Les pourpres : une histoire haute en couleurs

Par Selma Elise Numanoglu | Publié le 24/02/2022 à 22:53 | Mis à jour le 24/02/2022 à 23:04
Photo : Coquillages Murex pourpre
Coquillages Murex pourpre

Le pourpre est un mollusque marin Thais haemastoma, dont le manteau sécrète un liquide devenant rouge à l’air. C'est aussi une gamme de couleurs allant des bleus violacés, aux rouges sombres, aux violets.

La pourpre est une substance colorante d'un rouge vif et soutenu, extrait de coquillages appelés murex ou pourpre. Elle désigne également une étoffe ou un vêtement teint de pourpre.

 

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Teintes de peinture pourpre

 

Techniques d’extractions et utilisations

Ce coquillage a eu plusieurs utilisations connues, comme mets, comme appât pour la pêche, comme composant dans la cosmétique, comme élément de décoration également.

 

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À g. : Coquillage tissus - Andiake ; à d. : Site Andriake - Granarium

 

À Andriake, le port de la ville lycienne de Myra (Demre, Antalya), des coquilles de murex (escargot de mer) ont été utilisées pour un autre usage encore : le mortier. Lors de la construction du granarium - grenier - à l’époque d’Hadrien (117-138), le murex a été pour la première fois utilisé dans le mortier, ce qui rend cette bâtisse unique, en plus de son site et de son histoire.

Mais dans l’histoire, le pourpre fut surtout recherché pour la qualité de sa teinte.

Tyr était le principal port maritime de la Phénicie antique, actuel Liban, réputé en tant que principal fournisseur de pourpre. Ce colorant était connu sous le nom de pourpre tyrienne. Il provenait de deux espèces particulières : le Murex brandaris et le Murex trunculus. Pline l’Ancien nous en cite d’autres : "buccinum, purpura". Il nous explique aussi comment obtenir cette précieuse et coûteuse teinture, mais précise que sa spécificité repose sur l’association de deux types de coquillages :

 

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Mollusque & suc

 

"Il faut ramasser les coquillages vivants, les broyer (avec ou sans leurs coquilles, selon leur grosseur), faire macérer le suc avec du sel pendant trois jours, faire réduire ce liquide à feu doux, dans des vases de plomb, pendant une dizaine de jours, de façon que le contenu de 100 amphores (soit 1944 litres), ne pèse plus que 500 livres. Il n’y a plus alors qu’à tremper le tissu dans le bain obtenu". Nous savons, grâce aux chercheurs, qu’il reste des secrets de fabrication non dévoilés. Il faut environ 12 000 coquillages pour obtenir 1,4 g de composé tinctorial. Il existait d’autres centres de production que les villes phéniciennes de Tyr ou de Sidon. Ils se distinguaient essentiellement par leur méthode de fabrication qui permettait d’obtenir les variantes de pourpre.

Dans ce produit, il y avait là encore, en plus de sa rareté, des différences de qualité qui expliquent les prix excessifs. Il y a le tissu "pourpre tyrienne dibaphe" (teinte deux fois), avec les sucs de deux coquillages différents, donnant un rouge vif à effet chatoyant et également la soie teinte en pourpre encore plus précieuse. Au début cette teinture sert à colorer la laine, le coton, le byssus et le lin, mais quand la soie est teinte en pourpre, elle devient le plus précieux des tissus.

En effet, le tissu de soie devait être détissé pour teindre le fil de soie, et ensuite le retisser.

La plus demandée fut de tout temps la pourpre rouge, couleur sang, la seule couleur royale, impériale puis sacerdotale.

 

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Mosaïques de Ravenne représentant l'empereur Justinien

 

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Mosaïques de Ravenne représentant l’impératrice Théodora

 

Toute étoffe de couleur pourpre devint synonyme d’élégance, de pouvoir, de luxe, de sacré mais aussi de charme. Le port du pourpre créa des jalousies et également des crises économiques.

Démocrite, au Vème siècle avant notre ère, mentionne : "parmi les différents vêtements des Ioniens, ceux connus sous le nom d’Aktaiai, de facture perse, qui sont cousus de perles d’or retenues par un fil pourpre". Il précise d’ailleurs qu’il s’agit des spécimens les plus fins et coûteux, particulièrement prisés par les Éphésiens. Bien entendu, cette technique n’est nullement réservée aux étoffes pourpres, mais lorsque c’est le cas, elle accroît d’autant leur valeur et leur prestige. Les Babyloniens, les Néo-Assyriens connaissaient déjà cette technique. Les Perses la reprennent et la transmettent très certainement aux Grecs qui se l’approprient.

