

"L'esteta radicale " de Fouad Laroui offre huit récits hauts en couleurs sur le quotidien des jeunes marocains. Dans le cadre du Festival de la Fiction Française, l'auteur sera présent à l'Institut Français-Centre Saint Louis de Rome,jeudi 7 mars à partir de 19h00. Il y présentera son recueil de nouvelles fraîchement publié en italien. L'occasion de découvrir un livre plein de générosité qui n'a pas peur d'affronter la dure réalité de notre société.
Une jeunesse en proie à un monde énigmatique
"Elle, on l'avait mariée sans rien lui demander [...]. Un soir, elle s'était retrouvée dans une chambre qu'elle ne connaissait pas [...]. Un homme qu'elle n'avait jamais vu était entré dans la chambre et l'avait possédée, devenant ainsi son mari. Ni avant le mariage ni après, personne ne lui avait jamais envoyé le moindre billet doux."
Quand Mahmoud vient rendre visite à sa voisine la veuve Zaynab, c'est pour lui confier une lettre d'amour écrite par Assab, un instituteur du village. Ce dernier est amoureux de sa fille Malika et aimerait l'épouser. C'est sans compter sur le caractère indomptable de la jeune marocaine qui, contrairement à sa mère presque mariée de force, entend bien rester libre pour continuer ses études. Cette nouvelle, intitulée "Le jour où Malika ne s'est pas mariée" n'est qu'un échantillon du vent de révolte juvénile qui souffle sur "L'esteta radicale".
Dans les huit nouvelles de Fouad Laroui, chaque personnage se débat avec vigueur contre une culture qu'il ne comprend plus. Dans "Le jour où Saddam fut pendu", Jaafar se libère du poids des traditions marocaines en partant vivre à Rotterdam. Pourtant, le jour où Sadam Hussein est délogé de sa cachette et pendu, il vit l'humiliation du dictateur comme la sienne. Ahmed, "L'esthète radical", qui a choisi d'étudier en France, tombe éperdument amoureux d'une fille au point de renier ses propres convictions. Lahcen, quant à lui et comme beaucoup d'autres, a choisi de rejoindre le détroit de Gibraltar à bord d'une embarcation clandestine pour devenir quelqu'un.
Polémiquer avec le sourire
A travers les péripéties de chacun des protagonistes, l'auteur décrit la fracture intergénérationnelle et culturelle qui trouble le Maroc. Malgré la dureté du sujet, l'écrivain fait preuve d'un ton unique. C'est un véritable mélange de sagesse et d'ironie. Au fur et à mesure que les pages se tournent, un voile mélancolique se pose doucement sur l'ouvrage. Heureusement, l'humour de Fouad Laroui pimente agréablement le récit.
"L'esteta radicale", titre de l'ouvrage mais aussi d'une des nouvelles qui le compose, donne une idée juste et précise du découragement ressenti par l'auteur. En effet, il y exprime sa déception face à la monté en puissance des discours islamophobes en occident. Les quatre slips endossés par Ahmed font-ils de lui un terroriste ? De par ses origines marocaines et son accoutrement peu commun, il devient le coupable idéal d'un attentat dramatique. Fouad Laroui met ici en lumière, de manière presque maniaque, les dérives politiques et sociétales de l'islamophobie.
La grande prouesse de l'écrivain est de créer des récits qui s'imposent inconsciemment comme des vérités générales. Un simple fait divers devient une nouvelle quasi universelle. De cette manière, "L'esteta radicale" réussit à éclairer le lecteur, toujours avec bonne humeur, sur les banalités affligeantes de la société. Le livre ?uvre ainsi pour le triomphe de la Liberté et le plaisir de s'inventer soi-même.
Des histoires un brin autobiographiques
Fouad Laroui n'est pas si différent des personnages qui prennent vie dans son recueil. Né à Oujda, au Maroc en 1958, il fréquente le lycée français de Casablanca dès l'âge de dix ans. Baccalauréat en poche, il quitte le Maroc pour étudier en France. Devenu ingénieur, il se voit confier la direction d'une mine de phosphate dans son pays d'origine. Pourtant, en 1989, il décide de tout quitter et retourne en Europe.
Avec la littérature, Fouad Laroui retrouve ses racines. Plus qu'un passe-temps, écrire est comme un exutoire pour l'ingénieur marocain. Avec des textes fins et des histoires poignantes, l'auteur cherche à exprimer la vision qu'il a de son pays mais aussi de l'exil qu'il vit au quotidien En 1996, il publie son premier roman. Véritable retour aux origines, "Les dents du topographe" remporte alors le Prix Découverte Albert-Camus.
Devenu homme de lettre, Fouad Laroui est aussi chroniqueur à l'hebdomadaire Jeune-Afrique, à la revue Economia, et à la radio marocaine Medi 1. "Le jour où Malika ne s'est pas mariée" a été nominé par l'Académie Goncourt pour le prestigieux Prix de la Nouvelle en 2010. Pour le journal Le Soir, son dernier recueil de nouvelles est sans nul doute une réussite : "Décidément, Fouad Laroui a l'art et la manière de tirer d'une bouffée de fumée grisâtre un univers bien en couleur".
Sophie Lei (www.lepetitjournal.com/rome) - Jeudi 28 février 2013
"Le jour où Malika ne s'est pas mariée ", édition Julliard, 210 pages, Prix : 17 euros"L'esteta radicale", édition Del Vecchio editore, 149 pages, Prix : 13 euros Vous aimerez peut-être aussi: La Faute de goût, un roman sans fausses notesD'Acier, immersion dans l'Italie moderne



































