coup d´État contre Isabel Perón et sa mère a pris la décision de s´exiler en France peu après le début de la dictature militaire argentine. En 1979, Laura Alcoba a pu retrouver sa mère en France.
Avec huit livres à son actif, Laura Alcoba qui écrit en français, langue donc du pays où elle vit depuis l´enfance, est aujourd´hui un nom respecté des lettres françaises et maître de conférences à l´Université Paris-Nanterre.
Son dernier livre en date, Minuit à bord, publié en février aux éditions Gallimard, est une enquête romanesque autour de Tararira, un film tourné en Argentine en 1936 par l´écrivain franco-roumain Benjamin Fondane.
Benjamin Fondane, écrivain franco-roumain
À la faveur d´une résidence d´écrivains, l´autrice se retrouve seule occupante de l´hôtel du Belvédère, imposant vestige des années 1930 sous la forme d´un paquebot, perché dans les Pyrénées français à quelques minutes de la frontière espagnole. Dans ce refuge, chargé de la mémoire des voyageurs qui y sont descendus au fil du temps, elle ouvre sa mallette Fondane, une mallette où elle rassemble tout ce qui concerne un certain poète, dramaturge, philosophe, essayiste et cinéaste roumain, épris de culture française comme tant d´autres Roumains à l´époque. En 1923, lassé de vivre dans ce qu´il dénommait «une colonie française», il a décidé de partir pour « la métropole», c´est-à-dire Paris. Ce poète, juif, répondait au nom de Benjamin Wechsel, mais depuis 1913, il signait Benjamin Fundoianu, du toponyme roumain Fundoaia, et, arrivé à Paris, il a francisé son nom, devenant ainsi Benjamin Fondane.
Laura Alcoba commence son récit en évoquant cette journée décisive en 1929 où Victoria Ocampo, écrivaine et mécène argentine, accompagnée du penseur espagnol José Ortega y Gasset, rend visite à Paris au philosophe russe Léon Chestov et, dans l´ascenseur, pose les yeux sur Benjamin Fondane. Des années plus tard, revenant sur les moments qui ont marqué leur relation, elle parle de la couleur de son écharpe, la même que celle de ses gants, d´un vert qui «de toute évidence elle n´aurait jamais porté». Surtout avec le béret qu´il avait sur la tête qu´elle qualifie de sombre. Elle ne se rappelle pourtant pas l´avoir vu sourire, contrairement à son habitude. Ce jour-là, elle l´a trouvé assez laid, mais «elle l´a également trouvé intelligent, vif, joueur. En tout cas, ce jour-là, tout s´est passé comme si, sans le savoir, c´était avec Fondane, que Victoria avait eu rendez-vous ».
Les années trente marquent un tournant dans la vie de Benjamin Fondane. Il épouse Geneviève Tissier, soutient toujours sa sœur Line, et se trouve aussi au cœur de la vie intellectuelle française, en publiant des articles, des poèmes et des essais. En 1933, il travaille avec Dimitri Kirsanoff à un film expérimental intitulé Rapt, libre adaptation du roman La séparation des races de l´écrivain suisse Charles-Ferdinand Ramuz. En 1936, grâce à l´amitié et aux contacts de Victoria Ocampo, Benjamin Fondane se déplace en Argentine où il écrit et réalise Tararira, film musical aux contours dadaïstes mystérieusement disparu.
L´enquête romanesque menée par Laura Alcoba
Laura Alcoba mène l´enquête et cherche les raisons de cette étrange disparition. Elle se rend en Argentine et rencontre des gens qui peuvent l´aider dans sa démarche dont Victor Bô qui appartient à une dynastie de comédiens et de grandes figures du cinéma argentin. Victor Bô est le petit-fils de Silvestre Machinandiarena qui à son tour était le frère de Miguel Machinandiarena, un des premiers grands producteurs dans l´histoire du cinéma argentin dont la première production a précisément été Tararira, le film que Benjamin Fondane a tourné en Argentine. Enfin, Laura Alcoba a rendez-vous avec Héctor Kohen, un professeur de cinéma argentin qui connaît bien le mystère de Tararira sur lequel il a écrit et qui lui donne une possible raison pour la destruction du film par le producteur…
Benjamin Fondane a connu une fin tragique. Pourtant, après son emprisonnement, des amis ont pu obtenir sa libération, mais il a décidé de ne pas abandonner sa sœur Line et aussi fut-il envoyé à Drancy, puis déporté au camp d´extermination d´Auschwitz -Birkenau où il serait mort le 2 ou le 3 octobre 1944 dans une chambre à gaz.
Sa mémoire est aujourd´hui préservée grâce à sa poésie, sa philosophie, sa dramaturgie, ses essais littéraires et ses articles. D´autre part, la Société d´Études Benjamin Fondane publie régulièrement les Cahiers Benjamin Fondane qui immortalisent également son œuvre. Malheureusement, on ne peut pas regarder Tararira. Néanmoins, on peut lire désormais cette brillante enquête romanesque de Laura Alcoba, Minuit à bord, qui nous restitue non seulement les témoignages sur le film disparu, mais aussi l´exemple et le talent d´un écrivain singulier. Et, bien sûr, son sourire sans pareil.
Laura Alcoba, Minuit à bord, éditions Gallimard, Paris, février 2026.






















