Samedi 23 octobre 2021
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"Silêncio: Voizes de Lisboa" : Une réalisation poignante

Par Jonas Weil | Publié le 22/09/2021 à 23:00 | Mis à jour le 23/09/2021 à 17:41
FIlm, Silence : voix de Lisbonne

Ce 23 septembre sort dans les salles de cinéma au Portugal « Silêncio: Voizes de Lisboa » et à la suite sont prévus deux concerts les 25 et 29 septembre avec les musiciens et chanteurs du film. Le premier dans le cadre du festival "Felizmente Há Lugar" à Marvila et le second au Musée du Fado. « Silêncio: Voizes de Lisboa » est un film documentaire de Judit Kalmar et Céline Coste Carlisle qui dépeint un tableau très réaliste de Lisbonne, tiraillée entre l'ouverture de la ville au tourisme de masse et la protection d'un patrimoine culturel magnifique, le fado.

 

En suivant les pas de Céline, au Portugal depuis maintenant plus de 20 ans, dans les rues pavées et escarpées de la ville, le documentaire met en scène deux fadistes à la vie très différente mais que la musique rassemble pourtant. Ivone Dias est une célèbre fadiste et enfant du quartier de Alfama à la voix vibrante et au visage rieur. Marta Miranda est bien plus jeune mais son amour pour le fado est tout aussi poignant et l'on y voit son combat acharné pour la survie de celui-ci.


Silêncio: Voizes de Lisboa, une réalisation qui célèbre le fado

Au bras de Céline, Ivone Dias nous emmène dans un des quartiers historiques de Lisbonne, Alfama. Les deux femmes se connaissent depuis plus de 17 ans et leur complicité saute aux yeux à l'image. Ivone se rappelle son quartier qu'elle a arpenté jour et nuit pendant des dizaines d'années et se souvient de l'histoire de chaque maison, devenues aujourd'hui, pour une grande partie, des immeubles aux volets fermés et ornés de boîtiers à clés. Elle n'habite plus le quartier, obligée de le quitter en raison de la gentrification et l'ubérisation de la ville. Cela ne l'empêche pas de continuer à chanter et à transmettre des émotions à tous ceux qui ont l'honneur de l'entendre et de la voir.


Le fado : un patrimoine portugais

En effet, le fado ne se résume pas à être écouté. Il faut vivre son atmosphère, admirer les expressions des chanteurs mais également celles des spectateurs. C'est un travail que l'équipe de tournage a réalisé merveilleusement. Dans les rues sombres d'Alfama et les salles étroites où l'on se rend pour écouter du fado, la caméra nous embarque à travers des plans minutieux et chacune des émotions, que les fadistes laissent volontiers transparaître. Marta Miranda, avec deux générations d'écart, est-elle aussi animée par la même flamme, celle d'un patrimoine commun qui se doit d'être protégé. Elle est à l'origine de « Tasca Beat », un espace culturel qui met en scène différents artistes, pas seulement des fadistes, dans une ambiance chaleureuse réunissant des personnes de tout horizon. Aujourd'hui, Tasca Beat, qui était implanté dans l'Alfama, a fermé ses portes pour les raisons similaires qui ont poussé Ivone à quitter le quartier. La pression des investisseurs immobiliers a eu raison de cette initiative, pourtant, Marta et son mari Jean continuent à se battre pour faire vivre, voire survivre, le fado et plus largement le patrimoine culturel portugais.

Ivone Dias
Ivone Dias ©J.Weil


La gentrification de Lisbonne

Les caméras ne s'arrêtent pas uniquement sur les visages des fadistes chantant leurs joies et leurs peines. Tout au long du documentaire, elles mettent en évidence les symboles d'une ville en proie à une gentrification parfois démesurée. Gigantesques bateaux de croisière, immeubles aux volets fermés ou encore embouteillages de vélos électriques, les images parlent d'elles-mêmes. Pourtant, le documentaire n'apparaît pas comme un procès fait au tourisme de masse, il tire simplement une sonnette d'alarme, un appel aux autorités pour la protection de celui-ci. C'est d'ailleurs pour cela que le documentaire met également en scène certains militants qui agissent pour la protection des quartiers, et du patrimoine porté par ces quartiers, perturbés par la gentrification. 

    
Une parfaite mise en scène du paradoxe qui existe à Lisbonne

Les réalisatrices réussissent parfaitement à mettre en scène le paradoxe immense qui existe aujourd'hui à Lisbonne. En effet, le tourisme a permis de développer massivement le pays et la capitale en particulier et permet également à de nombreuses « casas » de fado de continuer à fonctionner. Pourtant, il est, également, souvent la cause de fermeture de certaines de ces maisons de fado et du départ du quartier des chanteurs de ces mêmes lieux. Dans le documentaire, « Tasca Beat » nous montre que le fado peut être apprécié par tous, touristes et locaux, tant qu'il est respecté à sa juste valeur. Pourtant, certaines associations de fadistes se montrent plus méfiantes. C'est notamment le cas d'une personne interrogée dans le documentaire qui souligne qu'il faut apprécier ce patrimoine comme il se doit et que certains touristes en détournent le sens et l'histoire. Le fado il faut le vivre pour sa propre expérience, non pas pour la simple fierté personnelle de dire qu'on l'a vécu, en ayant capté l'évènement à travers l'objectif d'un smartphone.