 

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Pigment de pourpre

 

Une recette de teinture mésopotamienne indique que ces deux couleurs pouvaient également être imitées par l’emploi de plantes tinctoriales locales. Il faut donc être prudent lors de l’identification des produits évoqués dans les textes cunéiformes, et réserver le terme "vraie pourpre" à la laine teinte qui provient manifestement du Levant. Il existait donc deux qualités de produit de pourpre, et cela a incité à la contrefaçon.

Ses débuts, entre histoire et légendes

Cette teinture prestigieuse est connue depuis fort longtemps.

Une légende phénicienne nous parle du Dieu Melkhart de Tir, (Melk- Melek : prince Qart-QRT : cité), il offrit une tunique à sa bien-aimée, colorée avec un liquide provenant d’un coquillage qui la teignit de pourpre. Melkhart découvrit cette teinte grâce à son chien qui croqua un mollusque lors d’une promenade sur la plage. Si une divinité la trouvait suffisamment belle pour l’offrir à sa bien-aimée, la pourpre était forcément digne des dieux.

Les premières sources écrites pour la terminologie du pourpre se retrouvent chez les Akkadiens : "takiltu" désigne la laine de couleur pourpre et "argamannu", la laine pourpre-bleue. Les deux termes sont précédés du déterminatif sumérien "sig", laine.

Nous savons également que les plus beaux cadeaux du Pharaon Ramsès III (XII ème siècle av. J.-C.) aux dieux étaient les étoffes pourpres.

 

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Tissu de pourpre retrouvé à Timna

 

La découverte, en 2021, lors des fouilles de Timna dans le Sud d’Israël, de fragments de textiles violets prouve la production et l’utilisation de tissu de pourpre en l’an 1000 avant notre ère, à l’époque biblique des rois David et Salomon.

Dans une des tablettes cunéiformes, Ashurbanipal (VIIème siècle avant notre ère) s’enorgueillit d’avoir imposé aux rois de Tyr, de Sidon, d’Arouad et de Jbeil le paiement d’une taxe en tissus pourpres.

Au même siècle, la poétesse Sappho décrit les noces d’Hector et d’Andromaque : "beaucoup de bracelets d’or et de vêtements de pourpre parfumés, des parures bigarrées, d’innombrables coupes d’argent et de l’ivoire".

 

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Carte des cités égéennes

 

Au VIème siècle avant notre ère, Xénophane cependant fustige l’apparat de ses concitoyens de Colophon (cité Ionienne proche d’Éphèse) "se rendant sur l’agora, parfumés et apprêtés d’une façon scandaleuse : leurs cheveux sont retenus par des peignes d’or et leur corps est drapé dans des manteaux entièrement pourpres". Pour lui, la parure d’or et de pourpre dénote la soumission et l’esclavage, suggérant les dérives tyranniques et l’influence pernicieuse des Lydiens (habitants de la Lydie dont la capitale est Sardes - Manisa).

En Babylonie, nous avons l’exemple de la mère du roi Nabonide (VI ème siècle avant J.-C.), en deuil, qui déclare qu’elle ne portera plus d’habits pourpres. 

Héraclide du Pont, au IV ème siècle avant notre ère, nous parle du luxe des Athéniens après leur victoire à Marathon en 490 av. J.-C. "La cité d’Athènes, tant qu’elle fut éprise du luxe, fut florissante et engendra une galerie de personnages de la plus haute valeur. Les Athéniens d’alors s’enveloppaient dans des manteaux de pourpre…". Pour Héraclide le goût pour l’or et la pourpre constitue une marque de noblesse.

Une inscription datée de 287 avant notre ère indique que "les effigies d’Aphrodite Pandemos et de Peithô, situées dans le sanctuaire proche de l’agora, doivent être revêtues d’un vêtement pourpre".

Dans l’inventaire fragmentaire de l’Artémis Chitônè de Milet, de la fin du II ème siècle avant notre ère, la moitié des vêtements de la liste est teintée ou ornée de pourpre.

 

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Prêtres et généraux

 

Alors que les toges des augures (prêtres) et des magistrats s’ornaient de bandes pourpres, celles des généraux vainqueurs, à qui le sénat accordait le "triomphe", étaient pourpres à bande et broderies d’or. Ces généraux recevaient le titre d’"imperator", que porteront tous les dirigeants romains à partir d’Auguste, et de ce fait ils seront appelés  "empereur" et revêtiront le manteau de pourpre rouge.

