Édition internationale

Pourquoi le cinéma africain peine encore à s’imposer à Cannes et à l’international ?

Le Festival de Cannes 2026 ouvre ses portes ce mardi 12 mai 2026. Trois œuvres africaines y sont représentées. Où se situe l’Afrique dans le secteur international du cinéma ? Pourquoi ce continent est-il sous-représenté ? Lepetitjournal.com s’interroge sur les différences de développement du cinéma africain. Boris Lojkine, le réalisateur de “L’Histoire de Souleymane” nous raconte son expérience.

Cinéma homme film AfriqueCinéma homme film Afrique
Écrit par Julie Danel Amanou
Publié le 11 mai 2026

Le cinéma raconte le monde et me fait voyager,” affirme le réalisateur Boris Lojkine, lors de la présentation de l'édition 2026 de "La Fabrique Cinéma". Il est le réalisateur de “L’Histoire de Souleymane”, sorti en 2024 et gagnant du prix du jury jeune au Festival de l'écrit à l'écran 2024 et du prix du meilleur acteur au Prix du cinéma européen 2024. Cette année, il est le parrain de "La Fabrique Cinéma", le programme de l’Institut français dédié à l'émergence des créations cinématographiques internationales, et présent au Festival de Cannes. 

 

 

“L’Histoire de Souleymane” est le premier film que Boris Lojkine a réalisé en France. Il a notamment tourné des longs-métrages au Vietnam, mais aussi en Afrique : Hope et Camille. C’est en créant des œuvres cinématographiques dans différentes régions qu’il est devenu “conscient de la chance qu’ont les réalisateurs français” et qu’il a remarqué les “difficultés à produire dans certains pays d’Afrique”. Au Festival de Cannes de 2026, aucun film africain ne fait partie de la compétition officielle, mais 3 sont parvenus à se frayer une place grâce aux sections. Le cinéma africain est sous-représenté. 

 


 

Une étude de l’UNESCO révèle en 2021, que le secteur du cinéma employait environ 5 millions de personnes et représente 5 milliards de dollars de PIB à travers l’Afrique. En ajoutant des industries cinématographiques et audiovisuelles africaines, il serait possible de créer plus de 20 millions d'emplois et de contribuer à hauteur de 20 milliards de dollars au PIB combiné du continent.

 


Le développement du cinéma africain reste très inégal selon les pays

Pour certains pays, l’industrie cinématographique africaine est en plein essor. Le phénomène “Nollywood”, avec près de 2 000 films produits par an, provient du Nigeria et a un festival consacré à son honneur, dans la semaine du 6 au 10 mai 2026. Le Nollywoodweek Festival permet davantage de visibilité sur l’Afrique et montre la mutation du cinéma africain. 

 

 

 

 

Mais ce n’est pas le cas de tous les pays. Boris Lojkine nous explique : “il manque des boîtes de production, des techniciens…De quoi concrétiser les projets des réalisateurs africains”. Il a eu l’occasion de réaliser des films au Maroc et en République centrafricaine. Il compare les deux situations, “Le Maroc est un pays de cinéma, structuré avec le Centre cinématographique marocain (CCM), avec une production nationale régulière et de très nombreuses coproductions internationales, il y a pléthore de techniciens très compétents.” Au contraire, lors de son expérience en République centrafricaine en 2016, il n’y avait “rien en termes de cinéma, de salles, de productions…. Il n’y avait pas d’auteurs, ni de techniciens formés.

 

Il manque des boîtes de production, des techniciens…De quoi concrétiser les projets des réalisateurs africains"

 

Les initiatives soutenant les productions audiovisuelles africaines

Au fil du temps, des institutions ont été mises en place afin d’accompagner les projets cinématographiques dans la production, la vente et la visibilité. C’est l’objectif de L’Institut Français à travers le projet “La Fabrique Cinéma”. Le projet aide les réalisateurs du monde entier. Depuis 2009, 164 projets ont été soutenus, 30% provenant de pays africains. 

