LES RDV DE L’ÉCO – Yves-Marie Laouënan, Président de la Chambre de Commerce Franco-Turque et dirigeant associé de LDS Consulting

Par Lepetitjournal Istanbul | Publié le 23/04/2014 à 22:04 | Mis à jour le 04/09/2022 à 13:41
Yves Marie Laouenan

Yves-Marie Laouënan est arrivé en Turquie en 1987 en tant que Conseiller Commercial, Chef de la Mission Economique française à Istanbul. Après avoir dirigé ici une filiale d'entreprise française, il fonde son cabinet de conseil aux sociétés souhaitant s'implanter en Turquie. Il a été élu le mois dernier président de la Chambre de Commerce Française en Turquie.

Interview réalisée dans le cadre d'une collaboration www.lepetitjournal.com/Istanbul - Chambre de Commerce Française en Turquie née en octobre 2009. Tous les mois, un résumé de l'actualité et un portrait d'entreprise sont publiés dans les deux supports que sont www.lepetitjournal.com et la Lettre mensuelle de la CCFT, "Les Nouvelles de la Chambre".

 

Lepetitjournal.com d'Istanbul : Quel est votre parcours professionnel ?

Yves-Marie Laouënan : Je suis né aux Pays-Bas, et j'ai vécu mon enfance et ma jeunesse en Italie, en Afrique du Sud et en Suède, pour vivre ensuite 24 ans dans les deux Allemagnes. J'ai appris à écrire le français à 14 ans, ma première langue étant l'anglais. J'ai passé mon baccalauréat au Lycée franco-allemand de Sarrebruck avant d'étudier le droit à Nancy et à Sarrebruck. Après mon service militaire à Tübingen, j'ai ensuite travaillé comme Attaché Commercial pour le Ministère de l'Économie et des Finances à Stuttgart, à Berlin-Est puis à Düsseldorf.

Tout cela pour vous dire que, bien que multi-culturel (aujourd'hui, ma compagne Bahar est.. albano-belgo-turque !), je ne me pose aucune question et me sens profondément... français !

Ne connaissant pas la Turquie, je suis tombé amoureux d'Istanbul en découvrant le Bosphore le 21 juin 1986. Ebloui, j'ai aussitôt eu envie de vivre et de travailler dans ce pays. J'ai alors eu la chance d'être nommé ici en 1987 en tant que Conseiller Commercial, chargé de développer le Poste d'Expansion Economique, comme l'on appelait à l'époque le service économique et commercial dépendant de l'Ambassade de France. La Turquie était alors encore un pays en voie de développement où l'on ne comptait que sept filiales d'entreprises françaises, contre 421 maintenant. C'était une autre Turquie. Les grandes zones industrielles de la rive asiatique n'existaient pas, les tours de bureaux de Büyükdere, de Şişli et de Maslak non plus, l'avenue Istiklal était ouverte à la circulation automobile dans les deux sens, et le boulevard de Tarlabaşı n'avait pas encore été percé, alors que le deuxième pont n'allait être inauguré que deux ans plus tard ! J'ai donc été un témoin du développement phénoménal d'Istanbul et de la Turquie.

J'ai travaillé cinq ans ici avant que mon Ministère ne me propose une mutation en Roumanie. Mais j'ai reçu alors une offre providentielle  de Pierre Conso, Président de Ciments Français pour diriger la filiale qu'il fondait alors en Turquie, dans le cadre de la première grande privatisation opérée alors par l'Etat Turc, qui allait céder quatre cimenteries CITOSAN à Ciment Français. J'ai travaillé pour cette société pendant deux ans, avant qu'elle ne soit vendue à une société italienne. A ce moment-là, j'ai décidé de créer ma propre structure de conseil, car je ne voulais ni revenir dans l'administration, ni retourner dans une grande entreprise. Avec des partenaires turcs nous avons accompli des missions de Conseil en implantation pour des sociétés telles que Sodexo ou Cora. J'ai ensuite fait du sourcing et du développement immobilier pour Carrefour et Bauhaus, une société allemande du secteur du bricolage.

