

Cheveux en bataille, costume blanc, chaussures bleues vernies assorties à sa guitare électrique? à 63 ans, Goran Bregovic garde le goût de la coquetterie farfelue. Dandy au sang vif, qui ne se produit jamais en concert sans alcool à proximité, le compositeur serbo-croate aime à "faire la folie" sur scène avec ses musiciens et choristes. Puisant dans la tradition balkanique et le folklore gitan, il réinvente sans cesse la musique métissée, "Frankenstein" de sa région natale, des "chansons à boire et à danser", des morceaux joyeux, nostalgiques et flamboyants. Invité de la dernière édition du HK Arts Festival, son Orchestre des Mariages et des Enterrements a enflammé le Hong Kong Cultural Centre.
Flambée balkanique
22 mars 2013 ? Dans les travées du Concert Hall, malgré les interventions répétées de la sécurité, le public est debout : Westerners et Hongkongais sautent et dansent dans une même communion gypsy. Il faut dire que Goran Bregovic a fait les choses en grand. A la frénésie échevelée des cuivres tziganes, il a ajouté une section de cordes, des percussions, un ch?ur orthodoxe serbe et deux chanteuses bulgares arborant fièrement les couronnes fleuries de leurs tenues traditionnelles. Si bien qu'entre deux flambées en fanfare balkanique, Goran nous ménage des pauses mélodiques et vocales, parfois très classiques, des liturgies qu'il composa pour Arizona dream ou La Reine Margot mais aussi des chansons écrites pour Cesaria Evora. Le tout somptueusement mis en espace et toujours mené vers la fête pour le plus grand plaisir des spectateurs. Quand arrivent les tubes Elderlezi du Temps des Gitans, Gas-Gas d'Underground et In the death car chanté par Iggy Pop, la salle est au comble de l'euphorie.
Dans ce dispositif savamment orchestré, le jeune batteur et chanteur au centre de la scène est un élément-clef : charisme, puissance vocale, c'est son chant en onomatopées syncopées qui accompagne et tient tête aux cuivres. Mais, même si sa guitare joue un peu en sourdine et qu'on n'entend guère le son de sa voix enrouée, Goran Bregovic reste le chef iconique, le leader incontesté du groupe. C'est lui que le public vient voir, c'est pour son univers joyeusement agressif et déjanté que les spectateurs se déplacent en nombre à chaque tournée.
Il faut dire que le nom de Goran Bregovic résonne bien au-delà des Balkans, depuis qu'il composa dans les années 1990 les soundtracks des films de son ami et compatriote Emir Kusturica (Le Temps des Gitans, Arizona dream, Underground). Ironie du sort, c'est la guerre et l'exil qui apportèrent notoriété et reconnaissance internationales à l'ex-star du rock, qui vendit dans les années 1970-80 avec son groupe Bijelo Dugme (Bouton blanc) des millions d'albums à travers l'Europe de l'Est.
Quand le conflit éclate en ex-Yougoslavie, Goran Bregovic quitte Sarajevo pour se réfugier à Paris, "seul endroit au monde", selon lui, "où peuvent naître ou renaître les artistes à la marge". Celui qui jouait à l'âge de 16 ans dans les clubs de strip-tease, seuls lieux alternatifs sous l'ère communiste, recommence alors tout à zéro, bosse comme un fou sur les musiques de films qu'on lui commande pour gagner de l'argent, retrouver un cadre, une fierté, un "territoire émotionnel", pour échapper à l'état d'hébétude proche de la panique dans lequel la guerre et l'exil l'ont plongé. Mais, bien que sa carrière au cinéma soit couronnée de succès, Goran Bregovic tire vite un trait dessus. "Je compose une musique qui est trop mélodique ou trop agressive pour le cinéma. J'ai eu la chance de tomber sur des films comme La Reine Margot, qui supporte un compositeur comme moi, ou sur Kusturica, sur des metteurs en scène qui sont intelligents et qui m'ont laissé une grande liberté. Heureusement qu'on ne m'a jamais demandé une musique "à la carte" car je ne suis vraiment pas bon pour ça !" Goran Bregovic n'a pas échappé dans sa jeunesse à une carrière de professeur de philosophie sous Tito - enfin "de professeur de marxisme" comme il le précise ? pour s'imposer d'autres carcans. "Je suis heureux d'avoir fait quelques musiques de films qui ont bien marché [...] Mais faire des films, ou des musiques de films, peut être déroutant, voire décevant. [...] Je préfère faire ma musique : j'ai la main sur toute la chaîne... Et puis, ma musique est en elle-même une bande originale de la vie : j'espère à chaque disque que le public va faire entrer ma bande originale à moi dans leur vie à eux."
