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FEUILLETON - Berlin-Mirabel (20/52) - Evénements à l'Est

SPECIAL ETE. Suivez le parcours d'Ulli, jeune berlinoise de Kreuzberg quelques semaines avant la chute du Mur de Berlin. Episode 20. "Depuis le début des exodes massifs via les ambassades, puis à travers la frontière austro-hongroise, on ne parlait plus que de la situation en R.D.A."

Charlottenburg. 1985. Photo. © J. Pichard

Hermannplatz était sa station de métro préférée. Avec ses carreaux jaunes et verts, son plafond délabré, c'était à la fois immense et vétuste. Dans aucune autre station, le plafond n'était si haut. Un véritable hall de gare. C'est là que se cachait le "vrai Berlin". Celui qui avait connu les années d'avant guerre, la foule des grandes villes, les folies du passé. C'était maintenant un lieu digne des vestiges d'autrefois et qui la faisait rêver ? comme ces stations fantômes sur la ligne de Tegel : un lieu d'aventure. C'était le seul endroit où elle pouvait attendre son métro sans s'ennuyer.

Elle descendit à la station Wilmersdorfstraße et prit le bus jusqu'à ICC. Elle passa devant la statue gigantesque qui montait la garde devant le palais des Congrès. Cette statue, curieusement, lui plaisait. C'était une statue pleine de force et de détermination. Serait-elle un jour enlevée à son tour comme celle des deux zombies du Kudamm ?
Elle arriva en avance devant l'entrée principale du SFB où sa copine lui avait donné rendez-vous. Lorsque Maja sortit de l'ascenseur, elle ne put s'empêcher de féliciter Ulli sur son look :
? Tu es superbe aujourd'hui. Tu as l'air en pleine forme.
Et puis elles se retrouvèrent dans un petit café qui donnait sur la Theodor Heuss Platz.
? Comment se sont passées les manifs, hier, à Leipzig ?, lui demanda aussitôt Ulli.
? Comme je te l'ai dit hier soir, au téléphone : tranquille. Vraiment beaucoup de monde, mais pas de provocations de la Stasi.
? C'est quoi ?
? La police politique. Il vaut mieux ne pas avoir affaire à elle. On raconte des choses horribles à son propos. Et puis changeant de sujet, elle demanda :
? Et toi ? Où en sont tes projets ?
? J'aimerais toujours partir. Je n'ai toujours pas réussi à retrouver trace de Viktor à New York. Et puis je n'ai pas de fric.
? Tu sais que je peux t'en prêter.
? Je le sais. C'est gentil, merci. Mais je pense que je vais m'en sortir.
? Viktor ne t'a plus jamais donné signe de vie ?
? Non, mais c'est aussi de ma faute : c'est moi qui suis partie. Je me suis tirée sans laisser d'adresse. J'ai appris un jour, par hasard, qu'il était parti s'installer à New York. Aujourd'hui, j'aimerais le revoir. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu'il n'est plus là, parce qu'il est loin de moi. C'est curieux, parce que je ne pensais plus à lui, plus très souvent en tout cas. Aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir loupé quelque chose avec lui. Peut-être est-ce que je me trompe. Il n'est pas évident que cela aurait pu marcher entre nous.

Avec la distance, Viktor devenait l'homme qu'elle aurait toujours aimé rencontrer. Curieusement, elle ne lui connaissait plus aucun défaut. Pourtant elle aurait dû se rappeler ses innombrables cuites, ses explosions de colère, sa violence... Lorsque sa peinture n'avançait pas comme il le voulait, il claquait les portes, balançait tout à travers son atelier. Lorsque la crise était passée, il redevenait caressant, drôle, charmant. C'était toujours agréable de sortir avec lui, d'aller au restaurant. Autrefois, cela ne la dérangeait pas trop de l'accompagner. C'était même assez marrant. Ils sortaient dans des soirées ou bien se montraient aux vernissages d'expos. Aimerait-elle encore ce genre de sorties aujourd'hui ? Ce n'était pas si sûr.

Maja l'avait laissée parler sans l'interrompre. Ulli ne pouvait pas le remarquer, mais Maja avait l'air fatiguée. Depuis plusieurs semaines, les événements l'obligeaient à se coucher très tard. Elle faisait de plus en plus d'heures supplémentaires. Les reportages à l'Est se multipliaient. Depuis le début des exodes massifs via les ambassades, puis à travers la frontière austro-hongroise, on ne parlait plus que de la situation en R.D.A., des camps de réfugiés, de la tension de l'autre côté. Les télés étrangères dépêchaient maintenant des équipes complètes. Il était évident que quelque chose se préparait. La prochaine étape serait certainement la visite officielle de Gorbatchev en R.D.A.
Un grand silence s'était installé entre elles. Il leur arrivait souvent de rester de longs moments sans rien dire. C'étaient d'ailleurs souvent des moments privilégiés où il n'était pas besoin de parler pour être ensemble.
? À quoi penses-tu ?
? Non, toi;commence !
Et elles partirent à rire toutes les deux parce qu'elles avaient pensé la même phrase en même temps.
? Je pensais à Viktor, et toi ?
? Je pensais à mon boulot. En fait, je pensais aux événements de l'Est. Ce qui se passe de l'autre côté m'inquiète.
? Et bien, moi, je m'en balance. Excuse-moi, mais je n'en ai rien à cirer. J'ai d'autres soucis.
Mais Maja n'écoutait pas et préféra continuer :
? Un processus de démocratisation est en train de se mettre en route. La Perestroïka fait lentement tache d'huile. À la rédaction, on pense qu'il y en a pour plusieurs mois au moins. Mais peut-être as-tu raison. J'aimerais moi aussi rêver de départ, de voyages, de rencontres. Si Manfred était ici en ce moment, peut-être pourrais-je voir les choses autrement. Je manque de recul. Nous avions prévu d'aller passer ensemble la Saint-Sylvestre à Londres;je ne lui en ai pas encore parlé, mais le voyage est dès à présent compromis.

Puis s'excusant soudain :
? Je t'embête avec mes histoires. Raconte-moi plutôt où tu en es de tes projets. Est-ce que le journaliste t'a relancée ?
? Non pas encore. Je ne pense pas qu'il le fasse. Sauf, bien sûr, s'il voulait sortir avec moi.
? Et s'il t'invitait. Le ferais-tu ?
? Je n'en sais rien.
Ulli n'avait pas envie de mentir davantage.

à suivre lundi dans lepetitjournal.com - Berlin, Berlin-Mirabel, épisode 21. Ulli tient le job

© Jean Pichard. Berlin-Mirabel. Tous droits de reproduction réservés. (
www.lepetitjournal.com - Berlin) Vendredi 3 juillet 2007

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