L'Inde en cinq sens : un portrait forcément subjectif
L'idée de ce portrait est née au détour d'une lecture. En refermant le livre Life in Five Senses de Gretchen Rubin, une question s'est imposée : et si je parlais de l'Inde non pas à travers son histoire, sa géographie ou son économie, mais à travers les sens ? À travers les odeurs qui nous surprennent, les sons qui nous accompagnent, les saveurs qui nous marquent, les couleurs qui nous éblouissent et les textures qui restent gravées dans la mémoire.
Après tout, existe-t-il un pays plus adapté à cet exercice ? L'Inde était pour moi une évidence. Peu de pays sollicitent les cinq sens avec une telle intensité. Ici, chaque rue, chaque marché, chaque gare, chaque repas est une expérience sensorielle à part entière. On dit souvent : l'Inde, on l'aime ou on la déteste mais elle ne laisse jamais indifférent.
Un exercice profondément personnel
Mais une évidence en cachait une autre : raconter l'Inde de cette manière ne pouvait être qu'un exercice profondément personnel.
Au départ, le projet a suscité beaucoup d'enthousiasme. De nombreuses personnes ont manifesté leur envie d'y participer, séduites par l'idée de partager « leur » Inde. Pourtant, lorsque le moment est venu de coucher ces sensations sur le papier, les réponses se sont faites rares. Seules deux ou trois personnes sont finalement allées au bout de l'exercice.
Les difficultés de mettre en mots des sensations
Car mettre des mots sur ses sensations est bien plus difficile qu'il n'y paraît. Les cinq sens relèvent de l'intime. Ils sont façonnés par nos souvenirs, notre culture, nos émotions, notre histoire personnelle. Une odeur qui évoque l'enfance pour l'un rappellera un voyage pour l'autre. Un bruit perçu comme une cacophonie par certains sera, pour d'autres, la bande-son familière du quotidien. Il n'existe pas une seule manière de ressentir l'Inde, mais une infinité.
À cette difficulté s'ajoute celle de vouloir résumer un pays-continent. L'Inde est immense. Entre les sommets himalayens, les déserts du Rajasthan, les plages du Kerala, Delhi, Mumbai ou Chennai, entre les campagnes et les centaines de langues, de cuisines et de traditions, les expériences sensorielles changent d'un espace à l'autre... L'Inde n'a pas une odeur, une couleur ou un goût ; elle en possède des milliers.
Ce portrait n'a donc pas la prétention de définir ce qu'est l'Inde. Il est une invitation à la découvrir autrement...
L'Inde par la vue
La vue est souvent le premier sens dont on parle, et, si personnellement mon expérience de l'Inde a plutôt débuté par l'odorat, il en reste que la découverte de l'Inde commence souvent par ses paysages, que ce soit des visions du Taj Mahal à Agra, des déserts du Rajasthan, des lumières de Mumbai ou des rues de Delhi ou Calcutta, l'Inde évoque avant tout une myriade de paysages. La preuve en image :
Pour moi, l'Inde par la vue serait avant tout ce paradoxe qui fait cohabiter les bâtiments ultra-luxueux de Mumbai avec les bidonvilles et ce dès la sortie d'avion. C'est aussi la vision d'un chaos organisé comme en parlait Sharda Subhash dans son livre L’Inde sans filtre.
Une lectrice témoigne: " l'Inde par la vue c'est tout d'abord "le voile blanc de... je ne sais pas... pollution, humidité, poussière, etc. Il nous a suivis jusqu'à Mahabaleshwar, j'en ai été très étonné; écrivait-elle en janvier". Une vision à laquelle toute personne arrivée en Inde entre novembre et février peut facilement s'identifier.
À Mumbai, j'ai pris l'habitude de reconnaître les pics de pollution en observant si de Bandra (quartier-village à la "banlieu" de Mumbai),on arrive à observer la ville (Mumbai) de l'autre côté du pont.
Christian Haugen's photo, licensed as CC BY 2.0.
Mais l'Inde c'est aussi ces centaines de couleurs qui font partie de notre quotidien : que ce soit par les saris ou la kurta, dans le bindi placé sur le front des femmes ou sur les affiches de cinéma, la couleur est partie intégrante de l'Inde. La couleur est tellement intégrée à la culture du pays que ce ne sont pas un mais deux festivals religieux qui utilisent les couleurs comme élément central (holi et navratri).
