Édition internationale

ENTRETIEN : Luc Ferry "Le mariage d’amour est une invention du capitalisme moderne"

A l'occasion de la parution de la traduction en espagnol -Familia y amor , chez Taurus) de son ouvrage Familles, je vous aime (Xo Éditions, 2007), nous avons rencontré à l'Institut Français de Barcelone l'auteur, philosophe, professeur et ex-ministre, Luc Ferry


(Photo LPJ)

Lepetitjournal.com : Familles, je vous aime ? politique et vie privée à l'âge de la mondialisation parle de quoi en quelques mots?
Luc Ferry :
En trois mots c'est un livre dont le c?ur est l'histoire de la naissance du mariage d'amour. L'idée est la suivante : au Moyen Âge, on ne se mariait jamais par amour. Paradoxalement, le mariage d'amour a était inventé par le capitalisme moderne. Peu à peu, les individus qui vont monter travailler à la ville vont s'arracher à l'emprise de la communauté villageoise et acquérir une double autonomie : échapper au contrôle social de la famille et du village et une petite autonomie financière. Du coup, les jeunes filles vont refuser d'être mariées de force et décider de se marier avec l'homme qu'elles aiment. Donc mon livre traite de la famille moderne.


Vous écrivez que le 20ème siècle est le siècle de la déconstruction;pourquoi ?
C'est d'abord vrai dans les faits. Puisqu'au 20ème siècle, on a déconstruit la tonalité en musique, la figuration en peinture, les principes traditionnels du roman?.mais aussi les figures du sur-moi, la morale religieuse, la morale bourgeoise...C'est le siècle de la déconstruction des valeurs traditionnelles.
Et ce qui est intéressant, c'est que le capitalisme moderne s'est servi des bohèmes, les ancêtres des Dada, des situationnistes, des soixante-huitards, pour les déconstruire. Très simplement : si nous avions encore la mentalité qu'avait mon arrière grand-mère, nous ne serions pas de bons consommateurs. Si mon arrière grand-mère avait vu un centre commercial, elle aurait trouvé ça dégoulinant de bêtises et d'obscénités ?

D'où le besoin de détruire ces valeurs traditionnelles?
Tout à fait et au fond, mai 68 a servi à ça. Je ne voudrais pas être méchant mais, en gros, les mao de 1968, aujourd'hui, ils votent pour Sarko. Et ce n'est pas parce qu'ils ont abandonné leurs idées mais parce qu'au fond, leurs idées étaient hédonistes, appelaient à la société du plaisir, donc à une société purement consumériste.

Je vous cite, dans l'avant propos de votre livre, vous écrivez? "il faut être populaire pour conquérir le pouvoir, il faudrait pouvoir être impopulaire pour bien l'exercer"
C'est la croix de la démocratie. La conquête du pouvoir, ne requiert pas les mêmes qualités que son exercice. Il faut être populaire pour être élu, par conséquent démagogue. En revanche, une fois qu'on est arrivé au pouvoir, il faudrait pouvoir être impopulaire pour bien gouverner. Parce qu'il faudrait faire des réformes qui ne sont pas du tout agréables.

Vous avez été ministre de l'éducation nationale entre 2002 et 2004. Que pensez-vous de la politique mise en ?uvre par le gouvernement actuel ?
Je trouve que la réforme des programmes du primaire qui est en cours est vraiment très mauvaise. Cela me consterne et je serais fou de joie s'ils pouvaient la retirer. Je pense vraiment que c'est LE plus mauvais programme de toute l'histoire de l'éducation en France.
Les suppressions de postes dans l'enseignement sont beaucoup moins graves à mes yeux. Le problème, c'est qu'on n'a pas fait ce qu'il fallait faire dans l'ordre. Moi je serais tout à fait favorable à ce qu'on réduise considérablement le nombre d'heures de cours au lycée et cela permettrait d'économiser beaucoup de postes sans douleur.

Quel souvenir gardez-vous de votre passage dans le gouvernement de Jean Pierre Raffarin?
Si c'était à refaire, je le referais. Je n'ai aucun regret sinon de n'avoir jamais eu le soutien du président de la République. Ce qui est très gênant quand vous être ministre de l'Education. D'un côté vous avez les syndicats, les étudiants, les lycéens et les profs qui manifestent, et de l'autre côté, si le président de la République ne tient pas la route, vous vous faites écraser entre le marteau et l'enclume. Et comme le président Chirac crevait de trouille chaque fois qu'il y avait trois étudiants dans la rue, nous n'avons jamais pu maintenir une réforme, même quand elle était bonne.

Quels sont vos projets pour cette année ?
95% de mon temps est consacré à l'écriture. C'est un vrai bonheur. Je n'ai pas de chef, pas de patron, c'est vraiment le plus beau métier du monde.

La politique c'est fini ?
Oui. C'est un métier passionnant et, si on réussit à lui redonner un sens, ce sera génial. Mais dans l'état actuel des choses, être à nouveau ministre, c'est-à-dire "sous-fifre", ça ne m'intéresse pas. Vous savez, en latin, "ministre"cela veut dire "petit serviteur";les ministres n'ont pas de pouvoir, le seul qui ait vraiment du pouvoir en France, c'est le président de la République.

Propos recueillis par Elodie REGERAT. (www.lepetitjournal.com - Barcelone) lundi 21 avril 2008

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