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DECALAGES – Quand l’expatriation change notre regard sur la France... et les Français

Par Marie-Pierre Parlange | Publié le 02/04/2013 à 23:00 | Mis à jour le 03/05/2019 à 13:53
decalage expatriation France

Partir vivre à l'étranger installe-t-il une frontière invisible avec les proches restés en France ? Changement de mentalité, incompréhension, agacement, éloignement, beaucoup d'expatriés sentent que la distance n'est pas seulement une question de kilomètres

Après de longs mois à l'étranger, le retour se caractérise par une forme d'excitation joyeuse. Quel plaisir de retrouver sa famille, ses amis, un bon reblochon, les paysages de son enfance, sa librairie préférée... Que du bonheur ? Pas si sûr ! Il arrive qu'un sentiment de décalage survienne, qui puise son origine dans la difficulté de communiquer son expérience, de rendre l'ambiance d'un pays, et de ce que l'on y a vécu.
 

Désintérêt ?
Beaucoup sont surpris par le manque d'intérêt que témoignent leurs proches pour la réalité de la vie d'expatrié. Françoise explique : "Notre culture, notre famille, nos amis nous ont manqué. Et quand on les revoit on a l'impression d'avoir pris un TGV pendant qu'eux ont continué de butiner sur une petite route de campagne. Ils ne posent pas toutes les questions que l'on aimeraient qu'ils posent: ils nous parlent de leur iPad.... et nous demandent quand on revient. On leur a apporté des photos, ils les regardent poliment et nous parlent des Intouchables."

 

Difficile parfois d'accepter que l'entourage ne se réfère qu'à des images, voire des clichés, en ce qui concerne l'expatriation. Sandrine trouve "qu'il n'est pas facile de communiquer avec sa famille. Pour eux, on est le chanceux / la chanceuse qui vit des aventures formidables à chaque instant... Quand je suis partie au Japon, j'ai créé un blog pour pouvoir rester en contact avec ma famille et mes amis. A ma grande surprise, ils ne sont pratiquement jamais venus le visiter !" A force, ce décalage peut devenir une vraie barrière. Pour Sabine, arrivée il y a 9 ans à Munich, "les amis ou la famille en France ont parfois un peu de mal de nous voir épanouis et heureux à l'étranger, il semble que cela ne leur parle pas. Ils n'ont pas cette dimension européenne ou internationale. Aujourd'hui on se sent mieux en dehors de la France et nous ne souhaitons pas rentrer. Cela choque un peu notre entourage. Notre petite famille aussi a pris un peu de distance avec la famille en France ; on se retrouve un peu plus seul et donc plus débrouillard, du coup les distances nous permettent d'être moins pollués par les petits tracas de famille. D'un autre coté on est beaucoup moins solidaire (du fait de la distance)". Installée depuis 12 ans à Bonn, Sabine S. trouve également que ses "relations made in France s'effilochent, malgré la joie intense de revenir dans les familles, s'invitent à table les condiments comparaisons. L'heure du dessert vire plutôt aux débats épicés qui finalement, nous enrichissent tous."

Un nouveau regard... 


La confrontation à l'altérité change les personnes. L'expatriation vous transforme : en quelques mois, vous n'êtes plus tout à fait celui que ou celle que vous étiez au moment du départ. Le regard change sur sa propre culture, sur la société à laquelle on appartient, ses modes de fonctionnement et ses valeurs. Et ce qui semblait évident ne l'est plus. Après 4 années à Hambourg, Marie s'interroge: "Est ce que la France a raison d'être pro-nucléaire ? Est ce que le système des Grandes Ecoles et des ingénieurs généralistes a un sens ? Le centralisme jacobin, la Vème république presque monarchique se retrouvent comparés à un système fédéral qui a un certain nombre d'avantages... Sans forcément changer d'avis sur tout, on réalise qu'il est une autre façon de voir les choses, et que souvent, ça tient la route aussi. Quelle frustration lorsqu'on rentre en France et que l'on se heurte à l'ignorance de nos proches, de nos amis, qu'ils croient "savoir" mais n'alignent en fait que lieux communs et préjugés ! Je me suis retrouvée maintes et maintes fois dans la position de l'avocat du diable, pour essayer d'introduire un peu de nuance dans leurs schémas de pensée !!!"

