Édition internationale

INTERVIEW –Denis Podalydès :"Isoler le démon et lui donner corps, cela ressemble au métier d’acteur"

Étrange docteur Jekyll hanté par un certain mister Hyde, Denis Podalydès interprète, seul sur scène, un duo célèbre, tiré du roman de Stevenson. L'acteur était invité en Espagne pour le cycle Accessoires de la solitude, impulsé par l'Ambassade de France et l'Institut français de Madrid, dans le cadre du pôle de création franco-espagnol DeMon. Il revient sur l'envie qui l'a poussé à rentrer dans la peau de ce personnage

(Photo Lepetitjournal.com)

Lepetitjournal.com : Qu'est ce qui vous a poussé à choisir de jouer cette pièce ?
Denis Podalydès : Je suis parti du dernier chapitre du roman de Stevenson, au cours duquel le docteur Jekyll fait le récit de ses essais scientifiques et de ses découvertes sur le corps humain. Il y avance que le corps humain peut être scindé en deux, non pas selon une simple division physique, mais aussi selon une partition morale.
Cette idée de dédoublement, entre une part "diurne" et une part "nocturne", cette façon d'isoler le démon et de lui donner un corps, ressemble beaucoup, à mon sens, au métier d'acteur.

C'est-à-dire ?
Il s'agit de découper en soi une zone animale obscure, à laquelle l'on donne un corps : c'est ce que fait l'acteur au quotidien, lorsqu'il interprète un rôle. C'est, je crois, souvent ce que les acteurs recherchent : laisser libre cours à certaines choses que l'on ne peut exprimer dans la vie civile, comme la violence, la mélancolie pure ou encore une certaine capacité comique.
Pour moi, travailler sur cette pièce, c'était une façon d'aller fouiller plus en avant sur ces questions.

Comment vous y êtes vous pris pour adapter le roman de Stevenson ?
J'ai travaillé avec Christine Montalbetti, que je connais depuis plus de 25 ans. Romancière, elle était très intéressée par l'écriture théâtrale, sur laquelle elle n'avait encore aucune expérience. Je lui ai demandé de lire le dernier chapitre du roman de Stevenson, avec l'idée d'en faire une adaptation libre, qui serait la base d'un monologue. Elle est revenue à moi deux mois plus tard avec une première version du texte, à la fois très théâtrale et très littéraire.

Quelles sont les particularités du texte de Christine Montalbetti ?
C'est un véritable texte à deux voix qu'elle a réussi à produire : on a l'impression que l'on a affaire à Jekyll, mais en même temps, c'est la voix de Hyde qui parle. C'est troublant, on ne sait jamais vraiment qui est qui. Cette confusion volontaire qu'a apportée Christine distingue la pièce du manichéisme du roman de Stevenson? Toute la modernité du texte, c'est cette capacité à rendre les choses confuses, à inverser, presque, les valeurs. En fin de compte Hyde ne serait-il pas le plus pur ? Le plus honnête ?

Sur scène, comment réussissez-vous à passer d'un personnage à l'autre ?
Une fois encore, toute mon interprétation est basée sur cette subtilité qu'apporte l'écriture de Christine. Ce n'est pas la métamorphose qui m'intéresse, mais la tension entre les deux personnages : l'imminence du monstre, plutôt que son incarnation complète et figée. C'est un peu comme dans le film Alien : on ne voit jamais le monstre en entier, on n'en devine que certaines parties et c'est ce qu'on en imagine qui est le plus effrayant.
J'ai donc vraiment essayé de travailler sur cette tension entre la voix et le corps : laisser deviner Hyde qui hante Jekyll à chaque moment de la pièce, sans que l'on ne puisse savoir clairement qui s'exprime : Jekyll ou Hyde, Hyde ou Jekyll ?

Pouvez vous nous parler de vos projets ?
Je suis en train d'apprendre le texte de Richard II, de Shakespeare, que je vais jouer à Avignon. En mai-juin je devrais également tourner dans un film de Rushdie Zem, sur l'affaire Homar Radade.

Propos recueillis par Vincent Garnier (www.lepetitjournal.com ? Espagne) jeudi 4 mars 2010

"El caso Jekyll" jeudi 4 mars à 20h30
Teatro del Institut Français de Madrid
Tel : 91 700 48 00

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.