 

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Certaines initiatives se sont concentrées seulement sur le cinéma du continent africain. C’est le cas du projet SENTOO, mis en place par l’Unesco de 2019 à 2022. Spécialisé dans les œuvres africaines, le projet a permis d’organiser 3 résidences d’écriture, de monter un atelier de production et de coproduction, et de soutenir 13 projets.  

 

 

 


Le manque de financement freine l’industrie cinématographique africaine

Les difficultés auxquelles se heurtent les cinéastes ne sont pas anodines et reflètent parfois la situation géopolitique de leurs pays. Cette incapacité à produire des films révèle un manque de fonds dédiés au secteur du cinéma. D'après l’Unesco, il y a 1651 écrans sur tout le continent, soit 1 écran pour 787 402 habitants. L’Afrique est le continent le moins équipé en matière de distribution cinématographique et de salles de cinéma. 

Le cinéma suppose un écosystème complexe. Sans aide publique, on ne crée pas un secteur du cinéma. Ça ne vient pas du ciel,” affirme le réalisateur. Les techniciens, les structures de productions, les outils…. Tout cela demande de l’argent auquel les pays n’ont pas toujours accès. Et s’ils ont cet argent, “il faut qu’il soit bien dépensé, qu’il aille aux bonnes personnes et aux bons programmes.

 

Le cinéma suppose un écosystème complexe. Sans aide publique, on ne crée pas un secteur du cinéma. Ça ne vient pas du ciel."

 

Il y a des pays très pauvres où les ressources des Etats sont maigres. Mais il y a aussi un manque d’intérêt pour la culture” admet Boris Lojkine. Ce désintérêt pour le septième art se manifeste dans l’absence de formations qualitatives aux métiers en lien avec le cinéma. Les mesures incitatives gouvernementales se font aussi rares dans certains pays d’Afrique centrale, d’après l’étude de l’Unesco. 

 

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Eva Nguyen Binh (présidente de l'Institut Français) et Loris Bojkine à la présentation de l'édition 2026 de la Fabrique Cinéma  © Institut Français

 

Liberté d’expression : une limite majeure au développement du cinéma africain

La liberté d’expression freine également grandement le déploiement de la culture cinématographique africaine. Le classement mondial 2026 de Reporters sans Frontières sur la liberté de presse par région peut traduire la liberté d’expression générale des régions. La République démocratique du Congo par exemple, située en Afrique centrale est 130e du classement. Le pays fait partie de la région des Grands Lacs dans laquelle des journalistes sont régulièrement incarcérés depuis plusieurs années. 

 

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Le 26 mai 2026, une loi sur la liberté de la communication et de la presse a été votée à l’Assemblée Nationale en République centrafricaine. L’article 140 de cette loi indique : “Sont pénalement responsables, à titre principal, des délits commis par voie de presse écrite ou de communication audiovisuelle, dans l’ordre suivant…” En contrôlant les médias et la liberté d’expression, les pays empêchent le développement du secteur du cinéma. 

 

Le piratage fragilise fortement l’économie du cinéma africain

Un autre élément perturbateur du secteur du cinéma africain est le piratage. Deux tiers des pays consultés par l’Unesco estiment perdre au moins 50% du chiffre d’affaires potentiel à cause du piratage. Cela se traduit par des copies illégales des films, des téléchargements, des partages numériques ou des captations et rediffusions interdites. 

Le piratage s’explique par le manque d’accès à la culture et par les problèmes économiques relevées plus haut. Par manque de moyens et d’accès, le public est contraint de trouver d’autres solutions pour consommer des œuvres cinématographiques.

Le continent parvient tout de même à se détacher doucement de ces inégalités. Boris Lojkine souligne des améliorations au Sénégal et au Rwanda. D’après le réalisateur, l’Afrique centrale connaît aussi “une renaissance du cinéma en République centrafricaine.” Plus de 20 ans après “Le Silence de la forêt” en 2003, le film centrafricain “Congo Boy” de Rafiki Fariala est au Festival de Cannes 2026 dans la section “Un certain regard”. 

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