

C’est l’histoire d’un village semblable à des milliers d’autres en Turquie, forcé un beau matin d’oublier son nom historique pour en porter un autre, choisi par on ne sait qui, pour on ne sait quelle raison. L’histoire de villageois qui, les uns après les autres, quittent la campagne de leurs ancêtres pour aller travailler très loin. C’est l’histoire d’enfants de ce village qui, sans y être nés, ont décidé de le découvrir, de s’y retrouver régulièrement et même de lui rendre son nom. C’est l’histoire de Nimri racontée par Mine Tan Dehmen, professeur de droit à l’Université d’Istanbul, et Ekim Öztürk, responsable de l’action culturelle à l’Institut français d’Istanbul.
Lepetitjournal.com d’Istanbul : Parlez-nous de Nimri et de vos liens avec ce village ?

Mon père et ma mère sont originaires de Nimri, ils sont nés là-bas. Moi, je suis née à Istanbul mais nous avons gardé des liens forts avec le village. J’ai grandi avec ses histoires, son dialecte, ses chansons… Je m’y suis rendue pour la première fois à l’âge de 12 ou 13 ans ; puis j’y suis retournée quasiment tous les ans.
Ekim Öztürk: Mes grands-parents paternels sont originaires de Nimri. J’avais huit ans la première fois que je m’y suis rendu, un été, avec la famille. Puis je n’y suis pas retourné jusqu’en 2010. Le village abrite actuellement sept familles (au sens de lignée) et notre famille est l’une d’entre elles. Des sources montrent qu’un peuplement humain s’y est installé dès le 15ème siècle mais la vérité historique n’est pas simple à établir. Comme l’a dit Mine, Nimri fait partie d’un ensemble de villages turkmènes alévis et Nimri est lié de ce point de vue au village d’Onar, où un foyer alévi est installé depuis sept siècles.

Administrativement, Nimri appartient à la province d’Elazığ. Mais Nimri se trouve en réalité aux confins de cette province, à la frontière des provinces d’Erzincan, d’Elazığ et de Malatya. Culturellement, politiquement, historiquement, religieusement, Nimri n’est pas lié et ne ressemble pas à Elazığ.
Mine : En effet, Nimri se rapproche davantage d’Arapgir ou d’Arguvan, dans la province de Malatya.
Ekim : L’Euphrate coule entre Nimri et le centre d’Elazığ. Le fleuve était une frontière naturelle. C’est à la fondation de la République, au moment de tracer les nouvelles frontières administratives, qu’on a sciemment divisé certaines régions.
A quel moment l’État impose-t-il un changement de nom à ce village, et pourquoi ?
Mine : De nombreux villages ont été contraints de changer de nom dans les années 1950, parce qu’ils portaient un nom rum, arménien, kurde, arabe ou autre et qu’on voulait “turquiser” ces noms. Ce phénomène s’accélère dans les années 60 et 70. Nimri – qui n’est pas un nom turc – subit ce sort au début des années 1970. L’État lui donne le nom de “Pınarlar” (“sources” en turc). Un nom qui – soit dit en passant – ne convient absolument pas à ce village situé dans une zone plutôt aride ! C’est assez ironique…
Ekim : Il faut dire aussi qu’à l’époque, un barrage était en construction dans la région. Il y a peut-être un rapport avec le changement de nom…
Mine : … d’autant qu’un transformateur électrique a été installé à moins d’un kilomètre de Nimri.
Ekim : Le changement de nom intervient donc à un moment où l’État marque pleinement sa présence dans la région.
Mine : D’autres villages voisins sont d’ailleurs concernés par le changement de nom. Par exemple, le village de Dingidar est devenu Dibekli.
Dans les années 70, les habitants de Nimri deviennent donc du jour au lendemain les habitants de Pınarlar. Comme ce changement se traduit-il au quotidien ?

Photo du village prise du Mont Agbaba
Ekim : Il n’y a pas eu, à l’époque, de réaction organisée au changement de nom, même s’il y a pu y avoir des protestations individuelles. Je pense que cela tient d’abord au phénomène de l’exode rural qui a touché le village à partir des années 50 et s’est accéléré dans les années 60-70. Cela tient aussi, il me semble, au climat politique de l’époque. Les luttes d’alors s’organisaient surtout autour de l’axe gauche-droite. Il n’était pas tellement question de culture ou d’appartenance.
Qui vit à Nimri aujourd’hui ?
Mine : Une seule famille avec enfant vit au village à l’année, celle du maire (muhtar). Il y a aussi un certain nombre de retraités qui sont revenus à Nimri après avoir migré en ville. D’ailleurs, une grande partie de ceux qui étaient partis à l’époque s’étaient installés comme commerçants au Grand bazar d’Istanbul. Jusque dans les années 1980-1990, on y comptait entre 100 et 120 commerces appartenant à des hommes originaires de Nimri ! Ces hommes ont fait venir à Istanbul leur femme et leurs enfants. A partir des années 1990, plusieurs d’entre eux – à la retraite – sont revenus au village, au moins pour une partie de l’année (printemps et été). Ils sont une trentaine dans ce cas.

