Vous l'avez surement remarqué, les entrées des maisons et appartements turcs sont le repère des bottes, escarpins, mocassins, sandales et autres babouches. Le Journal des sciences humaines et sociales* publie une étude intitulée ?Le modèle culturel du rangement des chaussures dans la vie d'appartement à Istanbul, approche des différents usages des étagères à chaussures?, menée par Özgün Dilek de la Faculté d'architecture et de design de l'Université d'Eski?ehir. L'étude s'intéresse à cette tradition qui consiste à se déchausser avant d'entrer dans un espace privé en Turquie, pour en tirer des conclusions utiles à l'architecture d'intérieur.
De la même manière que l'on enlève ses chaussures à l'entrée d'une mosquée pour ne pas salir les tapis sur lesquels les fidèles font leurs prières, retirer ses bottes sur le seuil d'une maison turque a d'abord été une question d'hygiène. Sous le règne ottoman, les us et coutumes voulaient que les repas soient pris sur des sofras, des tables proches du sol qui permettaient aux convives de s'asseoir par terre, sur des tapis ou des coussins. Les lits se résumaient souvent à de simples matelas posés sur le sol, une tradition héritée des cultures nomades pour lesquelles le mobilier devait être réduit au plus strict minimum afin de pouvoir être facilement transporté.
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Cette proximité avec le sol exigeait que celui-ci soit toujours d'une hygiène impeccable. Propriétaires comme invités étaient donc contraints de retirer en entrant les chaussures qu'ils avaient portées dans la poussière extérieure. Pourtant, comme la nappe, qui servait d'abord aux français à s'essuyer les mains à la fin des banquets et qui est ensuite devenue un élément décoratif, cette tradition turque a perdu beaucoup de son sens d'origine avec la modernisation. L'utilisation de tables hautes pour les repas et l'arrivée des canapés ont rendu les contacts avec le sol beaucoup moins fréquents. Ôter ses chaussures sur le seuil d'une maison relève désormais plus d'une question de ?bonnes manières?, que d'une nécessité sanitaire.
Où ranger ses chaussures ? La séparation entre espace public et espace privé
Avec l'urbanisation, les relations de voisinage et la notion de propriété privée ont évolué. ?Vivre ensemble? aujourd'hui, c'est souvent vivre à plusieurs dans le même bâtiment. Difficile ; lorsqu'on habite en appartement, de laisser ses chaussures sur le pas de sa porte, un geste qui imposerait une intimité embarrassante au voisin. La grande majorité des personnes interrogées par Özgün Dilek affirment être dérangées par l'idée de trouver des chaussures dans leur cage d'escalier. L'une d'entre elles parle de ?villageois qui occupent les espaces communs?, tandis qu'une autre utilise même le terme de ?pratique primitive?. Si le geste d'abandonner ses chaussures sur le pas de sa porte est subi comme une exhibition par le voisinage, la plupart des habitants des immeubles préfèrent de toute façon conserver leurs chaussures chez eux. Un des participants à l'étude occupe le dernier étage de son immeuble et explique : ?Il n'y a que moi sur ce palier, donc j'utilise l'espace vide de la cage d'escalier comme je le veux. S'il y avait quelqu'un d'autre à cet étage, je ne mettrais pas mes chaussures ici?.
Cette remarque souligne la nécessité d'un espace intermédiaire entre les parties communes et les pièces à vivre de l'appartement. Dans les quartiers résidentiels, les jardins et les terrasses constituent de parfaits espaces de transition ; mais en appartement, la frontière entre l'intimité et la vie en communauté est très fine. C'est une question sur laquelle se sont penchés de nombreux architectes. Dans un mémoire de l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, ?Habiter en ville, entre intimité et socialité?, G. Roch cite entre autres les cours intérieures communes comme un élément à développer dans les immeubles d'habitation. Pour certaines personnes, ôter ses chaussures à l'intérieur pose un problème d'hygiène : ?il y a toujours l'inquiétude de savoir si on va salir l'endroit. Il y a un doute sur la frontière à placer pour garder l'appartement propre? explique une personne interrogée par Özgün Dilek, tandis que d'autres retirent leurs chaussures à l'extérieur puis les rangent à l'intérieur pour des raisons de confort.
Un meuble (presque) indispensable : l'étagère à chaussures
Pour remédier au manque d'espaces intermédiaires, la plupart des appartements turcs disposent d'un casier à chaussures, placé juste à côté de la porte d'entrée. Ces étagères sont faciles à trouver en magasin, mais quelques sites et revues proposent des idées originales de rangement à faire soi-même, par exemple Timetodiy. Parfois, on trouve aussi un tapis pour marquer la séparation entre cette partie de l'habitation, et les pièces à vivre. Cependant, avec un seul casier à chaussures et alors que notre consommation de chaussures et de vêtements augmente perpétuellement, le stockage peut s'avérer problématique.
L'étude montre que deux manières de détourner le problème du rangement sont envisagées : certains préfèrent avoir à portée de main les chaussures de saison, tandis que d'autres choisissent de placer sur l'étagère les paires qu'ils portent le plus souvent. Le reste des chaussures est souvent rangé dans des boîtes dans une autre partie de l'habitation. Adapter ses habitudes à un objet comme les casiers à chaussures peut même donner naissance à de nouvelles utilisations. Par exemple, chez certaines personnes, des chaussures ?d'appartement?, placées sur le palier, sont prévues pour les petits déplacements ou pour éviter de perdre du temps. Mais ces ?chaussons améliorés? ne sont pas toujours au goût du voisinage : ?le concept de ?chaussures d'appartement? est horrible, parce que les gens l'utilisent après avoir décidé qu'une paire de chaussures est la plus moche qu'ils aient jamais achetée. Personne ne veut les voler et elles occupent toujours les escaliers d'une façon très inesthétique?, se plaint une personne interrogée par Özgün Dilek.
Noémie Peycelon (www.lepetitjournal.com/Istanbul) mardi 8 mars 2016
Dilek, Ö. (2016). Cultural Patterns of shoe storage in the apartment life of ?stanbul, a focus on the differences of shoe case usages, Global Journal on Humanites & Social Sciences. [Online]. 03, pp 510-518. Available from: http://sproc.org/ojs/index.php/pntsbs
Roch, G. (2006) Habiter en ville, entre intimité et socialité. Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne. Lien de téléchargement : http://archivesma.epfl.ch/2006/040/2006_040_rapport/%C3%A9nonc%C3%A9_vol.1.pdf
