Édition internationale

FENER ET BALAT - Où en sont les rénovations de ces deux quartiers historiques ?

Écrit par Lepetitjournal Istanbul
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 8 février 2018

Situés sur la rive européenne d’Istanbul, dans la municipalité de Fatih, les deux quartiers jumeaux Fener et Balat restent peu fréquentés par les touristes. Pourtant, le patriarcat grec-orthodoxe et les églises qui côtoient les synagogues et les mosquées témoignent de la cohabitation multiculturelle qui a fait la splendeur d’Istanbul. Il y a encore quelques années, les habitations nichées entre la colline et la Corne d’or tombaient en ruine mais l’UNESCO, l’Union européenne et la municipalité de Fatih ont consacré des fonds à la restauration de Fener et Balat.

“Nous arrivâmes ainsi dans un quartier étranger et d’une physionomie toute particulière”… C’est ainsi que Théophile Gauthier se souvient de son arrivée dans le quartier de Balat en 1853. A l’époque, c’est la misère dans laquelle vivent les juifs qui habitent le quartier qui provoque son étonnement. L’écrivain français va jusqu’à écrire que “les toits semblaient avoir la teigne et les murailles la lèpre”. Aujourd’hui, si l’étonnement est toujours la première réaction en découvrant Balat, les raisons ne sont plus les mêmes. Les murailles ne sont visibles que par endroits – contrairement aux hautes murailles du quartier tout proche d’Ayvansaray – et les bars branchés grignotent peu à peu ce qui était “le ghetto de Constantinople”.

Désormais, la frontière qui sépare les quartiers de Fener et Balat est floue mais au XIXème siècle, le clivage était bien réel entre le quartier grec-orthodoxe de Fener, où siège le patriarcat et le lycée rum bien reconnaissable à sa taille gigantesque et ses pierres rouges visibles depuis les hauteurs du quartier, et le quartier juif de Balat. Les deux endroits marquaient la limite de la ville de Constantinople, juste avant le quartier d’Eyüp, et rassemblaient les nouveaux arrivants venant travailler dans les débarcadères et les entrepôts de la Corne d’or. La communauté arménienne a également laissé une trace dans ces quartiers, où l’on trouve encore un lycée arménien qui tombe en ruine.

Dans les années 1990 l’UNESCO, l’Union européenne et la mairie de Fatih ont décidé de se pencher sur la question de ces deux quartiers historiques. Les premiers rapports soulignaient en 1997 une ambition de “démontrer que l'avenir du centre historique d'Istanbul n'est pas enfermé dans un faux choix entre la rénovation pure et simple et la restauration à caractère touristique” et faire des habitants les plus modestes les premiers bénéficiaires de ces rénovations.Cependant, l’utilisation des fonds alloués au début des années 2000 a suscité de vives protestations chez les habitants. Certains propriétaires ont refusé de voir leurs bâtiments rénovés par la municipalité.

Des travaux à l’arrêt

Vingt ans après l’entame des travaux, les rénovations sont-elles terminées ? Les multiples échafaudages dans le dédale des rues semblent indiquer le contraire. Une visite au bureau municipal de Fener montre que les responsables semblent avoir peu de nouvelles de ce projet. “Nous attendons des instructions mais pour l’instant, nous ne commençons pas de nouvelles rénovations” marmonne un gardien avant d’extirper du fond d’une armoire la brochure la plus récente sur le projet, datée d’il y a cinq ans. En 2010, de nouvelles réhabilitations “sauvages” avaient déclenché des protestations dans le quartier voisin d’Ayvansaray. L’Association de défense des droits des propriétaires et locataires de FEBAYDER (contraction de Fener, Balat et Ayvansaray) avait accusé les compagnies immobilières et la municipalité de détruire des habitations protégées par l’UNESCO et non concernés par le projet de réhabilition. Les travaux ont été arrêtés en 2014 par un tribunal administratif d’Istanbul au motif qu’ils ne répondaient pas aux principes d’urbanisme et étaient contraires à l’intérêt public. En se promenant dans ce quartier, on remarque des maisons en bois curieusement neuves faisant écho aux vieilles habitations traditionnelles.

L’ambition originelle d’un projet à caractère social est incarnée par le Vodina Cafe. Cette enseigne de Fener fait en réalité partie de ce qui était anciennement le palais de Dimitri Candemir, un prince moldave qui a résidé dans le quartier au XVIIIème siècle et dont les anciens appartements sont encore visibles. Le Vodina Cafe est tenu par des femmes et héberge la Balat Kültur Evi (maison de la culture de Balat). On peut y voir partout, sur la façade et à l’intérieur du café, le logo d’une organisation peu connue : “Soroptimist International”. Cet acronyme, qui tire son nom du mot “sorores” (sœurs), désigne une organisation non gouvernementale reconnue par les Nations Unies et dont le but est d’aider les femmes dans le monde du travail. La Fédération Soroptimist de Turquie a lancé le projet de Balat Kültur Evi en 2010 et apporte son soutien aux femmes du quartier en s’appuyant sur la cuisine et la préparation de produits faits maison. En outre, l’association organise des séminaires, des ateliers, des expositions et des événements culturels et compte bien participer à redynamiser le quartier. Sur leurs brochures, on peut lire : “maintenant vous avez une raison de venir à Balat”.

Les maisons tiennent debout… mais à quel prix ?

Dans le quartier de Balat, les jours de marché sont animés, même quand la pluie s’invite. Derrière les étals, un petit café, ou plutôt un club historique où les hommes ont l’habitude de se retrouver pour jouer aux cartes : le Lakabuh Yuvarlak. Sur les murs, des photos de lutteurs et d’équipes de foot. Parmi les joueurs en crampons, on a la surprise de retrouver un Recep Tayyip Erdoğan jeune. Selon un habitué à la longue barbe blanche, le café est “plus vieux que (lui)”. Lorsqu’on le questionne sur les évolutions du quartier, il nous parle surtout du passé : “avant on était tous très liés, les Turcs, les Grecs, les Juifs. Mais les Grecs et les Juifs sont partis, et ont été remplacés par des "étrangers" venus d'Anatolie et de la Mer Noire". Il voit plutôt d’un bon œil les rénovations : la plupart des travaux ont pour l’instant eu lieu dans le quartier voisin de Fener et “avant ces travaux, les maisons s’écroulaient”. Au moins, maintenant, les gens peuvent y habiter.

Mais à quel prix pour les habitants ? Car les loyers ont augmenté et le quartier, historiquement populaire, regorge aujourd’hui de bars ou de cafés qui diffusent de la musique française et arborent des posters vintage. Le chef du restaurant “Fener Köftecisi” a choisi de décorer les murailles historiques auxquelles est adossé son local avec des images de Harley Davidson. Depuis bientôt deux ans, il cuisine des köfte pour ses clients, “surtout des étrangers, des Allemands, des Grecs, mais aussi des groupes de photographes turcs”. Les affaires vont bien pour le restaurateur en blouson de cuir, qui veut faire des travaux dans ce local qu’il a racheté après qu’un menuisier y eut vécu pendant 50 ans. “Je voudrais creuser une cave à vin au sous-sol”, confie-t-il.

 

Noémie Peycelon (www.lepetitjournal.com/istanbul) mardi 3 mai 2016

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Publié le 2 mai 2016, mis à jour le 8 février 2018
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