Dans son livre, Sharda Subhash dresse le portrait d’une Inde à la fois moderne et profondément traditionnelle, plurielle et pleine de contradictions, loin des clichés. Un regard sans filtre, nourri d’expériences vécues et de rencontres. Nous l’avons rencontrée.


Sharda Subhash est franco-indienne. Elle a grandi en France et connu l’Inde sous le prisme de ses parents : une transmission empreinte d’amour, de films et de musiques de Bollywood et de festivals célébrés en famille ou parmi la diaspora indienne. RH de formation, avec une passion pour l’écriture et une obsession pour comprendre l’humain, Sharda décide de partir en Inde avec un billet aller simple. Elle pensait découvrir le pays de ses parents, mais c’est une tout autre Inde qui l’accueille.
Dans son premier livre, Sharda se livre sur cette découverte. Un récit à la croisée du reportage, du journal intime et de l’analyse sociologique, avec un langage simple et conversationnel, qui nous attache à l’autrice comme à une amie partie loin…. Sa réflexion s’est nourrie des centaines de personnes rencontrées et interviewées à travers différentes villes en Inde, issues de milieux très variés : personnes transgenres, chauffeurs de tuk-tuk, expatriés, avocats, femmes de ménage, prêtres où même chefs d’entreprise. Autant de voix qui donnent à son regard une analyse du pays à la fois fine, nuancée et rigoureuse.
Le livre aborde un ensemble de thèmes allant de la question de la transmission familiale au sentiment d’appartenance à une communauté, du mal du pays propre à l’expatriation à l’analyse d’une société indienne en pleine mutation… L’analyse y est souvent nuancée, toujours incarnée, nourrie d’expériences vécues et de témoignages multiples, loin des clichés. Sharda Subhash donne à voir une Inde plurielle, traversée de paradoxes, où traditions et modernité coexistent sans transition, et où l’intime devient une porte d’entrée pour comprendre le collectif.
L’Inde de la diaspora : une Inde figée dans le temps
Sharda n’a jamais été dans une recherche de ses racines ; Elle pensait connaître le pays, c’est un peu un choc.
« En arrivant, je me suis rendu compte que l’Inde que l’on m’a transmise, ce n’était pas l’Inde qui existait devant moi. Je pense qu’ils (ses parents qui lui ont transmis leur culture) avaient gardé une vision de l’Inde des années 70, et une fois que je suis arrivée, j’ai découvert une Inde complètement différente. Une Inde multiple et plurielle. Vivre sur place, c’est comprendre qu’il se passe autre chose. »
C’est précisément ce décalage qui nourrit son livre. L’autrice raconte comment son propre regard a évolué une fois installée en Inde : non pas dans un sens idéalisé ou critique, mais dans une compréhension plus fine des mécanismes sociaux, culturels et générationnels.
« Je n’aurais jamais eu certaines réponses si j’étais restée en France, même en interrogeant des Indiens de la diaspora. La vraie vision, elle vient quand on rencontre les locaux et qu’on vit avec eux. »
Une modernité fulgurante, sans transition
L’un des fils conducteurs du livre est la vitesse à laquelle l’Inde évolue. « Il n’y a pas eu de transition entre l’Inde pudique, conservatrice et l’Inde ultra-moderne. Tout est allé très vite », analyse Sharda. Aujourd’hui, un paiement peut être effectué directement par QR code, même chez les vendeurs de rue et les danseurs-mendiants ; la numérisation est massive, de GPay à l’Aadhaar Card pour prouver son identité. Dans sa course à la modernité, le pays a « zappé des étapes », mais conservé son sens aigu du service à l’autre : on peut commander à manger sur des plateformes même au milieu de la nuit, se faire livrer ses courses en dix minutes, commander un Uber ou un rickshaw depuis son téléphone, discuter des problèmes d’électricité de son bâtiment via WhatsApp ou encore lancer une plainte aux services municipaux depuis Twitter.
Cette modernité n’efface pas les traditions. « On parle souvent d’occidentalisation, mais l’Inde garde ses codes. Elle additionne les contradictions. » Cette coexistence permanente entre archaïsme et innovation nourrit ce que l’autrice appelle un « paradoxe constant », résumé dans le slogan : Incredible India, une Inde à la fois fascinante et déroutante.
