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Le "cinquième genre" et la communauté des prêtres Bissu de Sulawesi Sud

Par Anne Marie Wirja | Publié le 07/10/2021 à 21:30 | Mis à jour le 08/10/2021 à 09:23
Photo : Pretre Bissu@AnneMarieWirja
Bissu veneration Arajang Watampone Sulawesi

Presque 190.000 km², quatrième plus grande île d’Indonésie, environ 20 millions d’habitants… SULAWESI, anciennement Célèbes, est aussi diverse en groupes ethniques qu’en religions. L’islam et le christianisme sont dominants mais de-ci de-là perdurent des croyances autochtones ancestrales. Certaines d’entre elles sont au sud de Célèbes, au cœur du peuple bugis, installé majoritairement le long des plaines côtières et parlant une langue austronésienne, comme le malais et l’indonésien. Les Bugis se convertirent à l’islam entre 1605 et 1610, sous la pression du royaume voisin de Gowa. Ils ont cependant conservé dans leurs traditions de nombreux éléments pré-islamiques. Pour les comprendre, laissons-nous porter par La Galigo.

 

Le mythe des origines et le fondement des anciennes croyances

Le texte identitaire des Bugis, La Galigo, aurait d’abord été défini oralement entre les XIe et XIIIe siècle avant d’être transcrit vers le XIVe ou le XVe siècle lorsque se créent les grands royaumes du Sud de l’île. Un épais mystère enveloppe le plus grand livre du monde avec 600.000 vers, dont personne en vérité ne connaît l'origine, ni n’a jamais vu ni lu la totalité. Ce livre est rédigé dans une écriture et une langue bugis archaïques que bien peu sont capables de décrypter aujourd’hui.

Bissu sulawesi
La Galigo

La Galigo nous révèle une divinité suprême appelée To Papunna de laquelle émana un homme et une femme qui donnèrent naissance aux dieux principaux du monde inférieur et supérieur.  Deux déités tissent la trame de l’histoire : Guru ri Selle, le maître des abysses, et Datu Patoto qui règne sur le monde supérieur et qui fixe les destinées.

Batara Guru, le fils aîné de ce dernier, et la fille de Guru ri Selle furent envoyés dans le monde moyen, celui des hommes. Descendus dans un bambou creux, ils touchèrent le sol à Luwu, suivis de leurs serviteurs et ensemble ils donnèrent forme au monde terrestre. Les humains sont leur progéniture.

Au bout de la septième génération, les divinités qui étaient sur terre retournent vers les cieux, sauf le couple princier de Luwu dont la noblesse bugis est descendante. Les portes sont fermées et l’arc-en-ciel qui unit les dieux aux humains est à jamais roulé.

S’ensuivent sept générations de chaos avant que d’autres « descendus du ciel » - de nouveaux Tomanurung – posent pied à Luwu, Watampone, Goa et Soppeng inaugurant les royaumes historiques des XIVème et XVème siècle. Ces ancêtres divins auraient apporté avec eux épées, bannières, charrues et autres objets qui sont vénérés comme Arajang. Ils sont – encore aujourd’hui - l’expression d’un lien inaliénable entre le souverain et les dieux. La perte de l’un des objets est l’anéantissement du royaume et les Bissu ou prêtres travestis sont en charge des rituels attenants.

Les Bissu dans La Galigo

Dans ce texte sacré, les Bissu évoluent parmi les dieux où ils sont dames de cour, nourrices princières ou encore assurent les rituels envers une multitude de divinités.

Nous savons qu’un grand bouleversement survint au XIVe siècle, produisant un hiatus temporel et historique. Les causes sont peut-être des désordres naturels et assurément des guerres et une modification des routes commerciales avec la Chine.  

La conséquence probable de ces divers chamboulements est une apparition de nouveaux royaumes qui vont s’appuyer sur La Galigo et transposer, mettre en scène, tout ce qui se passait dans le monde d’en haut vers le monde d’en bas, bien historique lui.

