Après le succès de ses romans précédents dont "D´Après une histoire vraie" et "Les enfants sont rois", chaque nouveau livre de Delphine de Vigan est attendu impatiemment. Son regard sur le quotidien qui tient toujours le lecteur en haleine dès les premières pages est à la fois original et d´une extrême lucidité. Son nouveau roman, "Je suis Romane Monnier" (éditions Gallimard), nous plonge dans le désordre contemporain et questionne la responsabilité du numérique dans le malaise existentiel actuel.


Delphine de Vigan
Delphine de Vigan est, à 60 ans, un des écrivains français les plus applaudis tant par le public que par la critique spécialisée. Son premier livre, paru en 2001 sous le pseudonyme de Lou Delvig et sous le titre de Jours sans faim, était d´inspiration autobiographique, un livre qui racontait le combat d´une jeune femme contre l´anorexie mentale, sujet qui l´a personnellement concernée, Néanmoins, c´est dans la fiction romanesque, de son aveu même, qu´elle se sent le plus à l´aise : «Je ne dis pas que je ne reviendrai pas à l’écriture personnelle, mais la fiction est vraiment le centre de ce que je fais, et quelque chose qui m’occupe beaucoup. J’aime cette idée d’inventer des personnages, de les incarner, d’exercer sur eux une sorte de toute-puissance. Et puis il y a cette possibilité confortable de pouvoir glisser des choses extraordinairement intimes en les déplaçant, en les mêlant à ce qu’on aurait pu être, à ce qu’on n’a pas été, aux versions de soi-même auxquelles on a échappé » (voir Le Monde des Livres du 15 janvier 2026).
Nombre de ses romans ont connu un énorme succès et ont été couronnés de prix littéraires prestigieux ou adaptés au cinéma et à la télévision. Son regard sur le quotidien, qui tient toujours le lecteur en haleine dès les premières pages, est à la fois original et d´une extrême lucidité. Dans D´après une histoire vraie (2016, Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens, adapté au cinéma par Roman Polanski), paru aux éditions Jean-Claude Lattès, l´autrice met en scène son double, secouée par le succès de son livre et aux prises avec une amitié dangereuse. Ce roman incite à une réflexion sur l´obsession du vrai dans notre société. Dans un autre roman, Les enfants sont rois (2021, éditions Gallimard), Delphine de Vigan explore les dérives de l´exposition des enfants aux réseaux sociaux.
Je suis Romane Monnier
En janvier dernier, Delphine de Vigan a publié Je suis Romane Monnier (éditions Gallimard). Dans ce nouveau roman, elle nous plonge dans le désordre contemporain et questionne la responsabilité du numérique dans le malaise existentiel actuel.
Thomas est un cinquantenaire et un père célibataire qui a élevé seul sa fille, Léo, qui a aujourd´hui 23 ans. Il est propriétaire et gérant d'une boutique de reprographie dans le XXe arrondissement de Paris. Un samedi matin, il se réveille après avoir été dans un bar la veille et avoir pas mal bu en compagnie de son ami Nathan. Il part à la recherche de son smartphone et le trouve dans la poche de son manteau. Il ne parvient pas à le faire fonctionner, son code est rejeté, et il se rend compte que c'est un modèle semblable au sien, mais que ce n'est pas le sien. Il tente de se remémorer ce qui s´est produit dans la soirée et il en déduit que le téléphone doit appartenir à la jeune femme qui était assise à côté de lui dans le bar et qu'elle a dû prendre le sien par mégarde. Alors, il essaie de joindre son propre téléphone pour que la jeune femme réponde et qu'ils fassent échange ; après bien des tentatives, il parvient à la joindre. Pourtant, si la jeune femme veut bien lui rendre son téléphone, il est frappé de stupeur quand elle lui dit qu´elle ne souhaite pas récupérer le sien, qui est presque neuf ! Certes, elle résilie la ligne, mais plein de données restent tout de même sur le smartphone.
Dans son magasin, Thomas reçoit un garçon d'une quinzaine d'années qui lui apporte une enveloppe kraft contenant son smartphone – une femme, dit-il, lui a donné cinq euros pour cette commission. Dans l'enveloppe se trouve aussi une petite carte sur laquelle sont écrits des codes, qui permettent de déverrouiller le smartphone de la jeune femme…
Qui est Romane Monnier ? D´elle subsistent -à travers son portable que Thomas, poussé par la curiosité, ne cesse de scruter- des notes, des messages, des souvenirs, des enregistrements vocaux, des enregistrements de séances chez le psy, des chagrins d´amour, qui permettent de dessiner petit à petit le parcours d´une vie. Pourquoi Romane Monnier, 29 ans, a-t-elle laissé son portable à un inconnu ? À quoi ou à qui voulait-elle échapper ? Quoi qu´il en soit, il n´y a pas mal de traces que Romane Monnier, dans son désir de disparition et de recommencement, n´a pas effacées.
Inspirée par une situation arrivée il y a une dizaine d´années à son propre fils qui est rentré d’une soirée avec des amis avec un téléphone qui n’était pas le sien, Delphine de Vigan dépeint le malaise ou l´insatisfaction réelle face à l´existence, dans un monde où l´on a du mal à se dépêtrer de l´emprise du numérique sur la vie quotidienne si tant est que l´on veuille vraiment s´en débarrasser. Pourtant, à un moment donné, on finit bien par se lasser de cette aliénation qui pousse les gens à s´interroger si, au bout du compte, il ne vaut pas mieux recommencer. Néanmoins, comment peut-on recommencer si l´on a déjà une vie derrière soi ? Peut-on vivre sans mémoire ?
Ce roman interroge le rôle du monde virtuel et pose la question du droit à disparaître à l´ère numérique. Quel qu´en soit le sujet, Delphine de Vigan décortique avec une énorme acuité les fragilités de notre société. Et, il faut bien le dire, elle le fait toujours avec un talent qui ne tient qu´à elle.
Delphine de Vigan, Je suis Romane Monnier, éditions Gallimard, Paris, janvier 2026.