Depuis 15 ans, Goran Bregovic tourne avec son Orchestre des Mariages et des Enterrements, qu'il a lui-même composé. Avec ses musiciens issus de formations traditionnelles qui animaient autrefois mariages et enterrements - le nom du groupe est évidemment un clin d'?il -, il poursuit son "métier de gitan" que son père militaire tenta vainement de lui interdire. Comme un pied de nez à ce père qui réprouvait ses choix, Bregovic passe désormais toutes ses compositions à la moulinette tzigane : succès rock, traditionnels balkaniques, chansons écrites pour d'autres artistes. Mêmes rythmes endiablés, mêmes chanteurs "alcoolyriques", mêmes cuivres intempestifs et féroces. "N'importe quelle mélodie jouée par un orchestre de cuivres gitan, c'est comme de la viande jetée aux chiens", résume Bregovic pour décrire cette jouissance frénétique, débordante, si caractéristique de "la musique de gens qui ont connu la faim et qui ont toujours soif".
Champagne for Gypsies! (2012), comme son précédent album Alkohol - Sljivovica (2009) du nom de l'alcool de prune serbe, est "un toast porté aux Gitans, à leur talent qui a inspiré tant de compositeurs à travers les siècles et marqué de son empreinte la culture populaire, à ces Gitans inconnus du coin de la rue : Charlie Chaplin, Mère Teresa, Elvis Presley, Django Reinhardt"... "Les Gitans ne sont pas le problème de ce monde, ils en sont le sel", s'insurge Goran Bregovic.
Bien que joyeux d'esprit et de lettre - le compositeur avoue lui-même avoir avant tout écrit ces musiques pour que "les femmes dansent sur les tables et que les musiciens empochent de bons pourboires" -, l'album qui réunit de nombreux musiciens et chanteurs d'origine gitane (Stephan Eicher, les Gipsy Kings, Eugen Hütz de Gogol Bordello, Selena O'Leary, Florin Salam...) a tout de même un sous-texte plus rugueux : c'est une petite bombe, une tour de Babel discographique (kalo, anglais, espagnol, bernois...), un "cocktail Molotov de résistance" qui offre un contrepoint positif, artistique aux expulsions récentes, aux préjugés ancestraux, à l'image dégradée dont souffre encore et toujours le peuple gitan. De la musique tradi-pop rock en cascade, "gitane sans filtre", mâtinée de manele et de rumba catalane qui donne tort à tous ceux qui accusaient Bregovic de piller le répertoire traditionnel ou de faire du balkanique light. Bregovic ne manque d'ailleurs jamais de panache face à ses détracteurs. "De Stravinsky à Bartók, en passant par Gershwin, c'est toujours la même méthode, qui consiste à voler à la tradition pour créer". Qu'est-ce en effet la musique sinon un "métier de cleptomane" ?
Florence Morin (www.lepetitjournal.com/hong-kong) vendredi 17 mai 2013
Photos : Nebojsa Babic Orange Studio Belgrade
Goran Bregovic, Champagne for Gypsies! (Mercury / Universal Music)
Site officiel http://www.goranbregovic.rs/




