"Devant cette pourpre, les faisceaux et les haches romaines écartent la foule ; elle fait la majesté de l’enfance ; elle distingue le sénateur du chevalier ; on la revêt pour apaiser les dieux ; elle donne la lumière à tous les vêtements ; elle se mêle à l’or dans la robe du triomphateur", selon Pline l’Ancien.

Chez les femmes, seules les impératrices et les princesses pouvaient prétendre porter la pourpre.

Des Akkadiens aux Egyptiens, aux Troyens dont les guerriers trempaient les queues de leurs chevaux dans la pourpre, aux Perses comme Darius, aux Macédoniens comme Alexandre, aux Grecs et jusqu’aux Romains, le manteau de pourpre fut porté et réservé aux grands personnages. De l’époque de Néron aux empereurs romains de Constantinople, le port de la pourpre était sacré. Dans la Rome antique, des décrets impériaux stipulaient même que les gens du peuple qui osaient se vêtir avec la plus raffinée des pourpres se rendaient coupables d’un crime de lèse-majesté, et encouraient la peine de mort.

Nous connaissons à travers les textes cunéiformes les principaux utilisateurs de vraie pourpre, ceux qui disposaient des moyens financiers, techniques ou militaires permettant d’acheminer ce produit de luxe depuis le Levant : les palais et les temples.

Dans l’Empire Romain

La pourpre a pu revêtir, parfois dans l’Empire romain, une connotation différente. Phylarchos, (auteur du IIIe s. av. J.-C.), par exemple rapporte, en effet, qu’"à Syracuse une loi, sans doute ancienne, prévoit que le port d’une robe 'fleurie' (ἀνθινά), de vêtements bordés de pourpre et de bijoux en or permet de reconnaître les hétaïres (courtisanes)". L’or et la pourpre réunis se réfèrent à l’imaginaire érotique d’Aphrodite.

Quelques années après la prise de Constantinople par l’Empire romain, au III ème siècle, la fabrication de pourpre sous l’empereur Alexandre Sévère devient monopole d’Etat. Un mot spécifique est même utilisé pour définir des vêtements de soie teints en pourpre : "sericoblatta".

 

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Édit de Dioclétien

 

L’édit de l’empereur Dioclétien, en l’an 301, définit les prix maximum des produits de pourpre et de ses variétés. On en dénombrait vingt et une sortes, telles que la pourpre hyacinthe (plus bleu violacé) ou la pourpre tyriathysta (plus violette). Après la chute de l’Empire romain d’Occident, la ville de Tyr passera sous la juridiction de Constantinople.

 

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Inscription de la colonne murée de l’hippodrome d’Istanbul

 

Dans la capitale de l’Empire romain, Constantinople, les princes et les princesses portaient le titre glorieux de "porphyrogénète" quand ils naissaient dans la chambre pourpre du palais. En effet, cette chambre aux murs de porphyre était décorée de tissus teints de pourpre. Il faut préciser que le porphyre est une roche de couleur pourpre, d’où l’expression "naître dans la pourpre". Ce titre les distinguait des roturiers qui arrivaient au pouvoir par la guerre ou par les vivats des centuries victorieuses. L’expression toujours utilisée au sens métaphorique : "naître dans le pourpre" vient de cette tradition constantinopolitaine.

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Stèle de Caius Puis Amicus, musée de Parme

 

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Epitaphe de Zoïlos - pêcheur de murex

 

Commerce et contrefaçons

Nous connaissons certaines régions réputées pour le commerce de la pourpre, comme Milet, Cos, Hiérapolis, notamment grâce aux stèles funéraires. Sur celle de Caius Pupis Amicus et de sa famille sont gravés des symboles de sa profession : écheveaux de fibres textiles, une balance et trois flacons.

La pourpre se vendait essentiellement sous la forme de fils teints, de laine ou de soie et très rarement en fiole pour des usages dans la cosmétique ou la médecine. Les fils étaient vendus au poids. Au IV ème siècle avant notre ère la pourpre était si rare que son prix était égal à son poids en argent. Au II ème siècle avant notre ère, la pourpre tyrienne dibaphe coûtait dix fois plus cher que la pourpre violette.

La demande de pourpre devint si importante et les coûts de production si élevés que cela favorisa la mise en place d’ateliers de contrefaçon, de production de "fausses pourpres", dans différentes parties du monde. Des procédés alternatifs ont été inventés, d’où des falsifications.

Nous pouvons citer la cité de Laodikeia à Hiérapolis (actuel Pamukkale -Turquie). Ses sources thermales lui permirent de fixer la couleur et durant des siècles de faire sa réputation en proposant des tissus de couleur de bonne qualité, notamment la laine et particulièrement la laine de couleur pourpre, mais végétale.

