Tous les deux ans, les deux événements les plus importants du calendrier indien de l’art contemporain se chevauchent durant l’hiver : l’Indian Art Fair, organisé chaque année à Delhi en février, et la Kochi Muziris Biennale, tenue tous les deux ans pendant plus de trois mois dans la ville éponyme. Sa première édition remonte à 2012 ; et elle a célébré sa sixième édition cette année. Quant à savoir si la Mumbai Art Fair, organisée chaque année en novembre, atteindra un jour le niveau de l’Indian Art Fair de Delhi, la question reste ouverte… Ce qui est certain, c’est qu’il sera très difficile pour tout autre événement d’art contemporain en Inde de rivaliser avec l’ampleur et l’atmosphère générale de l’événement du Kerala.


L’Inde sur la scène artistique mondiale
L’Inde n’est pas encore considérée comme une destination incontournable pour les amateurs d’art contemporain, mais en très peu de temps, le pays est devenu le dixième marché mondial de l’art contemporain, avec une progression spectaculaire en valeur et en volume.
Moment marquant : le chef‑d’œuvre de Raja Ravi Varma, Yashoda et Krishna, s’est vendu le 1er avril 2026 pour environ 18 millions d’euros à Mumbai, lors de la vente aux enchères de printemps de Saffronart, la principale maison de ventes de l’Inde, établissant un record mondial pour une œuvre d’art sud‑asiatique.

Cet intérêt croissant signifie que de plus en plus d’amateurs d’art se tourneront vers l’Inde comme destination artistique, car non seulement les maîtres modernes atteignent des prix records, mais les artistes contemporains dominent aussi les ventes.
Si le marché indien était autrefois perçu comme émergent, un changement majeur de perception s’est accéléré ces dernières années. Des artistes comme Raghav Babbar ou Subodh Gupta sont désormais largement reconnus et collectionnés.
Ce fait est souligné par le retour de l’Inde à la Biennale de Venise en 2026, avec un pavillon national pour la troisième fois, après une pause de plusieurs années, présentant cette fois-ci cinq projets d’artistes travaillant avec des matériaux naturels tels que le bambou, la terre cuite, le textile et le papier mâché.
Le projet d’une « Biennale Tamoule »
Depuis le début de l'année, une étape importante a été franchie lorsque, durant la campagne électorale actuelle au Tamil Nadu, le ministre en chef de l'État a annoncé la tenue d'une Biennale tamoule en janvier 2027.
Aucun autre détail n'a été communiqué et les spéculations vont bon train. S'agira-t-il d'une biennale d'art contemporain ? Comment organiser un événement de cette envergure en si peu de temps ? Quel en sera le thème ? Où se tiendra-t-il ?
Ceux qui fréquentent les expositions d'art contemporain savent combien il est important de cerner l'identité d'un événement. Chaque année, amateurs d'art, experts et grand public sont confrontés à un calendrier saturé de manifestations artistiques en tous genres : biennales, foires d'art, expositions rétrospectives dans les grands musées, circuits artistiques privés, et bien d’autres. Se démarquer est le seul moyen de se faire une place sur le marché.
J'aurais supposé que la Biennale tamoule trouverait un créneau spécifique et se tiendrait la même année que la Biennale de Kochi-Muziris. Cela permettrait à Chennai de profiter de l'immense audience internationale et nationale de la Biennale de Kochi et, par conséquent, de capter l'attention des collectionneurs d'art et du grand public venus en Inde pour cet événement. L'organisation simultanée d'une Biennale du Tamil Nadu renforcerait la réputation de la Biennale et créerait un important pôle d'art contemporain du sud de l'Inde.
En attendant la concrétisation du rêve de tant d'artistes contemporains du Tamil Nadu, j'ai visité une nouvelle fois l'Indian Art Fair et la Biennale de Kochi.
La Foire d’Art de Delhi
Après avoir visité quatre éditions consécutives, j’ai une vision plus claire des artistes indiens les plus recherchés. Ce sont les mêmes d’une année sur l’autre, la différence étant des prix en hausse constante. Même si l’événement peut sembler répétitif, c’est un phénomène commun à la plupart des foires d’art dans le monde.
Le voyage à Delhi demeure, néanmoins, le rassemblement le plus important pour les amateurs d’art contemporain en Inde, non seulement pour la foire elle‑même, mais aussi pour les multiples expositions organisées dans la ville.
Dans un pays où l’offre d’art contemporain est limitée en dehors de Delhi et Mumbai, la Delhi Art Fair est presque la seule occasion de voir des artistes venus de tout le pays.
Ce que j’ai le plus aimé lors du voyage à Delhi
Cette année, mes expositions préférées à Delhi furent la rétrospective de Satish Gujral (1925–2020) à la « National Galerry of Modern Art », l’exposition personnelle de Jitish Kallat à « Bikaner House » et l'exposition « Songlines : Sur les traces des Sept Sœurs » au Musée du site du patrimoine mondial du Tombeau d'Humayun.