Après avoir voyagé dans pas mal de pays et vécu quelques mois aux Etats-Unis, Sandrine a pris sa "première claque interculturelle au Japon. J'ai vraiment pu regarder ma propre culture et la comprendre grâce au "miroir" que m'offrait la société japonaise. Ça a été tellement enrichissant. C'est un sentiment que je n'avais jamais eu auparavant".
Pour Sabine, la vie à Munich a changé sa perception des choses: "Nous abordons l'immigration différemment, car nous sommes nous-même immigrés à présent ; de plus les comparaisons entre pays nous donnent aussi un regard un peu différents sur les « problèmes » de la France et nous trouvons parfois les gens un peu trop râleurs quand on voit les choses de l'extérieur."
Maud est revenue au Québec après un séjour en Asie : "J'avais très hâte de revenir chez moi, mais en arrivant je me suis sentie étrangère à cette réalité occidentale: la froideur des gens, des institutions, la surabondance de tout et le gaspillage, l'obsession des nouveaux moyens de communication (téléphones intelligents, réseaux sociaux, machines de toutes sortes) qui finalement creusent un fossé toujours plus profond entre les gens, et le stress présent partout... Je ne me sens plus chez moi, et les gens qui m'entourent ne semblent pas désirer connaître ce qui existe ailleurs."

... pas toujours indulgent !

Françoise, installée au Brésil, n'en revient pas de ses compatriotes : "ils râlent: contre le temps, les routes, les politiques, les petits désagréments mineurs d'une vie habituée au confort, les anticipations des prochains désastres : le coût de la vie, la hausse de l'essence, les maisons de retraites, la santé, etc. Ils râlent principalement contre les autres Français, qui sont désagréables avec les touristes, stressés par le travail, inconscients des enjeux de l'avenir, etc."
Guillaume habite hors de France depuis 8 ans et ne se sent plus en phase avec ses compatriotes: "Je suis parti à Londres parce qu'il y avait du travail là-bas (et pas qu'en finance). Je suis à Singapour pour la même raison. Je ne pourrai jamais travailler dans une entreprise française, encore moins en France: la culture des grandes écoles, le chambrage, les RTT, la pause café, le mépris des entreprises et des patrons... Je suis stupéfait de ne jamais avoir rencontré un Français qui comprenne que l'économie n'est ni fermée, ni finie (exemple: il y a trop de chômeurs, donc on "redistribue" la quantité de travail grâce aux 35 heures, ou en faisant partir les gens à la retraite plus tôt). Même l'idée élémentaire de l'avantage comparatif n'existe pas dans le discours des Français. En 2012, j'ai du aller voter, mais pas un seul candidat ne me représente, ne serait-ce qu'un petit peu. J'ai vécu dans 5 pays depuis 2004, j'en ai visité près de 20, et je parle 4 langues; mes amis viennent du monde entier. L'idée de fermer les frontières, de suspendre les accords de Schengen, ou que les étrangers sont la cause de tous les problèmes me donne des boutons (moi aussi je suis un étranger!). D'un autre coté, un député de Tulle (Tulle! En Corrèze! Moi qui ai habité à Sydney, Londres, Singapour, Berlin!) ne saurait imaginer ce que veulent les Français à l'étranger. Et économiquement, je trouve les idées de la gauche française tellement vieilles et démodées... On dirait que rien n'a changé depuis les années 70!". Il ajoute : "Les traders, les banques, les étrangers, les hommes politiques, les patrons, les grandes entreprises... j'entends tellement de clichés sur ces sujets que je n'ai même plus le courage de les réfuter. Ce que je vois le plus de la France, par contre, c'est la colère, le désespoir, l'agression, l'irrationnel. C'est aussi pour ça que je suis parti. Quand je suis arrivé à Sydney pour la première fois, j'ai vu une grande pancarte qui disait "No Worries Mate!" J'ai poussé un soupir de soulagement et un sourire a envahi mon visage. Je me dis souvent que je m'entends très bien avec les Français, mais uniquement ceux qui sont internationaux."