Mon associé turc décédant il y a sept ans, j'ai alors fermé la société pour ouvrir mon Cabinet de Conseil actuel avec Jacqueline de Soria (HEC-ISA), spécialisée dans les secteurs de l'hôtellerie et du tourisme. Née à Istanbul, elle gérait jusque là depuis trois ans le développement d'ACCOR en Turquie. Nous avons ensuite implanté ensemble plusieurs sociétés françaises dans des secteurs aussi différents que la sous-traitance automobile ou les énergies renouvelables.  

Parallèlement à ces activités, j'avais été élu administrateur de la Chambre de commerce franco-turque et nommé Conseiller du Commerce Extérieur.

 

Vous venez d'être élu président de la Chambre de commerce française en Turquie. Comment voyez-vous votre rôle ? Quelles vont être vos obligations ?

La Chambre de commerce franco-turque a été créée en 1885 à Constantinople (elle célèbrera donc ses 130 années d'existence l'an prochain !), à une époque où il y avait en Turquie une communauté de 30 000 français. Aujourd'hui, la Chambre gère ici un centre d'affaires, une pépinière d'entreprises qui s'implantent dans nos locaux et y trouvent une équipe de huit permanents bi-culturels et bilingues qualifiés, dirigés par notre Directeur, Raphaël Esposito. Elles se voient offrir un volet de prestations et un milieu franco turc qui leur permet de bénéficier de l'expérience d'autres entreprises. Ils trouvent ainsi les prestataires dont ils ont besoin dans le cadre de leur développement, comme des avocats ou des fiscalistes bilingues  et biculturels expérimentés. Nous avons 420 membres, dont les deux-tiers sont des sociétés turques. Ce sont ces adhérents qui représentent les racines de notre communauté d'affaires, qui en font la spécificité et la richesse.

Notre Chambre se donne également une mission d'information tournée vers ses membres. Nous organisons des réunions thématiques et techniques, dernièrement sur la fiscalité, le régime d'acquisition de la propriété immobilière en Turquie ou sur les Incoterms, par exemple. Nous organisons aussi des réunions-débats tels que celle que nous avons tenu vendredi dernier à l'intention de membres éminents du Groupe d'Amitié Parlementaire France-Turquie, de passage  avec leurs Présidents français, le Sénateur Gérard Larcher (UMP ; ancien Président du Sénat) et le Député  Christophe Bouillon (PS).

Mais la Chambre a aussi une activité d'appui aux entreprises. Elle réalise des pré-études ou des études de marché pour des entreprises françaises et si l'adéquation de leurs produits sur le marché turc se vérifie, nous organisons le déplacement en Turquie de leurs responsables. Ceci correspond à une bonne moitié de l'activité de Raphaël Esposito, Directeur de notre Chambre, et de son équipe.

Notre dernière mission est celle d'informer. Nous mettons en ligne une revue de presse quasi-quotidienne qui connaît beaucoup de succès ainsi qu'une 'Lettre Mensuelle' qui fait le point sur la vie des entreprises et sur les questions économiques en Turquie comme en France. Notre directeur se déplace en France pour une vingtaine de réunions d'information sur le marché turc chaque année, organisées avec des Chambres de Commerce françaises, dont nous sommes le correspondant naturel en Turquie.

Nous avons le statut d'une association privée de droit turc, et nous sommes totalement autosuffisants financièrement parlant. Nous nous développons donc avec les ressources engendrées par notre activité, par les adhésions versées par nos membres et par le revenu des manifestations que nous organisons (notre grand Gala annuel, notre 'Beaujolais Nouveau', par exemple).

En tant que Président et élu, mon rôle est de présider notre Conseil d'Administration (CA) qui est formé paritairement d'administrateurs français et turcs. Notre Assemblée Générale se tient tous les deux ans et élit les membres du CA qui, à leur tour, élisent les Président, Vice-Président, Trésorier et Secrétaire Général. La nationalité du Président alterne tous les deux ans, et c'est ainsi que j'ai succédé à Zeynep Necipoglu, qui fut de 2012 à 2014 la première femme élue à cette fonction. Le rôle du Président du CA est d'aider le Directeur à prendre les grandes décisions qui régissent la vie de la Chambre et d'animer la Communauté d'Affaires qu'elle représente.

