Accès à la justice pour les victimes de délits commis à l’étranger, reconnaissance du rôle des Français établis hors de France, avenir du réseau d’enseignement français ou encore candidature aux élections sénatoriales de septembre 2026 : la sénatrice Sophie Briante Guillemont revient sur ses priorités et plaide pour un changement de regard sur une communauté qu’elle considère comme un atout stratégique pour la France.


Fin juin 2026, vous faites une proposition de loi pour garantir l'accès au juge pénal aux victimes de délits commis à l'étranger. Considérez-vous qu'il existe aujourd'hui une inégalité d'accès à la justice entre un Français vivant en France et un Français expatrié victime d'un délit à l'étranger ?
D’une certaine manière, oui. Il ne serait pas exact de dire qu’un Français victime d’un délit à l’étranger n’a pas accès à la justice. Il peut saisir la justice du pays dans lequel les faits ont été commis. Il peut également déposer plainte en France en raison de sa nationalité, notamment lorsque l’auteur des faits est lui-même français.
La différence apparaît lorsque le parquet décide de ne pas poursuivre. Pour une infraction commise en France, une victime peut, sous certaines conditions, déposer une plainte avec constitution de partie civile et saisir ainsi un juge d’instruction. Pour la grande majorité des délits commis à l’étranger, cette possibilité n’existe pas : le code pénal réserve au ministère public l’initiative des poursuites. Or ces affaires sont parmi les plus susceptibles d’être classées sans suite, parce que les enquêtes sont plus complexes et nécessitent souvent une coopération avec les autorités étrangères.
Il y a bien une forme d’inégalité dans l’accès effectif au juge
Cette différence est particulièrement difficile à justifier lorsqu’il s’agit, par exemple, de violences sexistes et sexuelles. C’est donc bien une forme d’inégalité dans l’accès effectif au juge, et c’est précisément celle que ma proposition de loi entend supprimer.
⚖️« Introduire un tel changement dans notre culture juridique ne peut se faire qu’avec beaucoup de précautions et un nombre considérable de garde-fous. »
— Sophie Briante Guillemont (@sbg_senat) April 16, 2026
👉C’est ce manque d’encadrement qui m’a empêché de voter ce projet de loi.
🤳Le discours complet est à retrouver sur… pic.twitter.com/drxEHNiVfe
Vous estimez que les Français de l'étranger sont encore insuffisamment reconnus comme un atout pour la France. Concrètement, quelles décisions politiques seraient indispensables pour mieux valoriser leur rôle économique, culturel et diplomatique ?
La première décision serait déjà de changer de regard. Nous avons construit une politique très développée pour administrer, représenter et protéger les Français de l’étranger, mais beaucoup moins pour reconnaître ce qu’ils apportent à la France. Aujourd’hui, nous n’avons pas de politique intégrale à leur égard : les sujets sont encore trop souvent traités un à un, sans approche globale.
Il faut d’abord mieux les connaître. Nous savons relativement bien où vivent les Français dans le monde, même s’il reste beaucoup à faire sur l’inscription au registre. Mais nous savons beaucoup moins qui ils sont, quelles compétences ils ont développées et dans quels réseaux professionnels, scientifiques, économiques ou culturels ils évoluent. Il faut mieux identifier ces compétences et cartographier les écosystèmes français dans chaque pays.
Il faut ensuite davantage les mobiliser. Un chercheur français installé à Boston, un entrepreneur à Singapour, un cadre à Abidjan ou un artiste à Buenos Aires peuvent contribuer à l’attractivité de la France, à nos exportations, à notre diplomatie d’influence ou à nos politiques publiques. Nous devons créer davantage de passerelles entre eux, les administrations françaises et notre diplomatie.
Nous continuons par exemple à parler systématiquement d’« expatriation », alors que ce mot n’a pas de sens pour beaucoup d’entre eux.
Enfin, il faut les intégrer beaucoup plus systématiquement à notre réflexion. Les Français de l’étranger ne sont pas seulement des usagers de l’administration française. Ils sont une présence française dans le monde, avec des compétences, des expériences, des réseaux et souvent plusieurs appartenances culturelles. C’est une ressource considérable que la France exploite encore trop peu.
Cela tient aussi à une vision dépassée de ce que sont les Français de l’étranger. Nous continuons par exemple à parler systématiquement d’« expatriation », alors que ce mot n’a pas de sens pour beaucoup d’entre eux. Nous sommes nombreux à être binationaux. Je n’ai jamais été expatriée en Argentine : j’y suis née. Mais j’y ai toujours été, entre autres appartenances, une Française à l’étranger.
Dans un bilan de votre mandat, vous évoquez 27 pays visités. Quel est le déplacement qui vous a particulièrement marquée et le plus inspirée pour vos travaux ?
Il est difficile d’en isoler un seul, parce que les déplacements sont toujours marqués d’abord par des rencontres et par un écosystème chaque fois particulier. C’est précisément leur succession qui permet de discerner cette volonté d’implication des Françaises et Français de l’étranger, qui existe partout, sans qu’ils sachent toujours comment elle peut être utile à la France.
la visite de nombreux lycées français permet à la fois de constater les particularités locales et d’avoir une vision d’ensemble des fragilités du réseau.