 

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À g : Plante Garance ; à d. : Pastel

 

De l’autre côté de la Méditerranée, en France, au bord du Canal du Midi, la ville de Castelnaudary était connue pour ses ateliers de teinturerie. Un commerce de contrefaçon de tissu pourpre teint avec de la garance s’est même mis en place en suivant la route commerciale, Narbonne, Marseille, Gènes jusqu’à Constantinople. Cette concurrence "illégale" fut possible grâce à la superposition de deux teintures : l’une de pastel, l’autre de garance. La couleur était moins belle et moins résistante que celle obtenue avec le murex, mais moins chère.

Grâce à certains textes, nous savons également que les Celtes fabriquaient des tissus de tous types, en laine, en chanvre et en lin, et pratiquaient la teinture végétale, notamment celle qui imitait la pourpre tyrienne, et qui était réalisée avec des airelles et appelée de ce fait la "pourpre d’airelle".

Sa place dans la sphère religieuse chrétienne

Depuis Constantin Ier, l’Empereur romain se définit comme le représentant de Dieu sur terre. Le pourpre va donc se faire une place de choix dans la sphère religieuse chrétienne. Ainsi, à l’époque des cités grecques, le pourpre était-il réservé aux prêtres : leur tenue de fêtes ou de processions était généralement de pourpre ou ornée de pourpre, contrairement à l’habit des participants vêtus de blanc.

Dans l’Église, cette couleur sera d’abord blâmée et seulement utilisée sur le parchemin. Puis elle devient, dans l’Église Catholique, la marque du Pape, et ensuite celle des cardinaux, dite "pourpre cardinalice", depuis le premier concile de Lyon en 1245 où le pape Innocent IV donna la pourpre et le chapeau rouge aux cardinaux, car cette couleur rappelait le sang versé par le Christ. Le Pape porte également la pourpre notamment pour ses chaussures comme les bottines des empereurs de Constantinople.

C’est d’ailleurs à ce détail que les historiens pensent que le dernier basileus est mort en défendant sa ville et ne s’est pas enfui, puisque ses bottines auraient été retrouvées sur le champ de bataille.

 

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Linceul de Charlemagne

 

Quand l’empereur a des audiences avec des ambassadeurs, ces derniers doivent être en position de proskynèse, allongés de tout leur corps, et ainsi, ne peuvent qu’admirer les bottines de l’empereur pour être sûrs qu’il est bien là, que c’est bien lui. Cette seule couleur permet de distinguer l’empereur romain et le place au-dessus des autres rois. Le linceul de Charlemagne était de pourpre également.

L’industrie de la pourpre ne résista pas à la chute de l’Empire romain d’Occident, mais retrouva un nouveau souffle dans l’Empire romain d’Orient jusqu’au XIIIème siècle.

Ailleurs dans le monde

En dehors de la Méditerranée, le pourpre fut aussi utilisé et apprécié en Amérique du Sud.

 

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Peuple Mixtèque

 

Les peuples du Mexique, en particulier les Mixtèques, teignaient leurs étoffes avec un liquide secrété par un escargot de mer appelé Purpura patula pansa, proche de celui dont les Tyriens se servaient. La substance produite par l’un ou l’autre de ces mollusques semble pâle au début, mais exposée à l’air et à la lumière, elle tourne au violet. À la différence des Tyriens et des Romains, les Mixtèques, après les avoir pêchés, "trayaient" leur liquide. Une fois celui-ci obtenu, ils relâchaient dans l’océan Pacifique les escargots et ne les pêchaient pas pendant leur période de reproduction. Entre 1981 et 1985, une société étrangère s’est mise à exploiter cette ressource. La population des Purpura a alors chuté, des mesures de protection seront mises en place, mais les Purpura sont toujours autant menacés, à cause des touristes, sans cesse plus nombreux, qui envahissent les baies où ils résident.

 

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Tapis rouge

 

Cependant, le pourpre reste toujours une couleur de prestige, d’élégance. Homère (VIII ème siècle av. J.-C.) racontait déjà que : "des tapis de pourpre furent étalés devant Agamemnon rentrant de la guerre de Troie." Et de nos jours, nous conservons cette tradition puisque nous déployons toujours le tapis rouge aux invités de prestige et que nous utilisons aussi l’expression sous forme métaphorique.

Selma Elise Numanoglu

Selma Elise Numanoglu

Franco-turque, guide-conférencière diplômée d'État, Selma aime faire découvrir la Turquie à travers sa double culture.
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Albane Akyuz

Rédactrice en chef de l'édition Istanbul.

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