Mélanie raconte : "J’aime tant admirer ces échoppes de légumes soigneusement rangés en pyramides impeccables, ou encore ces immenses monticules de poudre rouge ou orange utilisé pour le tilak. En revanche, j’apprécie beaucoup moins la vision de ce liquide orange et épais que de nombreux hommes crachent : le fameux bétel. J’ai aussi beaucoup de peine à voir ces vaches brouter du plastique au milieu de rues jonchées de déchets. Chaque matin, je regarde mon lait avec un certain questionnement… ",
L'Inde par le toucher
Certainement le sens le moins utilisé ici ou du moins le moins reconnu.
D'un côté, que ce soit les hindous qui saluent en joignant les mains ou les musulmans qui lève la main au front pour dire salaam, les Indiens sont finalement peu tactiles. Il existe bien sur le toucher involontaire des mouvements de foule notamment à la sortie ou entrée de transports publics, mais l'Inde reste un pays très pudique en apparence.
Mélanie tout comme nos autres lecteurs ont mentionné cette absence d'utilisation du sens "Je dois avouer que c’est un sens que j’utilise peu ici. J’ai une envie folle de plonger mes mains dans ces grands sacs de riz et d’épices, mais je serais incommodée de voir quelqu’un le faire avant moi, juste avant d’acheter le produit… Alors je m’abstiens !"
" hmmm... je n'ai pas grand-chose pour celui-là. Je n'ai pas touché de tissus, de peaux, de végétaux... Juste peut-être la brise tiède une soirée de février en terrasse dans le Tamil Nadou."
Pour autant, l'Inde regorge de différentes opportunités d'utiliser ce sens...Que ce soit la fraîcheur du marbre dans les maisons, au Taj ou les malls, celle de la pierre des monuments historiques, la sensation au toucher de certains tissus, celle des tapis sur nos pieds, celle des chèvres avant l'Aid, ou du mélange farine eau pour faire les rotis etc...
Si nous avons un conseil à donner c'est d'essayer des expériences liées au toucher.
L’Inde par l'ouïe
Contrairement au toucher, auquel on prête souvent moins d'attention, l'ouïe est un sens auquel il est impossible d'échapper en Inde. Elle est constamment sollicitée, au point que l'on finit parfois par subir les sons qui nous entourent. Là encore, ce peut être une expérience des plus positives comme des plus difficiles à vivre.
Mélanie raconte : Ah… Ces mantras provenant des temples ! Je les trouve tellement apaisants que je pourrais passer des heures à les écouter. Je suis cependant bien plus surprise — voire horrifiée — par les décibels émanant des immenses murs de son installés à chaque coin de rue lors des festivals. Les Indiens ne finissent-ils pas tous sourds à la fin de leur vie ?
Un autre lecteur témoignait des difficultés à vivre avec le bruit incessant des klaxons en ville...
Sur une note plus positive, l'Inde ne serait pas l'Inde sans ses films Bollywood et leurs bandes-son sur laquelle jeunes et moins jeunes aiment danser. Pour moi, l'un de mes souvenirs les plus marquant du pas restera une balade en voiture ou un ami décida de sortir la tête et une partie du corps par la fenêtre pour se lancer dans sa plus belle interprétation de 'tu jaane na'...
L'Inde par l'odorat
Pour moi c'est l'un des sens qui me crie le plus "tu es en Inde" et cela commence dès la descente d'avion. L'Inde a une odeur particulière que je ressens ou les portes s'ouvrent. Et puis on s'habitue... mais après des vacances en France, c'est qui ancre mon retour.
On ne peut pas parler d'Inde sans parler de l'odeur des épices, celle des mangues qui apparaissent chaque janvier...L'odorat est d'ailleurs souvent associé au goût pour cette raison. Mais malheureusement pour nous, l'odeur des mets n'est pas seule que l'on sent.