Je dois encore vous préciser que notre Chambre est une institution privée, autonome et complètement autofinançée grâce au produit des adhésions de ses membres et à celui de la facturation de ses services.  Elle fait partie du réseau des 114 Chambres de Commerce Françaises dans le monde, fédérées au sein de l'Union des Chambres de Commerce et d'Industrie Françaises à l'Etranger (UCCIFE), dont je fus Vice-Président.

 

Professionnellement, vous conseillez les entreprises européennes qui souhaitent s'implanter en Turquie. Quel est le profil de ces sociétés? D'où viennent-elles et quels sont leurs secteurs d'activité ? Où veulent-elles majoritairement s'implanter ?

La mission de notre Cabinet est centrée sur l'implantation de sociétés françaises sur le marché turc. Nous avons un nombre restreint de clients avec lesquels nous élaborons une relation de partenariat. Nous accompagnons ces entreprises à tous les stades de leur implantation ici jusqu'à ce qu'elles créent une structure indépendante et recrutent des cadres dirigeants. Depuis l'année dernière, nous travaillons également avec les sociétés turques qui veulent s'implanter ou faire une acquisition en France ou dans l'Union Européenne. Nous sommes en effet partis du constat de ce qu'il n'est pas normal qu'il y ait 420 sociétés françaises implantées ici et seulement une quinzaine d'entreprises turques établies en France. La Turquie est très insuffisamment représentée sur le marché français.

Les entreprises que nous conseillons travaillent dans tous les secteurs d'activité. Dernièrement, nous avons conseillé EDF-EN (Energie Nouvelle) dans le rachat de 50% d'une société turque dans le secteur de l'éolien. Le seul impératif, c'est que les entreprises aient un réel marché ici.

Les entreprises étrangères s'implantent très majoritairement à Istanbul. Environ la moitié du PNB turc est généré dans la région de la Marmara. Nous tentons évidemment d'intéresser nos clients à une implantation dans d'autres villes de Turquie à fort potentiel, comme Adana, Gaziantep ou Izmir. Mais Istanbul est plus accessible en apparence. Or, l'implantation  y est très onéreuse. Concernant les 'zones industrielles organisées', celles d'Istanbul sont bien plus chères qu'ailleurs, le mètre carré s'y vendant entre 220 et 250 euros, alors qu'à Izmir, c'est une fraction de ce prix-là qu'un industriel devra supporter.

 

Quelles sont les caractéristiques du marché turc ? Les entreprises françaises ont-elles une facilité particulière à s'implanter en Turquie ? Des points forts par rapport aux autres ?

Le marché turc est attrayant. Le pouvoir d'achat en Turquie ne cesse d'augmenter et le PIB par habitant a été multiplié par trois depuis 2002. Si l'on regarde la moyenne de la croissance depuis 10 ou 15 ans, elle est forte. La croissance de 2013 a été donnée à 4%. Evidemment, un pays émergent a besoin d'une croissance de 5% au minimum et la Turquie connait aussi des années de stagnation, mais tout est relatif. Il y a un potentiel fantastique ici. L'industrie turque est très performante. Un écran plasma sur trois vendu en France et 30% des appareils électroménagers vendus en France, comme des lave-vaisselles ou des réfrigérateurs, sont produits en Turquie. On ne connait pas les marques turques car ces produits sont le plus souvent vendus sous des "marques distributeurs" chez Carrefour ou Darty.

Il y a un certain nombre de secteurs ou la Turquie est un opérateur majeur. Or le handicap actuel de la Turquie est que les activités de recherche et de développement sont encore balbutiantes. Les Turcs importent encore en devises beaucoup des composants entrant dans les produits qu'ils exportent.  

Nous ne sommes pas les seuls à nous rendre compte de l'attractivité du marché turc, qui est ainsi un marché extrêmement concurrentiel. On y retrouve tous nos concurrents européens comme des entreprises chinoises ou sud-coréennes. Le marché turc est un marché où il faut se structurer, connaitre sa clientèle. Cela s'applique aux entreprises françaises, qui comptent souvent parmi les leaders de leurs secteurs ici, comme Carrefour dans la grande distribution, Renault dans l'automobile, Groupama et AXA dans le secteur des assurances ou Sodexo dans la restauration collective. Le nombre d'entreprises françaises ayant échoué dans leur implantation ici est extrêmement faible, ces échecs tenant principalement à des changements de stratégie et non à des aléas du marché turc.

