Pendant deux jours à Cotonou, le professeur Aigbe a suivi les débats de la COING. Derrière les mots de coopération, de transmission ou de découvrabilité, cet enseignant-chercheur en ressources naturelles endogènes voit surtout des solutions très concrètes pour préserver les plantes, former les jeunes et faire voyager les savoirs ancestraux au-delà du Bénin.


Marcellin-Agossou Aigbe ne passe pas facilement devant une plante sans la regarder. Lors d'une visite dans une forêt sacrée, son attention se porte sur des graines tombées au sol. Il les ramasse. L'espèce devient rare, explique-t-il. Alors ces graines iront aux étudiants, qui pourront préparer des pépinières et participer à sa conservation.
Le geste raconte assez bien le personnage. Pour le professeur Aigbe, une plante conduit à une histoire, l'histoire à un savoir, le savoir à une formation et la formation à un nouveau projet. Préserver ne suffit pas : il faut transmettre.
C'est avec cette préoccupation qu'il a suivi, à Cotonou, les travaux de la XVIe Conférence des organisations internationales non gouvernementales de la Francophonie (COING). Il y représente Jeunesse Sans Frontières Bénin, organisation qu'il a fondée en 1993 et dont il est aujourd'hui chargé des partenariats.
« Avec la France, on a une belle histoire »
Marcellin Agossou raconte la naissance de Jeunesse Sans Frontières comme une histoire de continuité. Après la disparition des anciennes structures nationales de jeunesse au moment de la transition démocratique béninoise, explique-t-il, des jeunes se retrouvent sans organisation pour poursuivre leur action. Il décide de créer un nouveau « creuset » pour continuer à « travailler pour la communauté ».
Plus de trente ans après, il en parle encore avec la même envie de faire. Éducation, formation professionnelle, environnement, autonomisation des femmes, nutrition : Jeunesse Sans Frontières multiplie progressivement les terrains d'intervention. Et lorsqu'on l'interroge sur les partenariats qui ont marqué ce parcours, un nom arrive rapidement : celui de la France.
« Avec la France, on a une belle histoire »
En 2011, Jeunesse Sans Frontières Bénin est notamment soutenue pour un programme autour du moringa, à Tori-Bossito, une municipalité située à une soixantaine de kilomètres de Cotonou. Des groupements de femmes, des agents de santé et des agriculteurs sont formés à la culture et à l'utilisation de cette plante à forte valeur nutritionnelle dans le cadre d'actions contre la malnutrition et l'anémie. La Fondation Louis Bonduelle accompagne également le projet.
Marcellin se souvient de cette période et cite Jean-Paul Monchau, alors ambassadeur de France au Bénin. « C'est nous qui avons fait beaucoup la promotion de l'utilisation du moringa », raconte-t-il, avant de mentionner lui-même la Fondation Bonduelle. Quinze ans plus tard, le moringa est toujours là. Et les ambitions de Marcellin ont grandi.

Une école pour que les savoirs ne disparaissent pas
À Tori-Bossito, il dirige aujourd'hui le Centre polytechnique EWE-MEDJI, autorisé à ouvrir en juillet 2022.
L'établissement enseigne notamment la naturopathie, la phytothérapie, la nutrithérapie et les expressions culturelles traditionnelles associées aux plantes. Une trentaine d'étudiants y sont actuellement formés. Ils viennent du Bénin, mais aussi du Sénégal, du Tchad ou d'Haïti.
Derrière l'école se trouve une inquiétude très personnelle : voir disparaître des connaissances en même temps que ceux qui les détiennent ou les espèces auxquelles elles sont associées.
Agossou-Marcellin connaît la puissance de la transmission familiale. Il parle des « recettes de grand-mère », des connaissances reçues des anciens, mais aussi de leurs limites lorsqu'elles ne sont ni documentées ni confrontées à des connaissances scientifiques. C'est précisément le fossé qu'il veut réduire. Son travail ne reste donc pas dans une salle de classe.