Si loin, si proche

Malgré ce regard parfois critique, difficile de se détacher totalement de la France. Pour certains, c'est même une révélation, la découverte d'une identité. "Tous ces petits riens, ces petits détails qui allaient de soi quand j'étais en France, je réalise qu'ici, ce n'est plus "normal", banal, c'est "français", explique Marie, après 4 années à Hambourg. Les repas avec des entrées et du fromage ? Le concept de l'apéritif ? Les plaisirs de la chère, supérieurs à toutes autres considérations (manger des bébés agneau ou veau? Foie gras ? émasculer des chapons ? Après tout, si c'est bon, on s'en fout!). Je suis originaire du nord-ouest de la France, je n'ai jamais été revendicatrice, extravertie ou "grande gueule", tous ces traits de caractère qu'on prête facilement aux Parisiens ou aux gens du sud. Je croyais donc être dans mon élément en Allemagne, quelle n'a donc pas été ma surprise lorsque je me suis découvert des réflexes de "révolutionnaire" ici ! Ras le bol de se conformer aux feux rouges, d'accepter sans mot dire les règles, par principe, même les plus absurdes, sans chercher à comprendre pourquoi elles sont là ! Tiens. Bizarre, en fait, je suis française !" 


De Bonn, Sabine S. explique : "Entre deux chaises, j'aurais aimé rester assise. En vain. Car jambes en tailleur, dos au vent, je vis désormais sur un bon gros tapis volant. Une bienheureuse expatriation certes mais qui en effet m'éloigne, d'année en année, de notre douce France et de mes chers compatriotes. Un point de vue plus aérien en somme. Ainsi, après douze années hors de ma Terre polygone à six sommets, je porte un regard totalement différent sur elle. Auf Wiedersehen les cocoricos grands bravos, Guten Tag nos gigantesques défauts. L'impression d'être à part et surtout, de ne plus rien partager des connivences du passé. En outre, oui, cela change radicalement ma vision de notre mère Patrie mais rien de grave. En mon sens, loin des yeux près du coeur. La preuve. Je suis de plus en plus motivée pour aller voter!"

 

S'adapter ou repartir


Face à ce décalage que l'on peut ressentir lorsque l'on rentre en France, deux options : s'adapter, ou repartir ! Marie s'interroge déjà : "Quand on a gouté à l'expatriation, peut-on rentrer sans dommage dans sa patrie ? J'aime la France, je suis son actualité chaque jour, sans doute même plus sérieusement que quand j'étais en France. Mais quand/si je rentre pour de bon, est ce que je ne risque pas de m'ennuyer ? De trouver tout à coup que tout me semble pauvre, petit, étroit, étriqué ? La gymnastique mentale de jongler avec 3 langues m'a créé un réseau de concepts, de nuances bien plus fin que je n'aurais pu l'imaginer. Les numéros de funambules auxquels on se prête dans nos relations au quotidien, lorsqu'on ne comprend pas tous les mots, les conventions sociales, les habitudes, et que l'on doit faire attention au moindre mouvement de sourcil pour sentir si on surprend, si on choque... En comparaison, la vie en France ne nous semblera-t-elle pas terne ? On verra bien, rien ne presse, j'ai encore le temps d'y penser... Et d'ici là, avec l'Europe, la mondialisation, les échanges scolaires et universitaires, peut être que tout ça sera devenu normal, banal pour nos jeunes générations..."

Fred, lui, a choisi de prendre sa retraite au Brésil : "j'ai été expatrié 7 fois dans ma vie de 71 ans, cependant, cette fois-ci, c'est différent car je suis parti au moment de ma retraite pour vivre seul au Brésil sur une ile magnifique tout à fait dans le sud du pays avec un climat agréable. Ainsi j y reste 8 mois par an et 4 mois en Vendée. Jamais plus l'hiver et le chauffage électrique. Grâce à cet arrangement, c'est la retraite parfaite. Par le biais de TV5, lepetitjournal.com et Internet, je sais ce qui se passe en France comme si j' y étais." Françoise trouve nécessaire de rentrer une fois par an. Mais après, ?nous sommes ravis de revenir dans nos pays d'accueil, ravis d'échapper à la morosité, de rapporter du bon vin, des parfums, d'autres photos, et de retrouver ce petit gout de choix la liberté que donne toute expatriation. En un mot, nous avons toujours besoin de vérifier que nos racines tiennent fermement, qu'elles nous accueilleront toujours, et que décidément qu'est ce que l'on a bien fait de partir !"
 

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Marie Pierre Parlange

Marie-Pierre Parlange

Diplômée de l'EM Lyon, de chinois et d’Histoire de l'Art, elle a vécu de nombreuses expatriations, de Milan à Singapour en passant par Istanbul, Casablanca, Pékin ou Bangkok. Elle a rejoint lepetitjournal.com en 2008 et en est la directrice éditoriale.
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