Mélanie témoigne : "Sur ce point, je pensais être bien plus incommodée. J’ai souvent de belles surprises en passant devant les marchands de rue qui préparent ces mets, tous plus alléchants les uns que les autres. En revanche, les trajets en rickshaw aux abords de certains bidonvilles sont plus difficiles : les odeurs d’excréments et de déchets en fermentation s’y entremêlent sans retenue."
L'Inde par le goût : des délices aux mille saveurs
Ici, le goût est une aventure quotidienne. Il surprend, déroute parfois, mais il laisse rarement indifférent.
L'Inde ne se résume pas un plat, chaque État, chaque région, parfois chaque famille possède ses propres recettes, ses mélanges d'épices et ses traditions culinaires. D'un nord généreux en pains, en produits laitiers et en plats mijotés à un sud où dominent le riz, la noix de coco et le tamarin, les saveurs changent au fil des kilomètres.
Ce qui frappe d'abord, c'est la richesse des épices. Le cumin, la cardamome, la coriandre, le fenugrec, le curcuma, les graines de moutarde, le poivre ou encore le piment composent une palette infinie de goûts. Contrairement aux idées reçues, la cuisine indienne n'est pas seulement piquante : elle joue sur l'équilibre entre le sucré, le salé, l'acide, l'amer et l'épicé.
"Les épices dans le byriani, pas nécessairement le piment mais toutes les autres qui emportent le palais à chaque bouchée. J'ai récemment découvert la cardamome noire, un régal", nous témoigne une lectrice.
Et l'Inde est aussi le royaume de la street food. Les pani puri qui éclatent en bouche, les samosas croustillants, les dosas dorés, les vada pav de Mumbai ou les momos de l'Himalaya racontent chacun une facette du pays. On mange souvent avec les doigts (on touche donc!) , un geste qui transforme le repas en une expérience plus sensorielle et plus conviviale.
Les fameux pani puri de Mumbai (elco market)
Mélanie raconte : "Ces pani puri si croustillants, ces dosas fondantes, ces currys toujours plus épicés… (Je me régale de la cuisine indienne, mais… N’avons-nous pas le même palais ? Comment est-il humainement possible de manger si relevé ?) J’ai cependant quelques déconvenues, notamment avec ces petits gâteaux secs achetés à la « bakery » du bout de ma rue. Certains sont à la noix de coco, malheureusement celle-ci est bien trop vieille et donc rance ! À chaque fois, ils me font envie ; à chaque fois, la même déception… Et pourtant, j’insiste !"
Un avis que je partage malheureusement... Je ne suis pas fan des desserts et gâteau de l'Inde.
Impossible également d'évoquer le goût sans parler du thé, servi brûlant dans de petits verres ou des gobelets en terre cuite. Le chai, parfumé à la cardamome, au gingembre ou à la cannelle, ponctue les journées et rassemble les inconnus comme les amis, toutes classes sociales confondues.
Goûter l'Inde, c'est comprendre qu'il n'existe pas une cuisine indienne, mais des centaines de cuisines. Chacune raconte une histoire, un climat, une religion, une communauté ou une famille. Comme le pays lui-même, elles sont multiples, contrastées et infiniment généreuses.
Et pour finir, je vous partage l'anecdote que l'on m'a envoyée, preuve s'il en fallait de la subjectivité de ces portraits par les sens :
Bonsoir, j'ai vu votre message concernant le portrait de l'Inde à travers les sens. Et je voulais vous partager une anecdote à ce sujet. Il y a quelques semaines, ma fille m'embrasse et me dit émerveillée. "Maman tu sens l'Inde." Forcément j'étais un peu surprise et je lui dis que je viens de me nettoyer le visage à l'eau de rose. Et elle me répond :" C'est ça maman, pour moi l'Inde c'est cette odeur, c'est la rose". Et j'avoue qu'à cet instant ça m'a fait énormément plaisir, car je sais que l'Inde qui est le pays dans lequel elle aura passé le plus de temps est associé à ce beau souvenir olfactif.
Zoe (10ans) et sa maman, qui vivent a Delhi depuis 6 ans.
Un grand merci à tous pour votre patience, et surtout pour ceux qui ont répondu positivement à notre requête et ont dû attendre si longtemps pour voir l'article publié. En espérant qu'il vous plaise...