À Sogan, dans la commune de Dassa-Zoumè, il développe un jardin consacré aux plantes et aux connaissances qui les entourent. Il imagine déjà les allées, l'identification des espèces, leurs noms scientifiques et botaniques, leurs usages documentés. Lorsqu'il en parle, le projet semble presque déjà terminé. En réalité, beaucoup reste à faire et à financer.
C'est une constante chez lui : le professeur Aigbe parle moins de ce qui manque que de ce qu'il pourrait faire s'il trouvait le bon partenaire.
Des savoirs traditionnels jusqu’à l’OMPI
Cette volonté de préserver les connaissances héritées des générations précédentes a également conduit Agossou-Marcellin et Jeunesse Sans Frontières Bénin jusqu’à Genève. En 2016, JSF Bénin demande à être accréditée auprès du Comité intergouvernemental de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) consacré aux ressources génétiques, aux savoirs traditionnels et au folklore.
L’organisation y expose déjà une préoccupation qui résonne fortement avec les débats actuels sur la découvrabilité : les connaissances sur les plantes et les pratiques héritées des générations précédentes restent, écrit-elle, largement inconnues du « grand monde scientifique ». JSF Bénin veut contribuer à mieux documenter ces savoirs, à protéger la biodiversité et à enrichir les bases de données consacrées aux connaissances traditionnelles.
Le document de l’OMPI permet aussi de mesurer la continuité du parcours. JSF Bénin y décrit ses activités de recherche sur les ressources naturelles, de formation autour des plantes médicinales, de restauration d’espèces menacées et de transmission des pratiques endogènes. Dix ans avant l'Assemblée Plénière de la COING à Cotonou, Agossou-Marcellin posait donc déjà, avec d’autres mots, une partie de la question qui l’occupe aujourd’hui :
comment faire sortir un savoir local de son territoire sans le perdre, et comment permettre à ceux qui le détiennent d’être reconnus ?
À la COING, chercher les ponts qui manquent
C'est aussi de cette manière qu'il a écouté les débats de la COING. Lorsqu'il entend parler de coopération, il pense partenaires. Lorsqu'il est question de numérique, il pense à ses étudiants. Et lorsque surgit la découvrabilité, il fait immédiatement le lien avec les savoirs qu'il tente de préserver.
Son école voudrait désormais franchir une nouvelle étape avec la création d’une véritable classe numérique, capable d’ouvrir ses enseignements à des étudiants situés hors du Bénin. Le centre dispose déjà d’une première infrastructure, mais doit encore renforcer ses équipements et ses compétences pour produire des cours en ligne de qualité. « Il faut tout un arsenal », résume le professeur.
Surtout, mettre ces connaissances sur Internet ne résoudra pas tout.
« Tout ce que l'on fait en dehors de notre site Web, personne ne peut le connaître à l'étranger »
La découvrabilité prend alors un visage très concret.
Une plante peut être préservée. Son nom peut être enregistré. Son utilisation traditionnelle peut être documentée. Un cours peut même être filmé. Mais si personne ne peut retrouver cette connaissance, la relier à d'autres travaux ou identifier celui qui la détient, une partie du chemin reste à parcourir.
C'est là que Agossou-Marcellin voit l'intérêt de la COING : faire se rencontrer des personnes qui ne se seraient probablement jamais rencontrées autrement.
Il imagine déjà des échanges avec des chercheurs, avec d'autres organisations de la société civile, mais aussi avec des détenteurs de savoirs traditionnels ailleurs dans la Francophonie. Il parle du Canada, des peuples autochtones, du Québec, de ceux qui travaillent sur les plantes sauvages. Les espèces seront différentes, les traditions aussi. La question, elle, restera la même : comment préserver et transmettre ?
Agossou-Marcellin est arrivé à la XVIe Assemblée plénière de la COING avec plus de trente années d'engagement derrière lui. Il en repart avec de nouvelles pistes devant lui.
Et, probablement, quelques graines de plus à planter.
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