Elle permet aussi d’identifier des difficultés et des schémas qui reviennent. Je constate notamment une certaine défiance de la structure administrative française vis-à-vis des Français de l’étranger, davantage perçus comme une population à administrer que comme une ressource diplomatique. Pourtant, ils connaissent profondément leur pays de résidence et y disposent souvent de réseaux bien plus anciens que ceux que peut construire une administration soumise à la rotation de ses personnels. Paradoxalement, au lieu d’être considérés comme une ressource dans la relation bilatérale, ils peuvent parfois être perçus comme susceptibles d’interférer dans cette relation.
De la même façon, la visite de nombreux lycées français permet à la fois de constater les particularités locales et d’avoir une vision d’ensemble des fragilités du réseau. Sur les 35 établissements que j’ai visités, je crois n’en avoir connu qu’un seul qui ne rencontrait aucune difficulté particulière.
C’est tout l’intérêt d’un déplacement sénatorial : derrière les dispositifs dont nous discutons à Paris, il y a des établissements, des associations, des entreprises, des élus et surtout des Français aux situations très différentes. Notre mission est de faire en sorte que la décision politique corresponde le plus possible aux réalités du terrain.
Parmi toutes les mesures que vous avez portées depuis deux ans, quelle est celle qui a eu, selon vous, l'impact le plus concret sur le quotidien des Français de l’étranger ?
Le travail le plus concret n’est pas toujours le plus visible.
Je pense d’abord aux interventions qui permettent de débloquer des situations individuelles : un problème de passeport ou de nationalité, une difficulté dans un lycée français, une question de protection sociale ou de retraite, une famille confrontée à une urgence. Ce sont rarement des sujets qui font la une, mais pour les personnes concernées, l’effet est immédiat.
À une échelle plus générale, notre action concrète passe beaucoup par le travail collectif au moment du vote du budget. C’est là que nous pouvons défendre les crédits consacrés aux Français de l’étranger : préserver les enveloppes destinées aux bourses scolaires – même si nous ne sommes pas encore parvenus à les augmenter –, obtenir des rallonges pour financer la catégorie aidée de la Caisse des Français de l’étranger ou faire remonter directement au ministre les conséquences de certaines décisions budgétaires.
Ce sont parfois quelques millions d’euros dans le budget de l’État, mais derrière ces crédits, il y a des familles qui peuvent continuer à scolariser leurs enfants dans un établissement français.
C’est dans cette articulation entre les situations individuelles que nous réglons au quotidien et les décisions collectives que nous essayons de faire évoluer – même si nous sommes, il faut le dire, rarement entendus – que je mesure le mieux l’utilité de ce mandat.

Des élections sénatoriales qui concernent des sénateurs des Français établis hors de France ont lieu le dimanche 27 septembre 2026. Sénatrice sortante, êtes-vous candidate ?
Oui, je suis candidate à mon renouvellement et tête de liste ASFE à ces élections sénatoriales.
Je suis sénatrice depuis deux ans. Ces deux années m’ont permis de mesurer tout ce que ce mandat permet de faire et tout ce qu’il reste à accomplir.
J’ai voulu l’exercer de manière très concrète, sur le terrain, en lien permanent avec les élus consulaires. J’ai aussi voulu porter au Sénat des sujets qui dépassent les seules questions consulaires : la justice, les libertés publiques, l’égalité entre les femmes et les hommes ou encore l’action internationale de la France.
J’ai encore beaucoup de projets à mener et une conviction qui s’est renforcée au cours de ces deux années : la France doit profondément renouveler la manière dont elle pense sa relation avec les Français établis hors de ses frontières. C’est le sens de ma candidature.
Ma priorité sera d’avancer dans la construction d’une politique intégrale des Françaises et Français de l’étranger, que je détaille dans mon programme.
Si vous êtes réélue, quelle sera votre toute première priorité ?
Ma priorité sera d’avancer dans la construction d’une politique intégrale des Françaises et Français de l’étranger, que je détaille dans mon programme.
Nous avons construit des dispositifs dans de nombreux domaines – enseignement, protection sociale, fiscalité, services consulaires, représentation politique –, mais ils restent trop souvent pensés séparément.
Surtout, la lenteur avec laquelle certains sujets avancent – je pense en particulier à l’enseignement français ou à la CFE – doit nous conduire à réinterroger plus largement notre relation avec la France et à la rééquilibrer. Les Français de l’étranger ne font pas que demander des droits. La plupart ne demandent d’ailleurs rien. Ils apportent énormément à la France et pourraient apporter davantage encore si nous les intégrions pleinement dans notre conception de la présence et de l’influence françaises dans le monde.
Autrement dit, ne plus seulement penser ce que la France peut faire pour ses citoyens établis à l’étranger, mais aussi ce qu’elle peut construire avec eux. C’est le changement de perspective que je veux porter pendant les six prochaines années.
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