La saga du manoir du Paşa Ragıp Sarıca (Partie II)

Par Aude Ferreira | Publié le 20/10/2020 à 03:45 | Mis à jour le 10/07/2022 à 17:25
manoir du Paşa Ragıp Sarıca Caddebostan

Dans le précédent article, je vous narrais les années de splendeur du Pacha Ragıp. Ses jours, pourtant, allaient connaître de biens tristes événements. 

La première partie de l’histoire détaillait les deux merveilleuses constructions architecturales de Caddebostan, avec l’édification du manoir Tevhide Hanım Köşkü en l’honneur de Tevhide, première fille du Pacha, qui, à l’occasion de son mariage avec Hasan Tosun, reçut ce bijou de palais. Malheureusement, à l’âge de 19 ans, Tevhide mourut en couches de son premier enfant, une petite fille handicapée, à qui l’on donna le prénom de sa mère défunte. 

 

Ragip Pacha manoir Caddebostan
Manoir du Paşa Ragıp Sarıca, Caddebostan

 

manoir du Paşa Ragıp Sarıca Tevhide Hanım köşkü
Tevhide Hanım köşkü, Caddebostan

 

Ragıp Pasa avait d’autres filles, dont notamment Nahide et Ayşe. Ces dernières résidèrent également au manoir jusqu’en 1936, en compagnie de Hasan, désormais veuf, de sa fille orpheline de mère et de la nourrice. Un fait intéressant à souligner : il est difficile d’établir le nombre total d’enfants du Pacha ni même de savoir si celui-ci a eu une ou deux épouses (les noms de Kamile Hanım et Melek Hanım sont mentionnés dans certaines sources).

Le vent tourna également pour le Pacha en 1908 lorsque s’enflamma la révolution dite "jeune-turque", un mouvement nationaliste et réformateur mené en rébellion contre le Sultan Abdülhamid II. Le 24 juillet de cette année-là, l’Empire ottoman devint une monarchie parlementaire. Furent exilés : le Sultan à Salonique, et Ragip Pacha à Rhodes. 

Durant ses années d’exil, on lui diagnostiqua un cancer de l’estomac. 

Il se fit soigner en Suisse, sans grand succès. Il fut autorisé à retourner en Turquie, pour ses derniers moments d’existence, et succomba à la maladie en 1920 dans son manoir de Caddebostan. On dit d’ailleurs que son esprit réside encore dans les murs et le long des couloirs du manoir. 

À sa mort, se succédèrent nombre de nouveaux propriétaires. En 1920, le manoir fut racheté par l’avocat Ibrahim Ali, puis par l’homme d’affaires Sıtkı Çiftçi. L’impressionnante propriété fut ensuite convertie en club de voiles, puis en centre de détention militaire, avant d’être louée et occupée par de grands noms du monde artistique et des affaires, dont Vehbi Koç (industriel, fondateur du groupe Koç – qui fut considéré comme l’homme le plus riche de Turquie) et Abidin Dino (illustre peintre turc, décédé à Paris). L’immense terrain de 27 hectares fut depuis réduit, pour y construire résidences et appartements. De nombreux litiges sur l’héritage condamnèrent ensuite le manoir à demeurer inhabité jusqu’à nos jours, laissant les années et le vent marin abîmer ses façades. 

Ce n’est qu’en juillet 2022 que les procédures relatives au manoir prirent fin. Le Ragıp Sarıca Paşa Köşkü est aujourd’hui estimé à 449 millions de TL. Tout acquéreur intéressé devra s’informer auprès des banques créancières…

La fortune du Pacha continue de mobiliser mais aussi de diviser la famille. Comme nous l’avions vu dans la première partie du récit, Ragıp Paşa avait contribué à de nombreuses constructions dans tout Istanbul, des monuments indissociables du paysage de la ville. Leur propriété est la source d’un interminable conflit. Parmi les petits-enfants du Pacha, nous pouvons d’ailleurs recenser le diplomate et ancien ministre des Affaires étrangères İlter Türkmen et l’éminente professeure de droit à l'Université de Galatasaray, Prof. Dr. Ayşe Füsun Türkmen.  

Une des petites filles du Pacha, issue de l’union entre Nahide Hanım et le Docteur Hüseyin Feyzullah Taner, prénommée "Melek" (Ange), auréolée par les splendeurs du manoir à sa naissance, relatait en 2002 lors d’une interview ses années "de galère et sans domicile".

Quant au manoir construit en l’honneur de sa première fille Tevhide, il fut occupé par les membres de la famille du Pacha jusqu’en 1936, avant de devenir la propriété de l’ingénieur Yusuf Ziya Demiriz jusqu’à sa mort en 1960 (sa fille a d’ailleurs écrit un livre sur le Caddebostan de l’époque, décrivant avec nostalgie ses étés passés au manoir – Dünden Bügune Caddebostan, par Yildiz Demiriz). Par la suite, la demeure connut le même sort tumultueux que sa voisine. Ce n’est qu’en 2018 que la propriété fut rachetée pour la modique somme de 80 millions de dollars par un nouveau propriétaire, resté anonyme. Occupé à l’année, le manoir a retrouvé sa prestance d’antan. Lors de vos promenades du bord de mer, vous apercevrez aisément par les fenêtres les lustres illuminés, et vous constaterez également l’important dispositif de sécurité qui entoure la propriété.  

Un nouveau chapitre reste donc à écrire pour les deux résidences qui ont su résister aux décennies et aux épreuves de leurs propriétaires. 

 

Arif Sarıca Paşa Köşkü Moda
Arif Sarıca Köşkü, Moda

 

P.S. : Souvenez-vous du frère médecin de Ragıp Paşa, Arif Bey. Celui-ci était également l’heureux propriétaire de l’hôtel particulier situé en plein centre de Moda, "Moda Sarıca Arif Paşa Konağı", ou surnommé encore "Sarıca Apartman". Le bâtiment qui a lui aussi subi des dégradations et des procédures d’expropriation, est désormais habité par des membres de la famille Sarıca. À la vue délabrée de ses façades, des rénovations s’avèrent cependant urgentes... 

Première publication : octobre 2020

Sur le même sujet
Aude Ferreira

Aude Ferreira

Diplômée de la faculté de Droit Jean Monnet Paris XI, Aude est Avocate, et vit à Istanbul depuis 2017, où elle continue ses activités de consultante juridique. Par sa collaboration à Lpj Turquie, Aude concilie son intérêt pour l’écriture et pour Istanbul.
0 Commentaire (s) Réagir

Soutenez la rédaction Istanbul !

En contribuant, vous participez à garantir sa qualité et son indépendance.

Je soutiens !

Merci !

Albane Akyuz

Rédactrice en chef de l'édition Istanbul.

À lire sur votre édition locale
À lire sur votre édition internationale