Les Bissu et leur entrée dans l’histoire

Les Bissu deviennent naturellement des membres de la cour et ils siègent à la droite du roi. Même s’ils gardent une fonction de serviteur comme dans La Galigo, l’essentiel de leur tâche est la bonne garde des arajang. Ils étaient investis par le grand vizir, le Tomarilaleng et étaient quarante à la cour de Bone.

Les Bissu se subdivisent en de très nombreuses catégories selon leur fonction et leur rang. L’aîné est le Pua Matoa assisté du cadet ou Pua Lolo. Viennent ensuite les disciples ou Maujangka. Les Angkuru s’occupent de l’entretien des Arajang et des offrandes dédiées trois fois par jour. Les Arajang sont aussi « éveillés » en cas de danger et on les honore alors par du sang de poulet. Les toucher est courir le risque de tomber aveugle ou paralysé mais ils possèdent aussi des vertus curatives et de protection.

Les traditions sont au nombre de trois : celles de Bone, Wajo et Segeri. La liturgie est essentiellement orale et s’est transmise de pères en fils spirituels. Les Bissu récitent La Galigo tous les jours dans la « langue des dieux » - qui est un bugis archaïque - et en connaissent par cœur des pans entiers.   

Les Bissu : signes de vocation – intronisation - travestissement

Pretre Bissu Sulawesi
Bissu et cérémonie de vénération d'Arajang@AnneMarieWirja

Pour devenir Bissu, il faut présenter des signes particuliers, par exemple un cordon ombilical en forme de serpent et que l’on ne peut couper. Quelquefois, la personne est également possédée d’un esprit, d’où un comportement désordonné ou un grand mutisme.  

Son initiation au sein de la communauté passera par l’apprentissage des textes liturgiques, la danse et les chants.

Les Bissu sont des travestis et les explications possibles sont plutôt diffuses : le travestissement rappellerait l’androgynie mythologique ; chaque objet sacré a un genre, masculin ou féminin ; c’est pourquoi le Bissu en charge des arajang doit être ambivalent

Les Bissu et l’islam

Bissu Veneration
Bissu, cérémonie de vénération d'Arajang@AnneMarieWirja

De graves conflits apparurent à partir du XVIIe siècle et un compromis passa par une redistribution des tâches. Les Bissu devinrent gardiens des arajang et guérisseurs alors que les imams furent en charge des valeurs religieuses. On trouve cependant des textes synthétiques où le dernier héros de La Galigo renaît en Mahomet ! Les buts des deux croyances ne sont cependant pas contradictoires : les Bissu cherchent à communiquer avec le surnaturel alors que l’islam est un lien qui se tisse entre l’individu et Allah. Mais ils subirent de très nombreuses persécutions dans les années 60-70.

Vers quel avenir ?

Avec la disparition des cours, le rôle des Bissu a beaucoup perdu en importance. Certaines branches d’un islam rigoriste ont aussi contribué à la diminution des vocations … alors les Bissu vont faire le pèlerinage à la Mecque…et demandent la protection des Arajang avant de partir !

Ils peuvent offrir leur bénédiction et servir de devins pour certains évènements (pluie, sécheresse, amours…). Ils sont nombreux à tenir des salons de coiffure ou à organiser les cérémonies de mariage mais sont-ils encore des Bissu dans ce cadre ?

Ils sont aujourd’hui reconnus par le gouvernement qui fait appel à leurs services - notamment à Watampone – pour l’anniversaire de la ville : les Arajang du héros Arung Palakka sont dûment vénérés et cela ne peut concerner que les Bissu. L’avenir reste cependant un grand point d’interrogation. 

 

* Les cinq genres sont les hommes, les femmes, les hommes qui se comportent comme des femmes, les femmes comme des hommes et les Bissu.

 

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Anne Marie Wirja

Anne Marie Wirja

Installée depuis 30 ans à Malang avec son époux Juwana, passionnés de l’Asie du Sud et du Sud-Est, ils ont créé ww.epopeesdasie.com une agence qui propose des voyages découvertes ; beautés naturelles, merveilles architecturales et richesse des rencontres.
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