La rétrospective « Satish Gujral at 100 » couvrait toutes les périodes de Gujral, mais ce qui m’a le plus marqué fut l’influence de ses années au Mexique, perceptible dans les traces de Diego Rivera et du modernisme mexicain. Également fascinante, l’exposition de son œuvre architecturale au siège de la « Gujral Foundation », dans la maison familiale. J’ai remarqué la ressemblance entre le bâtiment de l'ambassade de Belgique en Inde et le complexe qui abrite le siège de l'Institut supérieur des arts de Cuba -ISA, révélant l’influence de Carlo Scarpa, l’architecte italien réputé pour avoir combiné le design moderniste avec la sensibilité historique et qui inspira aussi Ricardo Porro, Vittorio Garatti et Roberto Gottardi, architectes du projet cubain.

L’exposition de Jitish Kallat était captivante, toute particulièrement l'installation de la cage d'escalier « The Last Soviets ». J’ai trouvé que l'œuvre affichait un grand sens de l'humour malgré le fait qu'elle aborde un sujet particulièrement sensible. Dans l’œuvre, la politique terrestre et le point de vue orbital se croisent brièvement. Cet ouvrage résume l'histoire des derniers cosmonautes soviétiques partis pour la Lune, citoyens de l'Union soviétique, et restés en orbite autour de la Terre jusqu'à leur retour dans un monde qui ne fut plus jamais le même.
L'exposition « Songlines : Sur les traces des Sept Sœurs », était une saga captivante des Premières Nations australiennes. Ceci est la première grande exposition aborigène australienne à voyager à l’international. À travers des installations de grande envergure, des projections immersives, des peintures aux couleurs et des récits numériques, le tout étant porté par le chant et la mémoire, l’exposition nous a emmenées à marcher aux côtés des Sœurs à travers la terre et le ciel ancestral de leurs communautés en Australie. Cette exposition m’a permis aussi de visiter le Musée du Tombeau d'Humayun qui est en soi un musée de premier ordre.

La Biennale de Kochi en 2026
La Biennale de Kochi est le plus important événement d’art contemporain d’Asie du Sud‑Est. La Biennale de Katmandou est annulée jusqu’à nouvel ordre, et celles de Thaïlande ou Singapour n’atteignent pas le niveau de Kochi.
La Biennale de Gwangju, lancée en 1995, avec son mélange de soutien gouvernemental national et de partenariats internationaux, reste la plus ancienne et la plus prestigieuse en Asie, mais son contexte est différent.
Le Kerala comme destination
Le Kerala est l’un des États les plus développés de l’Inde, avec un revenu par habitant deux fois supérieur à la moyenne nationale. Il dispose d’une infrastructure de santé publique étendue, d’un système de sécurité sociale et d’un taux d’alphabétisation quasi universel. En novembre 2025, son Premier ministre a déclaré que l’extrême pauvreté avait été éradiquée, une première en Inde.
Il n’est donc pas surprenant que le Kerala soit le premier État à investir des fonds publics dans un événement d’art contemporain.
Bien que la Biennale ait été créée comme une initiative portée par des artistes, son succès repose sur le soutien direct du gouvernement, qui en est partenaire fondateur.

Mes œuvres préférées à la Biennale
J’ai visité la 5e Biennale deux fois, et cette année j’ai prévu un séjour plus long pour couvrir l’ensemble de l’événement. Trois jours furent nécessaires pour parcourir les 22 sites et 66 projets, en plus du très grand nombre d’autres expositions.
À Aspinwall House, mon œuvre favorite fut « Rinascimento » de l’Argentin Adrián Villar Rojas, une installation de vieux réfrigérateurs transformés en natures mortes contemporaines. Le public, lui, plébiscita « The Quiet Weight of Shadows » de l’Assamais Dhiraj Rabha, explorant l’insurrection de l’ULFA - Front uni de libération d'Assam (ULFA), une organisation séparatiste armée qui opérait dans l'État Indien de l'Assam et qui visait à établir un État-nation souverain et indépendant.
L'exposition parallèle « Ponnupole », consacrée à l'origine de l'or et à son influence sur le monde contemporain, présentait vingt artistes indiens et internationaux. Nulle part ailleurs au monde une exposition établissant un lien entre l'or et la vie n'est aussi pertinente qu'en Inde. À lui seul, le Kerala, avec ses quelque 36 millions d'habitants, possède plus d'or que l'ensemble des citoyens américains. L'Inde est également le premier détenteur d'or privé au monde, ce métal étant profondément ancré dans les traditions de mariage, de festival et d'épargne.

La sculpture de Ravinder Reddy, à l'entrée, donnait le ton à une exposition remarquablement bien structurée et réfléchie. Reddy, artiste diplômé en beaux-arts de la Faculté des Beaux-Arts de la prestigieuse « Université Maharaja Sayajirao » de Baroda, est reconnu pour ses sculptures centrées sur les femmes et ses têtes monumentales. Dans ses œuvres, que j'ai pu admirer de toutes tailles à travers le pays – centres commerciaux, maisons privées, musées, Ravinder fusionne culture populaire et sensibilité folklorique. Ses têtes de femmes dorées symbolisent le lien entre la tradition et la modernité dans la vie quotidienne indienne.

Malgré quelques répétitions d’artistes dans plusieurs expositions, l’expérience reste exceptionnelle. Je recommande vivement de visiter et soutenir la Biennale de Kochi.
En attendant la Biennale tamoule, la Biennale de Kochi ouvrira ses portes le 12 décembre 2027 et durera trois mois. L'India Art Fair se déroulant traditionnellement début février, les deux événements coïncideront en février 2028.
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