A quel moment et par qui a été fondée l’Association de solidarité du village de Pınarlar/Keban ?
Mine : Elle a été fondée à Istanbul dans les années 1970, puis a été dissoute comme toutes les associations après le coup d’État de 1980. Elle a été refondée en 1985 par sept personnes. Pendant longtemps, jusqu’au début des années 2010, l’association est restée essentiellement composée d’hommes, de commerçants du Grand bazar. L’association organisait une ou deux activités par an mais n’était pas très active et comptait une cinquantaine de membres. Mais les choses ont changé à partir du moment s’est créé un groupe Facebook pour les personnes originaires de Nimri. Ce groupe a permis l’échange de photos et d’histoires liées au village. Peu de temps après, le père d’Ekim - Kenan Öztürk – a organisé via Facebook une rencontre en 2010 au café de l’Institut français d’Istanbul. Une cinquantaine de personnes ont participé. L’association a accueilli de nouveaux adhérents, des jeunes et des femmes notamment, à partir de ce moment-là. Si bien qu’en 2013, le conseil d’administration a été renouvelé pour correspondre davantage au profil de ces nouveaux membres. C’est à ce moment-là que je suis devenue présidente de l’association.
Cela dit, après la rencontre de 2010, nous avions déjà commencé à débattre de nouvelles idées pour l’association et avions décidé d’organiser une visite de groupe au village. La première visite a été organisée en mai 2011, avec 25 personnes. La plupart d’entre elles avaient entre 20 et 35 ans. Depuis 2011, chaque année, nous organisons un voyage à Nimri au mois d’août.

Comment s’est initié le processus de changement de nom ?
Mine : C’est un sujet dont nous discutions. Car même si le nom de Pınarlar existait uniquement sur le papier, nous craignions qu’avec le temps, les nouvelles générations oublient le nom de Nimri. Pour vous donner un exemple, lorsque le groupe Facebook a été créé, il portait uniquement le nom de Nimri. Mais certains membres de l’association ont suggéré d’ajouter entre parenthèses le nom officiel du village, Pınarlar, pour les jeunes qui ne connaîtraient peut-être pas le nom d’origine. Lutter contre l’oubli, c’est l’une des motivations de la demande de changement de nom. L’autre raison est que, tout simplement, nous considérons ce changement de nom comme injuste. Alors que ce village avait un nom historique accepté par tous, on lui a imposé “d’en haut” un nom sans aucun rapport.
Ekim : Un nom est porteur d’une Histoire et d’une culture et nous sommes, nous-mêmes, en recherche de cette culture. De plus, ces dernières années, la question des noms de lieux est devenue un sujet de débat politique. Nous nous sommes dit : “pourquoi pas nous ?” Sans doute les anciens de l’association n’auraient-ils pas pris cette initiative. Mais nous, les jeunes qui sommes désormais dans le conseil d’administration, nous avons pu briser les barrières que nos aînés n’osaient pas briser…

Les jeunes à la descente du bus affrété par l'association. Arrivée au village à l'occasion du séjour collectif annuel fin août.
Comment se passe la procédure ?
Ekim : La justice n’intervient pas lorsqu’il s’agit de changer le nom d’un village. Il ne s’agit pas d’ouvrir un procès. Dans un premier temps, le Parlement provincial (İl Genel Meclisi) – en l’occurrence, celui d'Elazığ – se prononce sur le changement de nom. Ce sont donc des élus qui prennent la première décision. Cette décision – qu’elle soit positive ou négative – est ensuite confirmée ou infirmée par la préfecture. La préfecture, qui dépend du ministère de l’Intérieur, a donc le dernier mot.
Dans le cas de Nimri, la campagne pour le changement de nom a été lancée par le maire du village, auquel nous avons remis notre pétition, signée par quelque 300 personnes. Au printemps 2014, le maire s’est adressé au sous-préfet de Keban et à la préfecture, qui a transmis notre demande au Parlement provincial. Ce Parlement, composé en majorité de membres AKP (Parti de la justice et du développement) et MHP (Parti d’action nationaliste), s’est prononcé contre le changement de nom. Cette décision a été transmise au préfet qui – après consultation auprès du ministère de l’Intérieur – a demandé un second vote, en avançant un problème de forme. En réalité, je pense qu’il faut y voir l’illustration d’une politique d’État plus favorable aux changements de noms. Le même Parlement provincial a donc voté une seconde fois et s’est prononcé en faveur du retour au nom de Nimri en décembre 2014.
Mine : Il faut souligner qu’entre-temps, le gouvernement avait annoncé le vote d’un “paquet démocratique”, qui prévoyait notamment le retour des anciens noms. Cette annonce a effectivement été suivie d’un texte législatif supprimant l’obligation du turc pour les noms de lieux. Le climat politique était donc favorable à notre demande.
Que s’est-il passé ensuite ?
Ekim : Immédiatement après la décision, début 2015, le panneau à l’entrée du village a été changé ; les sceaux (pour les documents officiels) aussi.
Mine : Nous ne nous sommes pas encore rendus au village mais nous prévoyons de fêter cette victoire lors de notre prochaine visite, en août, à l’occasion d’un de ces banquets communs que nous avons pris l’habitude d’organiser.

