Olivia Elkaim fait revivre Perec et sa mère dans le roman "La disparition des choses", publié aux éditions Stock.


Juif d´origine polonaise, le grand écrivain français Georges Perec a été envoyé en zone libre, en novembre 1941, à l´âge de 5 ans. Sa mère, Cécile, a pris cette décision pour le sauver, mais en le privant de sa présence, elle l´a condamné, sans le savoir, au vide et à l’absence de souvenirs. En 1943, elle a été internée à Drancy, puis déportée à Auschwitz. Son fils ne l´a jamais retrouvée. Olivia Elkaim fait revivre Perec et sa mère dans le roman La disparition des choses, publié aux éditions Stock.
Georges Perec : grand écrivain français de la deuxième moitié du 20e siècle
Né le 7 mars 1936 à Paris et mort prématurément le 3 mars 1982 à Ivry-sur-Seine (Val de Marne), Georges Perec fut un des plus grands écrivains français de la deuxième moitié du vingtième siècle. Membre de l´Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), il a fondé ses œuvres sur l´utilisation de contraintes formelles, littéraires et mathématiques. Il s´est fait connaître dès son premier roman Les choses (prix Renaudot 1965). D´autres livres ont suivi, inventifs et atypiques, comme Un homme qui dort, La disparition (qui ne comporte aucun « e »), Les Revenentes (où la lettre « e » est cette fois-ci la seule voyelle employée), W ou les souvenirs d´enfance ou La vie mode d´emploi (Prix Médicis 1978).
Les parents de Georges Perec, juifs d´origine polonaise, se sont mariés en 1934. Sa mère, Cyrla Szulewicz, dont le prénom fut francisé en Cécile, est arrivée en France depuis Varsovie avec ses parents au début des années vingt, à l'âge de 7 ans. Elle a tenu plus tard un salon de coiffure, puis, de 1941 à 1942, elle fut ouvrière dans l'usine d'horlogerie Jaz, à Puteaux. Son père, Icek Judko (devenu Isie ou André) Perec, né en 1909, est arrivé en France à la fin des années vingt, en provenance de Lubartów. Il a exercé divers métiers, livreur, tourneur, mouleur et fondeur. La famille vivait à Belleville, rue Vilin.
La mère de Georges Perec
Engagé volontaire dans la Légion Étrangère, le père de Georges Perec fut mortellement blessé par un obus, le 16 juin 1940. Face à l´Occupation de la France par les troupes nazies, Cécile a décidé, en novembre 1941, d´envoyer son fils en zone libre. Elle a pris cette décision pour le sauver, mais en le privant de sa présence, elle l´a condamné, sans le savoir, au vide et à l’absence de souvenirs. En 1943, elle a été internée à Drancy, puis déportée à Auschwitz. Son fils ne l´a jamais retrouvée. En effet, rien ne signale la mort de Cécile, la date de son décès n´étant pas connue. Ce n´est qu´en 1958 que Georges Perec a reçu l'avis officiel de la mort de sa mère.
Dans ce roman La disparition des choses, l´écrivaine et journaliste Olivia Elkaim, née en 1976, redonne donc vie à Georges Perec et à sa mère Cécile dont il reste néanmoins peu de traces. Il s´agit de son huitième roman. Ceux qu´elle a précédemment publiés, parfois couronnés par des prix littéraires, ont forcé, pour la plupart, l´admiration, surtout les trois derniers, à savoir Je suis Jeanne Hébuterne (2017), sur la muse et compagne du peintre Modigliani ; Le tailleur de Relizane (2020), récit consacré à son grand-père paternel, pied-noir d´Algérie, et Fille de Tunis (2023) où elle raconte l´histoire de sa grand-mère maternelle.
En cherchant à comprendre l´histoire de Georges Perec et de sa mère, elle l´analyse également, en quelque sorte, à la lumière de sa propre histoire personnelle, elle, mère d´un enfant de cinq ans - l´âge qu´avait Perec quand il fut envoyé en zone libre- et dont les ancêtres viennent aussi d´ailleurs. Elle a mené l´enquête auprès de ceux -de vieux messieurs, maintenant- qui ont été proches de Perec comme Robert Bober, Jacques Lederer, Marcel Bénabou et Claude Burgelin. Elle nous raconte l´histoire en essayant de combler les trous, par de petites touches et des chapitres plutôt courts.
Une interrogation plane sur tout le roman : qu´est-ce qui aurait poussé Cécile à laisser partir son fils si tôt alors que les déportations n´étaient pas encore imminentes ? Qu´aurait-elle pressenti ? : « Cécile pressent un danger pour son enfant mais n´en cerne pas les contours. En cet automne 1941, la menace est diffuse, l´entreprise génocidaire indécelable. On ne parle pas du mot « Juif » cousu au revers du manteau, de cette étoile jaune qui deviendra obligatoire dès six ans. La rafle du Vel d´Hiv n´a pas eu lieu. On peut se mentir à soi-même -c´est si confortable-, se convaincre qu´on échappera à la logique arbitraire des arrestations, à celle de la guerre, même si l´ennemi occupe la rue, se pavane aux terrasses des cafés et défile au pas de l´oie sur les grands boulevards. Nul ne connaît la fin de l´histoire, ni ne peut l´envisager. Alors pourquoi ? Pourquoi laisse-t-elle partir son fils si tôt ? ». Pourtant, on peut penser -comme l´imagine la narratrice- que le départ de son fils ne cesse de tourmenter Cécile : « La vie de Cécile n´a plus de sens. Le temps se contracte, se dilate, se contracte à nouveau. Son fils est parti hier, avant-hier, il y a six mois, plus d´un an. Les croix montent, innombrables, jusqu´au plafond au dessus du petit lit. Cécile regarde sans voir, entend sans écouter, marche sans avancer. Elle n´est plus qu´une enveloppe de peau. Autour d´elle, les murs ondoient ».
Le départ de Georges en zone libre -cela, on ne peut le nier- l´aura donc privé, on l´a vu, des souvenirs de sa mère : « Je m´acharne à chercher Cécile dans les livres de Georges, les biographies, les archives, fouille les souvenirs des vieux messieurs. Il n´y a plus rien à arracher au vide -Laissez-la advenir telle que vous l´imaginez, clament-ils, et indiquez le jeu de l´imaginaire. C´est ainsi que vous vous approcherez de sa vérité la plus profonde ».
Poétique, émouvant, d´une rare sensibilité, le roman La disparition des choses d´Olivia Elkaim compte parmi les plus intéressants de la rentrée d´hiver 2026.
Olivia Elkaim, La disparition des choses, éditions Stock, Paris, janvier 2026.
