Incredible Women of India
La question des femmes traverse le livre de Sharda Subhash comme un fil rouge, tant elle révèle les contradictions de l’Inde contemporaine. Dans les grandes métropoles, l’autrice observe une émancipation visible : femmes indépendantes, actives, libres de leurs choix vestimentaires et de leurs sorties, loin de l’image figée transmise par les générations précédentes. Elle coexiste avec des injonctions sociales fortes, notamment autour du mariage, de l’apparence et du rôle assigné aux femmes au sein de la famille ou de la société. Sharda montre comment, dans certains milieux, la valeur d’une femme continue d’être mesurée à l’aune de ce qu’elle représente (bijoux, statut, respectabilité), plus qu’à ce qu’elle est.
Elle met en lumière une société où l’on peut célébrer les premières règles d’une jeune femme et, pour autant, toujours sous le regard du collectif, parfois jusqu’à interdire l’accès au temple.
Non pas une Inde, mais des Indes
Dans son livre, Sharda évoque souvent la pluralité des expériences et la multitude de réalités qui coexistent dans le pays.
« Tous les 100 kilomètres, tout change : la langue, la nourriture, la façon de penser. L’Inde, c’est un continent. Ici, tout cohabite. »
Et il est vrai que, selon les villes, les quartiers et les communautés dans lesquelles on évolue, l’expérience de l’Inde sera très différente. Sharda, qui a beaucoup voyagé à travers le pays, de Delhi à Chandìgarh en passant par Goa et Mumbai, raconte cette diversité avec justesse en croisant le récit personnel et l’analyse de trajectoires multiples : plus d’une centaine de personnes ont été interrogées pour nourrir ce livre. Sharda le mentionne comme « son côté RH » : une compulsion à comprendre et observer les personnes qu’elle rencontre, qu’elles se soient croisées dans un café, collaborent dans un cadre professionnel ou partagent sa vie. Elle a passé des heures à essayer de comprendre le monde qui l’entoure.
Elle écrit : « L’Inde n’est pas un pays divisé entre tradition et modernité, mais une fusion, un patchwork vivant. »
En expatriation, le tissu social et associatif : un lien nécessaire avec la France
Mais cette découverte du pays s’accompagne aussi d’une découverte de soi et de ses limites. Comme beaucoup d’expatriés, même si elle aime le pays, certaines villes et situations peuvent être pesantes pour elle. Le mal du pays, comme on l’appelle. Un moment où le rythme de vie, les changements d’habitudes, les amis et la famille qui sont loin, tout devient trop. Pour traverser ces périodes où la France nous manque, Sharda mentionne l’importance vitale du tissu social et associatif comme point d’ancrage avec la France.
À son arrivée en Inde, ce réseau — ambassades, associations françaises comme l’association Main Tendue, chambre de commerce, Delhi Accueil, cercles professionnels ou encore communautés informelles — lui offre un cadre rassurant, presque structurant, notamment à Delhi, ville qu’elle décrit comme dure et exigeante.
Ce lien avec la France permet de rompre l’isolement, de partager des repères communs et de créer une forme de solidarité entre expatriés confrontés aux mêmes défis d’adaptation.
Derrière le livre sur l’Inde, une lettre d’amour à la famille
En filigrane, le livre est aussi un récit familial. Dès la dédicace à son père au début de l’ouvrage, Sharda écrit avec pudeur une lettre d’amour à la famille, ces personnes que l’on ne choisit pas mais pour qui l’on ferait tout, et vice versa. Elle évoque ses parents, leur immigration, leurs sacrifices.
« Ils se sont agenouillés, ont fait tous les sacrifices pour que nous puissions réaliser nos rêves. »
Sans pathos, elle parle de cette affection pudique, de ces familles où l’on ne dit pas forcément « je t’aime », mais où la solidarité est absolue. Et de l’amour d’une fratrie, où l’on peut te dire « que tu as été adopté » ou « trouvé dans une poubelle » (les enfants des années 90 s’y retrouveront), et pour autant te surprendre à l’aéroport pour te dire au revoir.

Nous ne pouvons que recommander ce livre, qui parlera autant aux amoureux de l’Inde, aux expatriés de longue date comme aux nouveaux arrivants, qu’aux enfants nés de plusieurs cultures, qui doivent apprendre à naviguer entre ces différents mondes.
Merci à Sharda Subhash de nous avoir rencontrés.
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