Mine : Je pense que les habitants du village ne songeaient pas forcément à réclamer le changement de nom. Nous, les jeunes de l’association, avons en quelque sorte allumé l’étincelle qui a rendu cela possible. Le succès de notre campagne a démontré que lorsqu’on se mobilise, les choses peuvent changer.
Ekim : Je suis très heureux de cette victoire. La réalité a rejoint le symbole, et c’est très important. D’un point de vue sociétal, je suis aussi très optimiste. Alors que nos aînés pouvaient avoir des réticences sur certains sujets, nous avons affiché une forte volonté et nous avons recueilli de nombreux soutiens. J’ajouterais que le changement de nom de ce village de Nimri en Pınarlar était d’autant plus absurde que, au prétexte de “turquisation”, l’État avait changé le nom d’un village dont la population était… en majorité turque ! Cela illustre l’absurdité des politiques d’assimilation.
Mine : Oui, cela donne une idée de l’intolérance qui se cache derrière les politiques de changement de nom !
Ekim : La Turquie a connu de très lourdes politiques d’assimilation, conduites au nom du nationaliste ou de la religion. Les campagnes réussies, comme celles pour le retour du nom de Nimri, sont importantes car elles nous aident à nous libérer de cette maladie de l’assimilation. Il est important de débattre et de remettre en cause ces politiques, au travers d’exemples comme celui de Nimri. Je pense que ce succès encouragera les gens à faire davantage de recherches sur la culture de leur village, à s’exprimer plus librement et à moins craindre l’autorité. A notre niveau, nous avons créé un mouvement de la société civile alors qu’encore une fois, le changement de nom aurait pu être obtenu sans pétition, sans mobilisation.
Mine : Si nous n’avions pas obtenu gain de cause, nous étions prêts à nous adresser à la justice pour récupérer le nom de Nimri. Peut-être que cela n’aurait abouti à rien mais par notre action, nous aurions continué à sensibiliser sur ces questions non seulement au sein du village, mais aussi dans d’autres localités.
Que représente le “village” pour vous, jeunes urbains vivant dans un pays lui-même de plus en plus urbanisé (+ de 73%) ? Quel avenir, selon vous, pour ces villages vidés de leurs jeunes générations ?
Mine : Pour nous, la relation au village se développe surtout sur le plan culturel. Nous ne voulons pas que son Histoire sombre dans l’oubli ; nous voulons préserver sa culture, ses traditions séculaires de village alévi. Mais nous nous intéressons également à sa vie économique, qui pourra peut-être se développer dans les années à venir à la faveur d’initiatives comme la nôtre.
Ekim : Pour moi, le tournant a eu lieu en 2010, lors de la grande réunion de l’association au café de l’Institut français. Notre crainte était la suivante : nos parents sont nés au village, puis ils sont partis en ville, où nous sommes nés et où nous avons grandi. Si nous, la nouvelle génération, ne faisons rien, la culture de notre village disparaîtra. En cinq ans, nous avons fait beaucoup de chemin et je suis mille fois plus optimiste qu’à l’époque. Mais cela ne suffit pas. De très nombreux villages de Turquie ont subi le même sort. Il y a deux aspects à l’exode rural : la politique et l’économie. Dans le cas de Nimri, les départs ont surtout été motivés par des raisons économiques. Mais beaucoup de villages ont été vidés de leurs habitants pour des raisons politiques ; ou pour les deux à la fois. Cela a eu des effets néfastes. Par exemple, l’élevage disparaît en Turquie.
Je suis optimiste pour la préservation de la culture de Nimri mais il faut que nous débattions de son avenir économique. Il faut aussi réfléchir aux vecteurs de rassemblement pour les membres de l’association, ici à Istanbul. Car nous ne pouvons pas nous y rendre souvent... Comment apporter malgré tout une contribution économique au village ? C’est l’un des sujets dont nous débattons actuellement.

Propos recueillis par Anne Andlauer (http://lepetitjournal.com/istanbul) jeudi 2 juillet 2015

















