Nés dans des contextes historiques différents, La Marseillaise et İstiklal Marşı incarnent chacun une vision particulière de la nation, de la liberté et de la souveraineté. L’un est issu de la Révolution française et célèbre le citoyen engagé ; l’autre naît de la guerre d’indépendance turque et exprime la résistance d’un peuple face à l’occupation.


Les hymnes nationaux sont bien davantage que de simples chants patriotiques. Véritables textes fondateurs, ils traduisent la manière dont une communauté politique se représente, les valeurs qui l’unissent et la mémoire historique qu’elle choisit de transmettre. Bien qu’ils aient été composés dans des contextes différents, La Marseillaise et İstiklal Marşı abordent des thèmes communs tels que la souveraineté, la résistance et l’attachement au territoire. Tous deux témoignent de périodes fondatrices et participent à la construction d’une mémoire collective partagée.
Contexte historique: naissance des hymnes entre révolution et indépendance
Écrite en 1792 durant la Révolution française, La Marseillaise naît dans un contexte de guerre contre les monarchies européennes. Elle exprime l’émergence du citoyen moderne et de la souveraineté populaire, tout en appelant le peuple à défendre la Révolution. Quant à İstiklal Marşı, rédigé en 1921 pendant la Guerre d’indépendance turque, il voit le jour dans une période marquée par l’occupation du territoire et l’effondrement de l’Empire ottoman. Il incarne la volonté des Turcs de préserver leur existence politique et de retrouver leur pleine autonomie. Tandis que La Marseillaise symbolise la révolution et la citoyenneté, İstiklal Marşı incarne la lutte pour l’émancipation du pays face à l’occupation.
Bien que composés dans des contextes de crise et de mobilisation nationale, les deux chants n’ont pas immédiatement acquis leur statut actuel. La Marseillaise est proclamée chant national en 1795, puis devient définitivement l’hymne national français sous la Troisième République en 1879. De son côté, İstiklal Marşı, dont les paroles sont rédigées par Mehmet Akif Ersoy, est adopté par la Grande Assemblée nationale de Turquie le 12 mars 1921, avant même la proclamation de la République turque en 1923. Dans les deux cas, ces textes sont devenus des symboles officiels de l’unité nationale et de la souveraineté de l’État. L’origine même des deux hymnes révèle toutefois une différence fondamentale.
Le nom « La Marseillaise » provient des volontaires de Marseille, qui en marchant vers Paris, popularisent le chant révolutionnaire auprès de la population. Cette référence géographique est devenue le symbole de l’élan révolutionnaire, de la mobilisation citoyenne et de la résistance populaire. À l’inverse, le terme “istiklal” renvoie directement à l’idée d’indépendance et de liberté collective. İstiklal Marşı ne fait référence ni à un lieu ni à un groupe particulier, mais à un principe fondateur : l’indépendance, comme condition indispensable de l’existence nationale. Là où La Marseillaise rappelle la diffusion d’un mouvement révolutionnaire, İstiklal Marşı affirme la nécessité de la liberté et de l’autodétermination.
Des hymnes nationaux différents, mais des représentations similaires…
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La Marseillaise |
İstiklal Marşı |
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« étendard » |
“al sancak” [trad. : étendard rouge] |
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« liberté » |
“hürriyet / istiklal” [trad. : liberté / indépendance] |
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« citoyens » |
“ulus” [trad. : nation] |
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« patrie » |
“vatan” [trad. : patrie] |
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« enfants de la patrie » |
“kahraman ırkım” [trad. : mon peuple héroïque] |
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« sang » |
“kan” [trad. : sang] |
La comparaison interculturelle entre La Marseillaise (a) et İstiklal Marşı (b) met en évidence des représentations largement similaires malgré deux contextes historiques différents :
- le drapeau est un symbole central : « l’étendard sanglant est levé » (a) correspond à “sönmez bu şafaklarda yüzen al sancak” (b) [trad. : l’étendard rouge -le drapeau turc- flottant dans ces aurores, ne s’éteindra pas ].
- « liberté, liberté, chérie » (a) correspond à “ben ezelden beridir hür yaşadım” (b) [trad. : j’ai toujours vécu dans la liberté].
- le peuple est présent avec « citoyens » (a) et “ulus” (b). Le territoire occupe également une place centrale : « patrie » (a) et “vatan” (b) désignent un espace valorisé, protégé et parfois sacralisé (“cennet” « paradis » en version turque).
- la dimension collective avec « enfants de la patrie » (a) fait écho à “kahraman ırkım” (b), mettant en avant un peuple valorisé, courageux et prêt au sacrifice.
- « sang » (a) et “kan” (b) symbolisent le sacrifice consenti pour la survie de la communauté nationale.
Conclusion : deux contextes différents, un même idéal de liberté
La Marseillaise et İstiklal Marşı illustrent deux manières distinctes de concevoir la communauté nationale. Le modèle français repose sur une vision civique dans laquelle les citoyens, égaux en droits et en devoirs, constituent le fondement du corps politique. La souveraineté appartient au peuple et l’identité collective se construit autour de principes tels que la liberté, l’égalité et la République.
Le modèle turc accorde, quant à lui, une place centrale à la mémoire historique, au sentiment d’appartenance et à la défense de l’autonomie collective. La communauté nationale y est présentée comme un ensemble uni par un destin commun, dont la cohésion repose sur la défense de son existence et de son autonomie.
Ces différences apparaissent clairement dans le contenu des deux chants. La Marseillaise est avant tout un appel à la mobilisation révolutionnaire qui célèbre l’engagement des citoyens dans la défense des idéaux républicains. İstiklal Marşı met davantage en avant la résistance morale et spirituelle, nourrie par la foi, la dignité et la persévérance. Là où le premier exprime l’élan révolutionnaire et la participation citoyenne, le second souligne la détermination d’un peuple à préserver son existence face aux épreuves.
Cette comparaison montre que des concepts universels, tels que l’émancipation politique, l’identité collective ou l’autodétermination, peuvent revêtir des significations différentes selon les trajectoires historiques. En France, la liberté est principalement associée à l’émancipation politique du citoyen ; en Turquie, elle renvoie d’abord à l’indépendance nationale et à la sauvegarde de l’existence collective. Malgré ces nuances, ces deux chants officiels expriment un même attachement à la préservation du pays et à la protection des valeurs qui le fondent.
Aujourd’hui encore, İstiklal Marşı occupe une place essentielle dans la société turque. Récité lors des cérémonies officielles, dans les écoles et lors des événements sportifs, il demeure un symbole fort de l’unité nationale et de l’indépendance du pays. À l’instar de La Marseillaise en France, il montre comment un hymne national peut continuer à transmettre la mémoire d’une lutte fondatrice tout en participant à la construction de l’identité nationale des générations futures. Deux contextes différents, un même idéal de liberté !
“Kimselere biat etmeden, kimselerin himayesinde kalmadan; onurlu ve hür yaşamak dileğiyle...”
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