L’attentat de mercredi a provoqué la stupeur et l’émotion chez ceux que Charlie Hebdo baptisait en 2002 “notre petite sœur turque” : la rédaction de la revue satirique Leman. Il y a 13 ans, une partie de l’équipe de Charlie Hebdo avait voyagé jusqu’à Istanbul pour passer trois jours aux côtés de leurs collègues turcs. Deux numéros spéciaux sont nés de cette rencontre (voir ci-dessous). Zafer Aknar, directeur de la rédaction, rend hommage à ceux qui étaient ses amis autant que ses modèles.
Zafer Aknar (photo AA) : Charlie, c’est une école pour nous. (Georges) Wolinski et les autres, c’étaient nos maîtres, nos modèles, nos grands frères. Leur plume si libre, leur regard si décalé sur les événements… Ils s’opposaient toujours, sans jamais céder sur rien. C’est pour ça que nous nous sentions si proches d’eux, comme si nous étions des âmes sœurs.
Aucun pouvoir, aucune force n’aime ceux qui ont la plume acérée parce qu’avec leurs dessins, ils montrent la vérité nue. Ils disent “vous n’êtes pas ce que vous prétendez être, vous n’êtes que des humains, il y a du sang et de la peau sous vos vêtements !”
Depuis leur mort, nous nous sentons très seuls. J’ai sans cesse l’impression que je vais me réveiller d’un cauchemar. Je n’arrive pas à y croire. Au-delà de nos maîtres, ils ont tué nos amis… des gens que nous connaissions, avec lesquels nous étions allés au hammam. Ils sont morts, et un bout de nous est mort aussi.
Qu’est-ce qui vous plaît tant dans les caricatures de Charlie Hebdo ? Qu’est-ce qui les rend si spéciales pour vous ?
Leur regard très profond sur le monde qui nous entoure. Souvent, quand je lis Charlie, je suis très jaloux ! (rire) Jaloux de leur intelligence, de leur absence de préjugés… Vous ne pouvez pas faire un journal comme ça si vous avez des préjugés, si vous êtes intolérant.
Les gens comme Wolinski, ils étaient si tolérants que si ceux qui les ont tués avaient seulement pris trois minutes pour parler avec eux et pour leur demander : “mais pourquoi avez-vous fait ce dessin ? pourquoi pas celui-ci ?” ; Wolinski aurait pris leur dessin et en aurait fait la Une de Charlie ! Voilà le genre de personne qu’ils ont tuée…
A propos de Leman, ils écrivaient aussi que dans un pays comme la Turquie “faire un Charlie Hebdo, ça doit être du sport”. Cette liberté d’expression totale que revendique Charlie Hebdo, est-ce que vous la revendiquez aussi et surtout, est-ce que vous en bénéficiez?
En termes de liberté d’expression, nous ne pouvons pas nous comparer à Charlie Hebdo, en particulier pour tout ce qui concerne la satire des personnalités politiques. Ils vont très loin, rien ni personne ne peut retenir leur crayon. Ils sont très libres, c’est même unique je crois. Dans cette région du monde, nous ne pouvons pas aller aussi loin. C’est très difficile, c’est impossible.
Tenez : il y a seulement deux semaines, nous avons mis en Une un dessin de notre Premier ministre, accusé d’avoir fait renvoyer la prof de maths de sa fille à cause d’une mauvaise note. Ca paraît si innocent, pas vrai ? Eh bien même pour cela, nous avons reçu des milliers et des milliers d’insultes et de menaces ! Parfois, vous n’en pouvez plus des insultes et des menaces.
Avez-vous peur ?
Bien sûr que j’ai peur, je suis humain. Mais nous n’avons pas d’autre choix que de continuer, de repousser toujours les limites, de critiquer ce qui n’est pas juste avec notre satire. Il n’y a rien d’autre à faire ; c’est en nous. Pour nous et pour nos amis qui sont morts, comment pourrais-je poser mon crayon ? Poser son crayon, c’est mourir vivant.
Propos recueillis par Anne Andlauer (www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 9 janvier 2015






































