Édition internationale

JOUEUSES DISQUALIFIEES - L'arbitre de badminton fait le point

Wolfgang Lund, arbitre français, était au premier rang dans le scandale des huit joueuses de badminton disqualifiées de la compétition en double après avoir fait exprès de perdre. Un scandale troublant pendant les JO et peut-être une menace pour l'avenir de cette discipline. Lepetitjournal.com fait le point avec l'arbitre pour mieux vous expliquer ce qu'il s'est passé

Cet arbitre international depuis 2004 a obtenu le certificat lui permettant d'être sélectionnable olympique en 2009. Dans le monde, seule une cinquantaine d'arbitres ont droit à ce titre prestigieux parmi lesquels 24 sont ensuite choisis pour officier pendant les Jeux Olympiques. Pour Wolfgang, Londres sont ses premiers et derniers Jeux puisque la limite d'âge imposée à 55 ans l'empêchera bientôt de continuer à arbitrer au niveau international. Né en Allemagne et voyageant avec un passeport danois, Wolfgang se définit comme "un produit 100% français concernant l'arbitrage" puisque c'est en France qu'il a suivi toutes ses formations d'arbitre et a évolué dans sa carrière. Le 31 juillet dernier, pas de chance, il est aux premières loges pour les deux rencontres de badminton féminin qui finiront par la disqualification de deux paires coréennes, d'une chinoise et une indonésienne.

Lepetitjournal.com - Pouvez-vous nous résumer la journée du 31 juillet et nous préciser votre rôle sur les différents matchs...

Wolfgang Lund - J'ai d'abord été juge de service sur le premier match à problèmes entre la Chine et la Corée. Je voyais déjà qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas. Dans la salle, le public huait les deux paires. Une heure plus tard, j'étais cette fois arbitre responsable du match entre l'Indonésie et la Corée du Sud. Sur le papier, j'étais d'ailleurs très content parce qu'il promettait d'être spectaculaire. Les deux paires sont des joueuses de très haut niveau et normalement, elles s'arrachent sur tous les points. Dès le début de la rencontre pourtant, je remarque que quelque chose ne va pas. Elle faisaient des fautes énormes, des services maladroits directement dans le filet, des fautes de réception 2 à 4 fois de suite ! J'ai compris qu'elles ne voulaient pas jouer et qu'elles faisaient exprès de perdre le match.

Quelle attitude adoptez-vous ?

Je n'avais jamais été dans cette situation avant, et encore moins aux JO. Mais c'est arrivé. Ma première réaction a donc été d'appeler les joueuses pour leur demander ce qu'elles avaient et leur dire de mettre plus d'efforts dans ce match. Mais elles n'ont rien changé. Elle continuaient de mettre le volant dehors, de perdre des points volontairement. J'appelle donc le juge arbitre (J.A), l'un des 4 responsables du tournoi de badminton dans son ensemble. À ce moment-là, je sais que cette décision va avoir des conséquences. Le J.A réunit les joueuses et essaie de les remettre à l'ordre sans encore les menacer de disqualification. Le public commençait à manifester son mécontentement, les caméras étaient là aussi, c'était du direct. Leur mauvaise attitude était tellement flagrante que j'étais obligé d'intervenir. Après quelques minutes de match sans amélioration, je rappelle le J.A et fait réunir les joueuses avec leur coach. Elles promettent de s'améliorer. On assiste à quelques échanges plus ou moins longs puis de nouveau la même farce ! C'était vraiment une parodie, assez drôle parfois parce que même quand le volant était clairement dehors, les joueuses le remettaient pour éviter de prendre le point. C'était ridicule ! Je fais appeler un juge arbitre plus haut placé que le précédent, étant donné le caractère inédit de la situation. Cette fois, on leur dit qu'elles ne respectent pas l'esprit olympique et qu'elles risquent d'être exclues de la compétition en leur montrant le carton noir. Au prochain appel, c'est fini pour elles. De mon côté, je savais que toute cette affaire allait faire des remous.

A quoi vous pensez à ce moment là pour vous aider à prendre vos décisions ?

Je pense au sport. J'avais surtout en tête la cérémonie d'ouverture pendant laquelle les athlètes et les officiels ont prêté serment et décidé de respecter les valeurs olympiques, de ne pas tricher, de donner le meilleur de soi pour gagner. C'était vraiment des moments forts. J'ai aussi pensé à Pierre de Coubertin qui a édicté les règles des JO et en tant que représentant de la France, je me sens encore plus garant de ces valeurs. Le monde entier regardait cela à la télévision. Tout était tellement flagrant, je ne pouvais pas faire semblant. Je devais prendre cette décision même si ça allait créer de la polémique, même si j'allais sans doute griller mes chances d'être sélectionné pour une finale. Je savais que ça allait mettre la fédération internationale de badminton dans l'embarras, tout comme le comité olympique. Plus tard, certains officiels n'ont pas hésité à dire que cette discipline pourrait être exclue des Jeux de Rio. Malgré tout, par honnêteté, je n'ai pas eu l'ombre d'un doute : c'était la seule chose à faire.

