L’engagement des Indiens pour la défense de la démocratie.


Nous remercions notre correspondant à Pondichéry, Arockiaraj, d’avoir pris le temps d’écrire un compte rendu de ce jour d’élections législatives, qui fait suite à la visite récente du premier ministre Narendra Modi, venu soutenir les candidats du BJP (Bharatiya Janata Party), à Pondichéry.
Les élections indiennes ne sont pas une petite affaire, outre l’étalement des dates de votations selon les États et territoires de l’Union, c’est toujours un événement qui appelle à de grandes réunions, de grands discours, et beaucoup de manifestations avec drapeaux et publicités. Ce sont aussi des mouvements de foules colorées, particulièrement importants lorsque ce sont des leaders très médiatiques comme Kamal Haasan, le fondateur du parti Makkal Needhi Mariam ou le premier ministre Narendra Modi, qui viennent faire campagne. Alors, par principe de sécurité, les déplacements des véhicules sont paralysés dans la ville de Pondichéry.
Le processus électoral a commencé à Pondichéry, avec le dépôt des candidatures le 16 mars 2026. Dans tous les quartiers, durant des semaines et des jours, les partis, se faisant une concurrence sonore, ont diffusé par haut-parleurs ambulants des slogans politiques.
Nous avons le témoignage d’une habitante, gagnée par le soulagement, en ce jour d’élections :
" Ces derniers temps, c’était vraiment très bruyant : des camions partout avec des haut-parleurs pour faire campagne, certains qui distribuaient des mixies et autres, pour attirer les votes… Un vrai chaos".

Les élections se tiennent ce jour du 9 avril 2026.
Concernant la répartition des sièges, le territoire compte 30 sièges au total, répartis entre Pondichéry, Karaikal, Mahe et Yanam.
Le vote s’est déroulé dans différents lieux tels que des écoles et des universités. Au total, 1 099 bureaux de vote ont été mis en place, dont certains présentaient des particularités intéressantes : des bureaux entièrement gérés par des femmes, d’autres par des jeunes, ainsi que quelques bureaux gérés par des personnes en situation de handicap. Deux bureaux ont également été installés dans des bâtiments patrimoniaux.
Un engagement citoyen fort :
À Pondy la démocratie est une force vive, environ 89,65% de votants.
Selon la Commission électorale de l’Inde, environ 944 000 électeurs sont inscrits, avec une majorité de femmes.
Sur le terrain, l’ambiance est globalement calme et ordonnée. Les électeurs se sont déplacés tranquillement pour voter, et tout s’est déroulé de manière fluide, sous le contrôle des services d’ordre.
Cependant, dans mon quartier, un conflit a éclaté entre des partisans du BJP et du Congrès, et il a fallu l’intervention de la police pour rétablir l’ordre.
Le dépouillement des votes est prévu le 4 mai et le processus électoral sera finalisé le 6 mai.
Les élections, un moment sacré pour les Indiens
Un des marqueurs de l’Inde, c’est sa réputation d’être la plus grande démocratie du monde.
Elle est née de la lutte de l’Inde pour son indépendance. La constitution indienne a été adoptée le 26 novembre 1947 et le temps de sa mise en œuvre, la démocratie est née en 1950, grâce aux élites indiennes qui se sont formées dans les institutions britanniques, durant la colonisation.
Ce qui dans le compte rendu d’Arockiaraj est remarquable, c’est la mobilisation citoyenne à Pondichéry et probablement généralement en Inde, pour faire fonctionner la démocratie.
Nous nous sommes donc posé la question suivante :
Quel référentiel culturel commun anime cette passion du peuple indien, pour cultiver avec autant de ferveur la démocratie ?
Nous nous sommes référés, pour chercher des réponses, à un article du Juge David Annoussamy : “La démocratie en Inde”, paru dans la revue Persée.
[…Le règne idéal auquel la population se réfère volontiers est celui de Râma, un avatar de Dieu. C’est un tel règne que Gandhi appelait de ses vœux pour l’Inde indépendante. Nous n’avons pas d’exemples des actes du gouvernement de Râma, car le Ramayana est essentiellement l’ Odyssée de Râma avant son accession au trône. Mais nous avons une description générale de son règne dans l’épopée, c’est le règne selon le « Dharma » c’est à dire l’ordre de l’univers. Chacun exécute scrupuleusement sa tâche, tout le monde vit dans le bonheur. Tout cela nous suggère le point ultime vers lequel la politique doit tendre. Sur le plan pratique nous pouvons nous faire une idée de ce qu’on attend d’un roi après le long questionnaire de Râma à son frère Barada qui avait assuré la régence pendant son exil. Nous retiendrons de ces questions une qui donne la clef de toutes les autres: « Est-ce que vous vous réveilliez dans la nuit pour réfléchir profondément sur les mesures susceptibles d’assurer le bien-être du royaume ? ». La raison d’être du souverain est donc de se consacrer entièrement au bonheur de son peuple. C’est le gouvernement pour le peuple. Idée fortement enracinée dans la mentalité du pays…]
« Les élections sont prises très au sérieux par le peuple »
David Annoussamy, explique dans son article comment les candidats d’aujourd’hui, rivalisent en dépenses extraordinaires et parfois en malversations, ou violence pour financer leurs campagnes et tenter d'assurer leur élection. Par exemple, la campagne électorale de 2024 a coûté environ 7 milliards de dollars, la plus chère campagne de toutes les démocraties.
Mais plus que le processus des campagnes électorales des candidats, qui amène au jour des élections, intéressons-nous aux électeurs. En 1997, le juge écrivait ceci:
« Le pourcentage des votants se situe en général autour de 60%. Les intellectuels et les gens aisés s’en désintéressent de plus en plus. Par contre, les élections sont prises très au sérieux par le peuple; elles sont considérées comme une étape clé pour une amélioration. Les classes pauvres font même preuve d’ardeur; c’est le jour où elles vont peser d’un poids égal aux autres. Elles savent qu’on les recherche ; ainsi quand un village est trop indigné par la carence du pouvoir, il décide de boycotter les élections, ce qui a pour effet de secouer les partis et d’obtenir des promesses fermes ».( Revue Persée, Revue internationale de droit comparé/ Année 1997/49-3/pp.)
Le pouvoir dans les urnes.
Dans l’Arunachal Pradesh, aux frontières de la Chine et du Bouthan, les électeurs ont récemment élu un représentant du BJP, parti hindouiste et nationaliste. Choix surprenant en Inde car l’hindouisme n’est pas présent dans cette région, les habitants étant pour la plupart animistes ou bouddhistes.
Mais leur priorité vitale quotidienne, est de faire protéger militairement, les frontières de leur espace territorial contre les menaces de leurs voisins. Ainsi ils ont choisi un parti qui brandit avec force, ses convictions nationalistes et conservatrices.
Néanmoins, une fois élu, le BJP local, a tenté de faire interdire la consommation de bœuf. Il s’est alors retrouvé en butte à un refus populaire sans concession.
René Grousset disait de l’électorat indien qu’« il est en partie illettré, mais extraordinairement sage et clairvoyant ». Le résultat des élections peut donc être surprenant, mais on perçoit dans le pouvoir des urnes, une certaine maîtrise du comportement démocratique.
Pour conclure, voici la réflexion de Mukulika Banerjee, Professeure d’anthropologie sociale à La London school of Economics:
« L’expérience du vote en elle-même est un acte profondément significatif pour les citoyens, en particulier pour ceux qui sont marginalisés. L’isoloir est le seul espace de vie publique indienne ou l’on fait l’expérience d’une véritable égalité politique. »
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