Zaro Ağa ou la longévité anatolienne

Par Samim Akgönül | Publié le 21/02/2022 à 18:00 | Mis à jour le 21/02/2022 à 22:31
Photo : Zaro Ağa
Zaro Ağa Turquie

Toutes les deux semaines, le mardi, lepetitjournal.com Istanbul vous propose un nouveau rendez-vous "Parlons Turquie..." à travers des courts textes de Samim Akgönül, auteur du "Dictionnaire insolite de la Turquie". Vous y serez invités à découvrir des concepts, mots et expressions ou des faits peu connus mais aussi des personnages insolites de l'espace turc, inspirés du dictionnaire en question. Tel un compte à rebours, nous commençons par la fin de l'alphabet latin, avec la lettre "Z"...

***

Sans faire de relativisme culturel de pacotille, comment ne pas constater qu’en anglais, la réponse à un éternuement est religieuse, god bless you, en français (comme en grec d’ailleurs), c’est épicurien à vos souhaits, alors que les Turcs, loin de poésie mystique ou philosophique, se souhaitent, très terre à terre, simplement une longue vie : çok yaşa (vis beaucoup), sen de gör (vois, toi aussi -que j’ai vécu longtemps). Parfois, il est vrai, la réponse peut prendre une forme poétique si la personne qui nous souhaite une longue vie est notre jules ou notre dulcinée : çok yaşa - başbaşa (en tête à tête).

C’est vrai que les Turcs ont une relation étrange avec la longévité. Durant toute ma jeunesse j’ai, d’un côté, entendu sans cesse l’adaptation alla turca de l’aphorisme de James Dean Hızlı yaşa genç öl cesedin yakışıklı olsun (die young and make a beautiful corpse dans sa version originale, mais que les Turcs ont traduit par "vis à toute vitesse, meurs jeune afin que ton cadavre soit beau"), mais d’un autre côté, constamment nous étions confrontés à des exemples de vieilles personnes à un âge indéterminé, que la presse à sensation présentait comme des exemples à suivre, tantôt en mangeant du yaourt (oui), tantôt en vivant isolé au sommet d’une montagne, tantôt, en fumant du tabac pur ! (oui)… Faut-il vivre à toute vitesse et mourir jeune ou simplement mais centenaire ? Éternelle question. 

Dans les années 1920, apparaît en Turquie un homme, un Kurde de Bitlis déclarant à qui veut l’entendre qu’il était né en 1774 sous le règne d’Abdülhamid 1er. Zaro Ağa aurait vu de son vivant, dix Sultans ottomans et un Président de la République, aurait participé à six guerres différentes, se serait marié des dizaines de fois (souvent il est fait mention de 29 mariages, oui…) et aurait eu d’innombrables enfants et petits-enfants. Travaillant comme ouvrier dans des constructions et comme porteur aux docks d’Istanbul, il se vantait de devoir sa longévité à une alimentation simple (yaourt et pain), bien qu’il fût gros fumeur jusqu’à la fin de sa vie (si).

Sa célébrité comme le plus vieil homme du monde dépassa les frontières de la Turquie dans les années 1930. Il est allé aux États-Unis et a été présenté comme le doyen de l’humanité dans des cirques et foires. Après un grand succès dans la presse occidentale, Zaro Ağa rentra en Turquie pour mourir d’une tuberculose en 1934. Le médecin turc qui prépara son certificat de décès y inscrivit qu’il avait 157 ans lors de son décès. Son cœur, son foi et son cerveau furent transportés aux États Unis pour autopsie. Le cerveau serait revenu à Istanbul mais aurait disparu par la suite. Cette longévité ne fut pas certifiée en raison d’absence d’un quelconque certificat tout au long de sa vie. Selon le médecin américain Walter Bowerman, il n’avait que 97 ans à la fin de sa vie. Néanmoins, certaines sources le montrent encore comme le plus vieil homme de tout temps. Lorsqu’on lui demanda pourquoi il avait épousé autant de femmes, il avait répondu qu’elles vieillissaient trop vite.

 

Zaro Aga Turquie tombe
Tombe de Zaro Ağa, au cimetière d'Eyüp Sultan à Istanbul

 

Les Turcs ont des regrets quand ils constatent que certains ont vécu très peu, comme Mustafa Kemal, le héros national, mort à 57 ans, ou Sait Faik le poète souriant, à 47 ans, ou Uzay Heparı le musicien mélancolique, à… 24 ans, alors qu’ils pensent que d’autres ont vécu trop longtemps.

***

Dernières publications de l'auteur :

> Akgönül Samim (dir.), La modernité turque : adaptations et constructions dans le processus de modernisation ottoman et turc, Istanbul, Éditions Isis, 2022 ;

> Akgönül Samim, Dictionnaire insolite de la Turquie, Paris, Cosmopole, 2021 ;

> Akgönül Samim, La Turquie nouvelle" et les Franco-Turcs": une interdépendance complexe, Paris, L'Harmattan 2020.

Samim Akgönül

Samim Akgönül

Samim Akgönül est historien et politologue. Il travaille sur les minorités dans l'espace post-ottoman et sur les "nouvelles minorités" issues des migrations turques. Il dirige le Département d’Études turques de l'Université de Strasbourg.
0 Commentaire (s) Réagir

Soutenez la rédaction Istanbul !

En contribuant, vous participez à garantir sa qualité et son indépendance.

Je soutiens !

Merci !

Albane Akyuz

Rédactrice en chef de l'édition Istanbul.

À lire sur votre édition locale
À lire sur votre édition internationale