(Crédit: AFP)(Lég : Les Indonésiennes Greysia Polii (dr.) et Meilana Jauhari (g.) serrent la main aux Sud-Coréennes Kim Min Jung et Ha Jung Eun, à Londres le 31 juillet 2012)

Qu'est-ce qui se passe après le match ?

Les coréennes ont finalement gagné et j'ai annoncé la fin du match. Sur ma feuille de score, j'ai dû faire des annotations pour expliquer précisément pourquoi j'avais appelé 4 fois le juge arbitre sur le terrain. À mon rapport s'est joint ceux des J.A et celui du juge de service. Ils ont été envoyés au comité disciplinaire de la fédération internationale de badminton, sont revenus vers le comité disciplinaire olympique, puis de nouveau repartis vers la fédération de badminton. Tard dans la nuit, cette dernière a estimé qu'il fallait frapper un grand coup et disqualifier les 4 paires. Il faut savoir qu'en plus, les 8 joueuses venaient de 3 pays leaders au niveau du badminton. La Chine d'abord, la superpuissance, la Corée (4 joueuses) qui avait de grandes chances de médailles et l'Indonésie.

Comment une telle situation a-t-elle pu se produire ?

Il y a eu une évolution de la règle mais elle n'avait jamais été testée avant. Pour donner plus d'exposition médiatique à ce sport, il a été décidé de fonctionner sur un système de poules et non plus sur des matchs à élimination directe. Cela permettait à certains joueurs de rester visibles plusieurs fois même en cas de défaite. L'erreur qui a été commise dans ce système, c'est que les joueuses savaient à l'avance qui les gagnantes de la poule allaient rencontrer ensuite. Elles ont donc pu faire des calculs pour savoir quels matchs remporter et quels matchs perdre afin d'éviter certains adversaires dans la rencontre suivante. La Chine voulait éviter de se retrouver contre leurs compatriotes (numéros 1 et 2 mondiales) présentes dans une autre poule et éliminer une chance de médailles, tandis que la Corée et l'Indonésie ne voulaient pas se retrouver face à la Chine qui les aurait sans doute sorties de la compétition. Le mieux aurait été de placer les têtes de série dans un tableau puis faire un tirage au sort pour le reste du tournoi.

Sur quels motifs exactement ont été jugées les filles ?

Deux motifs principaux ont été invoqués. Le premier, c'est de ne pas avoir respecté la loi olympique sur la combattivité puisqu'elles n'ont pas donné le meilleur d'elles-mêmes. Ensuite, et ça a été le motif le plus grave, elles ont été accusées d'avoir terni l'image du badminton. Or dans la charte de bonne conduite, il est spécifié que les athlètes ne doivent pas dégrader l'image du sport et du leur en particulier.

Quel est votre sentiment vis-à-vis de cette histoire ?

Tout de suite après, je savais que ça allait faire du remous, qu'il y aurait une belle polémique, que ce serait en une des journaux. Ça fait des années qu'il y a des suspicions sur la Chine disant qu'elle arrangerait des matchs surtout dans les quarts ou demi-finales pour protéger les joueurs qui ont le plus de chances de gagner les finales. Sauf que jusque là, on avait jamais eu de preuves évidentes. Pour la première fois, ça a éclaté au grand jour, en plus aux JO et d'une façon flagrante. Je pense que pour les joueuses, c'était beaucoup plus important de gagner une médaille que de gagner le match. Je ne comprends pas parce que la Chine par exemple, est depuis le début en tête des médailles d'or? J'espère que la décision forte de la fédération de badminton empêchera l'exclusion de cette discipline à Rio.

Pour ceux qui ne connaissent pas bien ce sport, pouvez-vous nous rappeler les différents types de juges et arbitres présents sur un match ?

L'arbitre responsable du match est assis sur la chaise, en hauteur. En face de lui, au niveau du sol, se tient le juge de service qui ne s'occupe que des fautes de services. Et sur ce match, il a eu du boulot. Il a dû en juger 15 ou 19 alors que d'habitude, on ne dépasse pas les 3 ou 4 fautes. Ensuite, il y a 10 juges de ligne, chacun assigné à une ligne spécifique. Quand un volant tombe près d'une ligne, je guette un signe du juge qui est responsable pour savoir si elle est dehors ou non. Viennent ensuite les 4 juges arbitres qui sont eux responsables de l'ensemble du tournoi de badminton. Ils ne sont pas sur le terrain et ne peuvent intervenir que si le juge responsable les appelle. Ce que j'ai dû faire 4 fois lors de cette rencontre ! Je crois que ça n'était jamais arrivé auparavant et encore moins pour cette raison-là.

Propos recueillis par Elodie LLanusa (www.lepetitjournal.com/jeux-olympiques) jeudi 9 août 2012

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