 

« Silêncio: Voizes de Lisboa »  film documentaire de Judit Kalmar et Céline Coste Carlisle
Judit Kalmar et Céline Coste Carlisle, réalisatrices du film documentaire « Silêncio: Voizes de Lisboa »

 

Lepetitjournal a été à la rencontre de la réalisatrice Céline Coste Carlisle qui a bien voulu répondre à nos questions :

 

Lepetitjournal Pouvez-vous synthétiquement vous présenter à nos lecteurs ?
Céline Coste : J'ai coutume de dire que j'ai déjà eu mille vies donc c'est difficile de me présenter « synthétiquement »... Je suis née à Genève (Suisse) où j'ai étudié aux Beaux-Arts et travaillé dans la scénographie. En 1999, j'ai déménagé au Portugal, que je considère aujourd'hui comme mon « pays d'ancrage ».

 

Comment Lisbonne est-elle arrivée dans votre parcours de vie ?

En 1999, j'ai déménagé avec ma famille, pour des raisons professionnelles. Le Portugal était un peu un « hasard » mais j'étais ravie d'avoir la chance de pouvoir découvrir un nouveau pays... loin de penser que ce pays deviendrait « mon » pays !


Qu'est-ce qui vous a inspiré à réaliser ce documentaire ?
La rencontre avec Ivone Dias, une chanteuse de fado, qui à l'époque avait près de 70 ans, et son parcours de vie. Aujourd'hui, Ivone vient de fêter ses 87 ans et est plus énergique que jamais!
Votre documentaire à comme sujets principaux le Fado et la gentrification/ubérisation de la ville, notamment dû au tourisme,

 

Avez-vous rencontré des difficultés particulières lors du tournage ?
Pas particulièrement. Juste l'incrédulité de constater à quel point la ville était en pleine mutation. Le sujet de la gentrification s'est en fait rapidement imposé au travers de témoignages et expériences des personnes que nous avons rencontrées lors du tournage.


Au regard de votre documentaire, pensez-vous que les autorités portugaises font assez d´efforts pour protéger leur patrimoine, en particulier le Fado ?
Ce n'est pas vraiment à moi de juger cela. Je pense que les autorités font ce qu'elles peuvent mais, malheureusement, la culture n'est souvent pas une priorité pour les autorités (et encore plus pendant les deux dernières années). Beaucoup d'artistes continuent seulement de travailler par amour du fado, presque avec abnégation, comme on le voit dans le film. C'est dur mais c'est une réalité.


Une personne interrogée dans votre documentaire souligne la différence entre le fado pour touristes et le fado traditionnel, que pouvez-vous en dire ?
Je pense que le « respect » est inhérent au fado. Respect pour qui chante et joue mais aussi respect pour qui écoute. Etre dans une « casa de fado » est presque un acte cérémonieux, même s'il est aussi souvent très joyeux ! On y passe la soirée, on écoute, on se laisse porter par la musique et l'atmosphère de l'endroit. Ce que le tourisme de masse a apporté est une sorte de fado « fast-food » : des groupes de touristes viennent boire ou manger, écoutent un peu, parlent souvent, prennent beaucoup de photos et de vidéos sur leur téléphone, puis s'en vont !... Comme beaucoup de chose qui valent la peine d'être vécues, pour pouvoir apprécier le fado, il faut un peu de temps...


Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec la chanteuse Ivone Dias ?
Lorsque j'ai entendu Ivone pour la première fois, j'ai été subjuguée par cette femme déjà âgée (dans ma « réalité » d'il y a vingt ans) et complètement bouleversée par l'émotion qu'elle transmettait dans sa façon d'interpréter le fado. Il y a un fado en particulier (O meu primeiro amor) dont les premières parole sont : « Aie quem me dera, ter outra vez vinte anos !... »... Plus tard, j'ai compris l'importance que cette chanson avait dans la vie d'Ivone...


Comment envisagez-vous l'avenir de la ville et du Fado, entre le tourisme qui continue de s'accroître et d'un autre côté les initiatives comme celle de « Tasca Beat », espace culturel créé par Marata Miranda, figure phare de votre réalisation ?
C'est difficile de prévoir quoi que ce soit, plus encore dans cette période que nous venons tous de traverser. Je pense que ce que dit Marta dans le film que « nous sommes tous des passagers de Easyjet », que chacun d'entre nous est un touriste quelque part et que cela est inévitable, est assez vrai... Mais nous avons tous une responsabilité dans la façon de faire du  tourisme. A savoir, si c'est dans un esprit de découverte et d'intérêt pour une culture différente de la notre ou dans une optique de consommation rapide.


Pouvez-vous nous dire un mot sur vos futurs projets ?
Je suis encore complètement impliquée dans ce film, qui est un projet indépendant et qui a rempli les quatre dernières années de ma vie. Ma tête est pleine d'idées mais je dois juste leur laisser le temps de « sortir »... Je fais cela en général en me remettant au dessin et à la peinture. Ce sont mes « ancres »... à partir de là, les nouveaux projets referont surface...


Enfin, quels endroits recommanderiez-vous à nos lecteurs pour écouter le meilleur Fado de Lisbonne ?
Je ne connais pas toutes les « casas de fado » à Lisbonne mais il y des endroits où je me sens bien et je pense que c'est différent pour chacun. Ce que je propose, c'est de se promener dans les rues, écouter un peu à la porte ce qui se passe à l'intérieur, « sentir » l'atmosphère, entrer si on en a envie et se laisser porter par l'expérience. Elle sera différente pour chacun. Ce que j'évite, ce sont les endroits qui demandent une « consommation minimum » à partir du moment où l'on entre, même s'il est tout à fait normal de payer sa consommation un peu plus chère pour écouter du fado, ce qui permet de rémunérer les artistes.

Pour moi, il y évidemment Esquina de Alfama (où chante Ivone Dias) qui est toujours l'un de mes endroits préférés, pour le fado et aussi pour les liens que j'y ai crés. TascaBeat do Rosário a malheureusement dû fermer ses portes ; c'était un endroit exceptionnel, autant grâce aux artistes qu'au public. À chacun de faire sa découverte !

 

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