 

En quoi consiste votre aide ? Quelles sont les principales difficultés rencontrées par les entreprises européennes en Turquie ?

Notre mission est d'intervenir dès le début, pour aider les sociétés à mettre au point une bonne stratégie pour s'implanter et perdurer. Le marché turc à certaines particularités. C'est un pays notamment très bureaucratique. Il y a beaucoup de régimes spéciaux, de taxes d'importations spécifiques à certains produits, de procédures et de contrôles qu'il faut bien gérer. Il convient alors de s'entourer des bonnes personnes pour vous guider, car cela peut être très onéreux et long.

La situation de concurrence oblige aussi à agir avec des marges réduites. Cela amène la nécessité de penser à s'intégrer ici. La Turquie est un pays industriel et on peut très bien trouver ici les composants entrant dans ses propres produits. Il y a moyen d'abaisser le prix d'importations en utilisant des composants locaux. Au lieu d'importer un produit fini, on peut le finaliser ici, pour le vendre ensuite sur le marché turc.

 

Quels sont les avantages qui ressortent d'une implantation en Turquie pour une entreprise européenne?

La Turquie est une passerelle pour les pays voisins, en Asie Centrale ou au Proche-Orient. La région qui se développe beaucoup aujourd'hui est la zone autonome du Kurdistan, au nord de l'Irak. Des entreprises françaises se sont implantées là-bas. Le nord de l'Irak est la zone la plus riche et sûre de l'Irak, avec une bonne administration. Beaucoup de projets d'infrastructure et d'équipement s'y développent. La Turquie représente une passerelle, pas seulement vers le Proche-Orient, mais vers l'Asie Centrale et les Balkans également.


Dans quelle mesure les aléas politiques de la relation franco-turque jouent-ils sur les chances de réussite des PME dans ce pays? Qu'en est-il des grandes entreprises?

La relation franco-turque est une vielle relation qui a de beaux restes. Il y a une vraie sympathie d'une partie de la population turque pour la France, sa culture, ses produits. La francophonie est encore très présente ici, même si elle décline. La relation franco-turque a souffert depuis une dizaine d'années, à travers des turbulences politiques nées des positions prises par certains hommes politiques sur la question de la candidature Turque à l'Union Européenne ou concernant la question arménienne. Ces troubles ont nui aux positions françaises en Turquie, parfois même avec des appels au boycott. Mais ces dégâts ne peuvent pas vraiment se chiffrer, les principales atteintes n'étaient pas monétaires mais amenant avant tout une dégradation de l'amitié franco-turque. Nous avons aujourd'hui vraiment l'espoir qu'une nouvelle page s'ouvre après la visite d'Etat effectuée en Février dernier par François Hollande, accompagné de sept de ses principaux Ministres...

 

La Chambre de Commerce reçoit de nombreux CV de personnes françaises ou franco-turques cherchant un travail en Turquie. Quelle aide peut leur apporter la Chambre,  et quels conseils donneriez-vous aux personnes venant de France qui souhaiteraient trouver un emploi en Turquie ?

On reçoit effectivement de plus en plus de CV, envoyés surtout par de jeunes français, parfois de d'origine turque. Faute de moyens spécifiques dans ce domaine, notre aide se limite le plus souvent à les diffuser. Ces demandes sont de plus en plus nombreuses, car il est de plus en plus difficile de trouver en France un emploi ou des stages pour les jeunes, qui connaissent depuis quelques années un engouement sans précédent pour Istanbul et pour la Turquie. Le conseil que je pourrais donner ici est de se procurer l'annuaire de nos membres (publié chaque année), d'y cibler les employeurs potentiels, de mettre en valeur dans un CV ce que l'on a de spécifique au niveau de son expérience, d'afficher sa motivation, et, surtout, de faire état de ce que l'on a commencé à apprendre la langue turque - même avant d'arriver ici. Les Turcs sont très sensibles à cela. L'opiniâtreté et l'inventivité payent toujours. Pas seulement en Turquie...

Propos recueillis par Sarah Baqué, le 23 avril 2014

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