Lorsque Morgane Lemée quitte la France en 2015 pour devenir assistante de langue à Winnipeg, elle ne connaît presque rien de la francophonie canadienne. Dix ans plus tard, la journaliste de La Liberté produit des balados qui explorent les réalités, les identités et les parcours des communautés francophones du pays. Son plus récent projet, On rit pareil, cherche à rapprocher les différentes francophonies canadiennes à travers l'humour.


Un détour d'un an qui dure depuis dix ans
À la fin de ses études en France et en Irlande, Morgane Lemée ressent le besoin de partir.
Voyager, découvrir autre chose, vivre dans un environnement anglophone : l'Amérique du Nord l'attire. Lorsqu'elle postule à un programme d'assistanat de langue, elle choisit le Manitoba comme première destination. Un choix inspiré par quelques amies canadiennes rencontrées durant ses études.
« Winnipeg était un nom qui m'était resté dans la tête », raconte-t-elle.
En 2015, elle rejoint donc l'Université francophone de Saint-Boniface de Winnipeg pour ce qui devait être une expérience d'un an. Mais très rapidement, quelque chose la retient. L'accueil de la communauté francophone, la richesse des rencontres et la découverte d'une réalité dont elle ignorait l'existence transforment son regard sur le Canada.
Découvrir une francophonie dont on parle peu
Avant son arrivée, la francophonie n'occupait pas une place particulière dans ses réflexions.
Comme beaucoup de Français, elle associait spontanément le français en Amérique du Nord au Québec. Mais elle découvre rapidement qu'au-delà du Québec existe un vaste réseau de communautés francophones aux histoires et aux réalités très différentes.
Une découverte qui dépasse d'ailleurs le seul regard français.
Au fil de ses rencontres, elle constate que les francophonies canadiennes se connaissent parfois imparfaitement les unes les autres. Entre Québécois, Franco-Manitobains, Acadiens ou francophones issus de l'immigration, les références culturelles, les parcours historiques et les rapports à la langue ne sont pas toujours les mêmes.
« On parle la même langue, mais on n'a pas forcément vécu les mêmes réalités. »
Cette diversité devient progressivement l'un des fils conducteurs de son travail.
La voix des autres comme matière première
Après plusieurs années comme journaliste à La-Liberté, Morgane Lemée décide de rentrer en France à la fin de 2019 pour retrouver sa famille.
Quelques semaines plus tard, la pandémie de COVID-19 bouleverse les plans de millions de personnes à travers le monde. Ce qui devait être une parenthèse de quelques mois se transforme finalement en un séjour d'un an et demi. « Personnellement, cette période a été un retour aux sources », se souvient-elle.
Pourtant, malgré la proximité retrouvée avec ses proches, quelque chose lui manque. La vie qu'elle s'est construite au Manitoba, les projets journalistiques qu'elle y a développés et cette réalité francophone qu'elle a appris à connaître continuent de l'habiter.
Lorsque la rédactrice en chef de La-Liberté, Sophie Gaulin, la contacte en 2021 pour lui proposer de revenir développer les projets audio du journal, la décision s'impose rapidement.
« Je me suis dit que ma place était au Manitoba. »
Depuis son retour, elle se consacre principalement à la production de balados. Diversité culturelle, racisme systémique, inclusion, environnement, jeunesse ou identité de genre : les thèmes changent, mais l'objectif demeure le même.
Créer des espaces où les personnes peuvent raconter elles-mêmes leur histoire. « Tout le monde a quelque chose à raconter », affirme-t-elle.
Pour elle, le balado offre une proximité particulière. La voix, les silences, les accents et les émotions permettent de saisir une réalité autrement que par l'écrit.
Au fil des années, elle participe à la production d'une dizaine de séries qui documentent la francophonie manitobaine sous de multiples angles.

Quand l'humour rapproche les francophonies
Son plus récent projet, On rit pareil, est né d'un partenariat entre La-Liberté et la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA).
L'objectif est simple en apparence : créer un dialogue entre la francophonie vécue au Québec et celles des communautés francophones en situation minoritaire.
Pour y parvenir, l'équipe choisit l'humour comme terrain de rencontre.
Chaque épisode réunit un humoriste québécois et un humoriste issu d'une autre région francophone du pays. Ensemble, ils discutent de leur pratique, de leurs références culturelles et de la manière dont leur identité influence leur humour. Les échanges font apparaître autant les différences que les points communs.
Derrière les blagues émergent des questions de langue, d'appartenance et de culture. Mais aussi une réalité que Morgane Lemée observe depuis son arrivée au Manitoba : malgré leurs parcours différents, les francophones du pays partagent souvent davantage qu'ils ne le pensent.
« On a souvent ces conversations de façon très sérieuse. L'humour permet d'ouvrir la discussion autrement. »
Continuer à raconter les rencontres
Après dix ans au Manitoba, Morgane Lemée demeure animée par la même curiosité qu'à son arrivée. Chaque nouvelle rencontre est l'occasion de découvrir un parcours, une culture ou une expérience qu'elle ne connaissait pas.
À travers ses balados, elle cherche moins à donner des réponses qu'à créer des espaces d'écoute. Car derrière les débats sur la langue ou l'identité, ce sont souvent les histoires humaines qui permettent le mieux de comprendre l'autre.
Et dans une francophonie aussi vaste et diverse que celle du Canada, les histoires à raconter semblent encore nombreuses.
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