Édition internationale

FEUILLETON - Berlin-Mirabel (3/52). Rencontre avec Yves Joual

SPECIAL ETE. Suivez l'histoire d'Ulli, jeune berlinoise de Kreuzberg, quelques semaines avant la chute du Mur. Episode 3. "Je suis désolé, mais il doit s'agir d'une erreur"

Samedi 23 Septembre 1989

Lorsque la porte d'entrée s'ouvrit, il y eut quelques chuchotements dans le vestibule. L'homme qui pénétra dans la Berliner Zimmer était grand, mince et portait une petite moustache. Plutôt beau mec et sûr de lui, il se dirigea aussitôt vers le canapé. Sa voix était un peu rauque.
- Je suis désolé, mais il doit s'agir d'une erreur. La petite annonce de ZITTY n'était peut-être pas bien claire, mais pour moi, c'était évident : elle ne pouvait s'adresser qu'à un homme.
Il s'exprimait dans un allemand correct avec juste une petite pointe d'accent difficile à définir. Pour la forme, il demanda :
- Je suppose que vous êtes bien Ulli Butz ? C'est curieux, mais j'avais dans l'idée que vous étiez un homme. J'avais oublié qu'Ulli est aussi un prénom féminin — le diminutif d'Ulrike. C'est un malentendu. Je suis vraiment désolé.
Et puis soudain charmant :
- Vous prendrez bien un verre ?

Le premier choc passé, Ulli se remettait lentement de sa déception. Sans réfléchir, elle lui demanda un verre de Cognac. Il revint avec quelques bouteilles et deux verres qu'il posa sur une table basse. Il lui versa son Cognac en silence et lui tendit le verre puis se servit un mélange de Vodka et Coca.
Il était assis en face d'elle et la dévisageait tranquillement. Ses yeux étaient légèrement moqueurs et brillaient. Ulli sentait la colère monter en elle. Qu'est-ce que ce type s'imaginait ? Il était en train de la reluquer. Elle n'avait pas traversé tout Berlin pour lui permettre de se rincer l'œil. Maja l'avait bien prévenue. Ils sont décidément tous pareils. Elle était sur le point de se lever brusquement, lorsqu'il reprit la parole :
- J'espère que vous ne m'en voulez pas trop. Vous devez être déçue. Mais je suis curieux tout de même de savoir ce qui a pu vous faire penser que cette petite annonce vous concernait.
Tout en parlant, il regardait ses cuisses. Ulli s'était assise en biais et avait croisé les jambes. Elle regrettait à présent de s'être habillée d'une manière aussi provocante. Ce n'était certainement pas la tenue adéquate pour convaincre qu'elle pouvait garder des chiens. Quelle idée bizarre ! Tout allait de travers en ce moment. C'est elle qui déconnait. Pourquoi Maja ne lui avait-elle rien dit ? Et puis elle se rappela qu'elle l'avait jetée dehors, juste avant, pour pouvoir s'habiller en paix. Soudain tout lui paraissait curieux. Cette petite annonce. L'idée d'aller garder des chiens au Canada. Cet appartement trop luxueux. Ce type qui la matait. Pourquoi était-elle encore ici ? C'est vrai, le type lui avait posé une question. Pourquoi avait-elle réagi à cette petite annonce ? Il attendait une réponse. Il n'y avait pas d'explication, elle s'était trompée voilà tout.

- Je n'en sais rien. C'était une idée, je pensais que ça allait marcher. J'ai toujours aimé les chiens. À la campagne d'où je viens, mes parents en avaient trois.
Elle se sentait toute bête. À quoi bon déballer sa salade. Elle avait envie de partir. Et puis à brûle-pourpoint, elle lui demanda d'où il venait.
- Je suis canadien. Je viens du Québec. Je suis en reportage actuellement à Berlin.
Et puis il expliqua :
- La situation politique en R.D.A. se complique et c'est pourquoi je reste. J'avais prévu de rentrer à Montréal avant la fin du mois, mais ça ne sera pas possible. En ce moment, ce sont des voisins qui s'occupent de mes chiens. Je possède une cabane au nord de Montréal, en direction du lac Saint-Jean et c'est là que je les garde. Malheureusement en hiver, mes voisins ne sont pas là. Ils rentrent à la ville dès le début de la mauvaise saison. Si j'avais été là-bas, j'aurais pu tout régler.
Ulli profita d'un silence pour lui demander :
- Comment se fait-il que vous ayez huit chiens ?
- C'est une longue histoire. En fait, c'est ma passion. Vous ne pouvez pas le savoir, bien entendu, mais je passe la moitié de l'année là-bas. Pratiquement, chaque hiver, je suis sur les pistes. J'ai commencé tout petit. Mon père était trappeur et je l'accompagnais pour relever les pièges. Ce que je n'avais pas précisé dans ma petite annonce, c'est qu'il s'agit de chiens de traîneau. Ce sont des bêtes assez rudes. Ce ne sont pas des Yorkshires.

Il s'interrompit un instant. Une idée lui était venue :
- Je comprends maintenant pourquoi vous avez pensé que vous pourriez faire ce boulot. Je suppose que vous n'avez encore jamais eu affaire à de vrais chiens de traîneau. Ce n'est pas un travail de femme. Vous risqueriez un accident. Ce sont des brutes. Il faut constamment les entraîner. Ils ont besoin d'exercice. Vous les verriez une fois attelés, ce ne sont plus les mêmes. C'est comme s'ils étaient nés pour ça. Tirer sur un harnais, ils ne connaissent que ça.
Il reposa son verre sur la table et se leva. Il passa dans la pièce voisine et Ulli l'entendit ouvrir un tiroir. Il revint l'instant suivant et lui montra deux photos.
- Voici les bêtes.
Du doigt, il lui désignait un des chiens.
- Ici, au milieu, c'est le leader, Buck, un husky de trois ans.

à suivre demain dans lepetitjournal.com - Berlin, Berlin-Mirabel, épisode 4, Piégée

© Jean Pichard. Berlin-Mirabel. Tous droits de reproduction réservés. (www.lepetitjournal.com - Berlin) mercredi 18 juillet 2007

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